C’est « Un sac de billes » de Christian Duguay qui a donc été choisi pour faire l’ouverture de cette quatorzième édition du Festival du film Français. Le film est déjà un succès en France avec 1 350 000 spectateurs en salles et s’apprête à sortir prochainement sur les écrans israéliens.

Deux jeunes garçons juifs pris dans la tourmente de l’occupation traversent la France pour fuir les nazis. Sur leur chemin, ces Justes parmi les Nations leur permettront d’échapper plusieurs fois à la déportation. Le rire et les larmes sont au rendez-vous dans ce récit adapté du célèbre roman de Joseph Joffo.

Film à gros budget, « Un sac de billes » est servi par une reconstitution soignée et bien sûr, un casting de choix avec des stars au générique, dont Patrick Bruel, Elsa Zylberstein et Christian Clavier.

Sans oublier le petit Dorian Le Clech, extraordinaire dans le rôle de Joseph Joffo enfant et son grand frère joué par le très juste Batyste Fleurial. Ils servent tous cette œuvre à la fois drôle, sincère et militante, dont le propos se veut moderne et contre tous les extrêmes. Gros plan sur Jonathan Allouche, l’un des auteurs du film, qui s’est confié avec passion sur cette aventure artistique et humaine.

Comment avez-vous vécu la réaction des spectateurs israéliens qui ont découvert « Un sac de billes » lors de l’ouverture du Festival du Film Français ?

C’était un grand moment pour moi. Il y avait eu l’avant-veille la projection à Tel Aviv mais à Jérusalem j’ai vécu des moments assez forts avec des gens qui étaient déjà très intéressés de voir le film. Le moment que l’on a pu partager après était incroyable, parce que le public israélien n’est pas n’importe quel public. Il sait de quoi on parle, il est très conscient et il demande à voir comment on va traiter le sujet. Ce public a l’habitude de voir des films parler de cette époque, qui évoquent la Shoah et la France occupée.

« Un sac de billes » est complètement à contre-emploi, dans le sens où il tient à montrer et la vérité, et à la fois à mettre en exergue les Justes français, ceux qui étaient catholiques ou laïcs et qui ont mis en péril leur sécurité pour sauver une âme juive. Ça mérite de signer de grands films et je pense que c’est en montrant les voies de ces modèles-là qu’on arrivera à faire passer le message et à faire naître en chacun le Juste qu’il y a en lui.

Comment êtes-vous venu au cinéma ?

J’ai toujours été passionné par le monde artistique et le cinéma, le 7ème art, en est en quelque sorte le drapeau flamboyant. J’ai beaucoup travaillé en télévision et après être monté de Montpellier sur Paris j’ai débuté sur la chaîne Comédie. J’ai été repéré par Gad Elmaleh. Il m’a fait travailler avec lui, notamment sur les Césars dont il était maître de cérémonie et j’ai écrit entièrement les textes pour Philippe Noiret, Monica Bellucci, etc…

J’avais déjà ce projet à l’époque mais il a fallu beaucoup de temps avant que cela ne se fasse. Le temps que Joseph (Joffo, ndlr) récupère les droits de la première adaptation. Il n’a jamais apprécié l’image que Jacques Doillon avait donné de son père et qui ne correspondait ni au livre ni à la vérité.

Ce film est sur son œuvre, en tout cas sur la vie que Dieu lui a fait vivre et qu’on a pu raconter

On a fini par trouver un réalisateur, Christian Duguay, qui, lui, a la particularité d’avoir mis l’accent sur l’émotion et la relation avec le père. On ne pouvait pas trouver mieux. Les spectateurs m’ont dit que c’était aussi une histoire sur : comment devient-on père. C’est vrai qu’en créant ce père mythique et spirituel, Patrick Bruel réussit à en faire un modèle dans ce film.

On met aussi en avant ceux qui ont eu des bons comportements, tout en dénonçant Pétain qui a inventé la fête des mères pour se déculpabiliser d’avoir vendu des mères juives…

Vous connaissiez Joseph Joffo depuis l’âge de 7 ans. Comment vous êtes-vous familiarisé avec son histoire, qui a été un grand best-seller dans les années 70 ?

C’est une histoire qui nous a été transmise par notre famille. Mes parents ont joué un rôle considérable dans ma rencontre avec Joseph. Ils se sont liés d’amitié avec lui très vite et j’ai pu bénéficier d’une relation particulière avec lui, comme un troisième papy…

Jonathan Allouche petit avec Joseph Joffo (Crédit : autorisation)

Jonathan Allouche petit avec Joseph Joffo (Crédit : autorisation)

En riant, on dit que c’est mon grand-père ashkénaze ! Nous n’avons aucun lien de parenté mais il y a une affection qui s’est créée entre lui et moi parce que Joseph a gardé son âme d’enfant.

Et moi qui suis un artiste aussi, j’ai gardé l’enfant qui est en moi et on s’est retrouvés en tant qu’enfants.

Alors, même si on a cinquante ans d’écart lui et moi, et bien il n’y a plus d’âge et on se regarde les yeux dans les yeux, les billes dans les billes comme on dit (rires) et c’est intergénérationnel, on peut parler de tout.

Joseph est extrêmement moderne, extrêmement à vif et au courant de tout ce qui se passe. Ce film est sur son œuvre, en tout cas sur la vie que Dieu lui a fait vivre et qu’on a pu raconter.

Son histoire est porteuse de messages fous et incroyables, surtout sur la famille, la fraternité. C’est l’histoire de deux frères qui vont se sauver la vie en se protégeant et en s’aimant. Ce sont des valeurs morales et familiales qui sont fortes, la vie représentant la famille. Et c’est justement cette famille qui va exploser.

Cette famille était heureuse, digne et fière, comme le dit Patrick Bruel dans le film, même si elle ne cachait pas son judaïsme, et elle va être obligée de se cacher dans différents endroits et de se séparer pour ne pas se faire arrêter par les nazis. On raconte un parcours initiatique qui est la fin de l’enfance. Joseph a ce sac de billes à Paris mais il ne part qu’avec une seule d’entre elles dans la poche, qui va le suivre et qu’il va garder serrée dans son poing, comme sa vie, pour reprendre ce que dit Christian Clavier dans le film.

Il y a toute une galerie de personnages qui gravitent autour des deux enfants qui sont assez incroyables. Notamment Bernard Campan, qui joue le collabo et qui est exceptionnel. Ces acteurs de comédie jouent avec une intensité et une justesse incroyables pour moi dans le film. Bruel reste un modèle de père, il est devenu si l’on peut dire Roger Hanin, qui est le père juif par excellence.

Comment avez-vous travaillé sur le scénario avec Joseph Joffo ? De quelle manière intervenait-il ?

J’ai eu la chance de pouvoir travailler avec Joseph quotidiennement. Il y a eu près de huit mois d’écriture sur le séquencier et la continuité dialoguée avec Alexandra Geismar, la co-scénariste, qui est la fille aînée de Joseph Joffo.

Cette histoire parle de Joseph mais aussi de toute sa famille. Pour Alexandra, qui est la première fan de l’œuvre de son père, il s’agissait d’un rêve aussi, de l’adapter au cinéma. On s’est amusé et on a travaillé durant huit mois. On appelait Joseph et on lui demandait ce qu’il pensait à tel ou tel moment de l’histoire.

Toutes les questions avaient des réponses parce que c’était sa vie et qu’il était là. Nous n’avions donc pas besoin du livre. On a dû faire des choix et on s’est concentré principalement sur les quatre garçons. On n’a pas eu à enlever une scène qui, par exemple, n’aurait pas été comprise en 2017. On a osé parce qu’on avait l’auteur avec nous. Il nous redonnait la vérité et nous avons donc repris la véritable histoire d’ « Un sac de billes ».

Patrick Bruel, Elsa Zylberstein et Christian Clavier font partie de la distribution. Comment sont-ils arrivés dans le projet ?

Ce projet a connu différents réalisateurs qui ont été pressentis. Finalement, nous avons eu la chance et l’honneur que cela soit Christian Duguay, il était l’homme de la situation. Il avait vraiment l’intention d’engager Patrick Bruel. Il a pensé au rôle du père pour lui, donc c’était un vrai désir. Mais Patrick Bruel, comme les autres acteurs évidemment, n’auraient pas été de l’aventure si les enfants n’avaient pas été convaincants. Ce sont les enfants qui ont finalement convaincu le casting.

Quels souvenirs forts gardez-vous du tournage ?

Le tournage a créé le buzz au niveau international. La première fois quand ils ont enneigé Montmartre en plein été pour les fameuses scènes que vous voyez au début du film. Les touristes étaient en train de prendre des photos et c’était assez exceptionnel. Les presses étrangères en ont parlé.

Le deuxième moment fort a été quand nous sommes arrivés à Nice sur la Promenade des Anglais. Elle avait été quasiment privatisée et la production a ramené plus de deux cents véhicules avec des blindés allemands, des motos et des voitures d’époque. C’était assez impressionnant en fait, car là on a pu voir les moyens déployés pour ce film qui avait quand même un budget de 18 millions d’euros.

Et puis je me souviens du fameux palais de la préfecture pour reproduire l’Excelsior, sur lequel ils ont affiché deux grandes bannières de plus de cinquante mètres de hauteur avec la croix gammée. Évidemment, tous les passants pouvaient le voir puisqu’il s’agissait d’un endroit très connu. Ça a choqué les Niçois et cela a réveillé leur sentiment anti-nazi. On a beaucoup apprécié ça sur le tournage, ces gens qui étaient choqués de voir ce sigle-là. Ils savaient forcément qu’il s’agissait d’un film, mais c’était gênant pour eux. C’est important que cela le reste. Il s’agit de mon plus beau souvenir de tournage.

Et puis, j’ai eu la chance de pouvoir faire un peu de figuration. Mais ce qui a été important pour moi fut de pouvoir accompagner Joseph sur le lieu de tournage. On pensait à ce projet depuis quinze ans et on y était enfin arrivés ! Le résultat est réussi je pense, c’est un succès en France puisque le film comptabilise 1 350 000 spectateurs à l’heure actuelle. Il est encore à l’affiche et il sort maintenant en Israël. J’espère de tout cœur qu’il va plaire au public d’ici, et qu’il connaîtra un vrai succès populaire.

L’enfance et la Shoah sont des thèmes sensibles. Aviez-vous des références, des films qui vous ont marqués ou inspirés pendant l’écriture ?

On a tous en tête les classiques et Gaumont a été le premier à comparer le film à « Au revoir les enfants ». On avait vu aussi récemment un autre film comme « La Rafle ».

Mais toutes ces œuvres sont, si je puis dire, sur la Shoah, et j’ai envie pour ma part de faire comprendre au public qu’ « Un sac de billes » n’est pas « encore » un film sur la Shoah.

On parle de la France occupée, mais ce film, c’est aussi la culture française qui s’exporte. J’avais envie de traiter le sujet de cette manière-là. C’était merveilleux de retrouver Christian Duguay, qui est un spécialiste des grandes sagas populaires, sur ce film. C’est quelqu’un qui dans sa carrière cinématographique a travaillé à la fois pour Hollywood, mais qui surtout a fait des films grand public, avec « Belle et Sébastien » notamment.

Il est capable de faire du film populaire pour enfants mais il a aussi traité plusieurs fois les années maudites, avec un excellent biopic de Hitler (« Hitler, la naissance du mal », ndlr). Aujourd’hui, Christian Duguay dit qu’ « Un sac de billes » est le film de sa vie et Joseph lui rétorque en riant que non, c’est le film de sa vie à lui ! Ils s’amusent avec ça tous les deux.

On porte tous ce film-là d’une manière différente. Ce n’est pas du cinéma. On raconte la vie de quelqu’un et il y a des messages très forts. Ce message vient de la France et de deux petits Juifs qui ont réussi à gagner la guerre et à survivre à Hitler.

Dorian Le Clech (d) et Batyste Fleurial (Crédit : autorisation)

Dorian Le Clech (d) et Batyste Fleurial (Crédit : autorisation)

Justement, dans quelle mesure l’histoire de deux petits garçons pris dans la tourmente de l’occupation touche-t-il toujours le public en 2017, alors que beaucoup de films sur cette période ont été tournés ?

Le film est beau, et Christophe Graillot qui s’est occupé de la lumière a fait avec Christian Duguay un travail considérable, poétique, nous faisant passer d’un univers parisien grisâtre tout le long d’un parcours initiatique à la mer, et à la couleur niçoise.

Le film apporte l’espoir, par sa couleur, sa musique. On m’a dit qu’il faisait penser à « La vie est belle » de Roberto Begnini. C’est vrai dans la mesure où on arrive à traiter ce moment dramatique en donnant de l’espoir et en racontant la vérité, avec cette profonde joie et cette reconnaissance d’être encore en vie. C’est le regard d’enfant et l’insouciance qui va porter ce film-là.

C’est dramatique et joyeux à la fois.

Pensez-vous qu’ « Un sac de billes » puisse devenir un outil éducatif pour l’enseignement de la Shoah et de la Seconde Guerre mondiale ?

C’est clairement son objectif. J’ai, comme beaucoup de jeunes Français, découvert la lecture avec « Un sac de billes ». Plusieurs générations l’ont étudié au collège. On s’échangeait les fiches. Il n’y avait pas d’outil comme Internet et le film (première version de Jacques Doillon sorti en 1975) n’était déjà plus disponible. Aujourd’hui, le film de Christian Duguay nous raconte l’histoire directement. C’est un nouvel outil et on retrouve enfin les émotions du livre.

Le film sort en Israël et s’il a du succès le livre pourrait être traduit en hébreu. Pourquoi si tardivement selon vous ?

Je suis l’agent littéraire des œuvres de Joseph en Israël. C’est de ma faute, car durant des années j’ai été accaparé par l’adaptation cinéma, et ça a pris beaucoup de temps pour faire le film ! (rires) On est actuellement en discussion avec plusieurs éditeurs. Il y a surtout l’humilité de Joseph et j’ai mis des années à le convaincre, car il me disait : « ils ont tous la même vie que moi là-bas, ils ont eux-mêmes des histoires incroyables ».

A l’issue des projections, j’ai eu des questions mais aussi beaucoup de témoignages de gens qui me disaient : « J’ai vu votre film, j’ai revu ma vie ». La parole se libère et c’est très intéressant de voir ça. Ce film, pour moi, c’est la France qui reconnaît ses torts et c’est la France qui reconnaît ses Justes. Vous savez, je me suis rendu compte que la première chose que Joseph et Maurice ont vu en arrivant en zone libre française était une grange.

C’est tout le symbole de cette France qui a réussi aussi, grâce à ses Justes, à garder la tête haute.

Pensez-vous qu’une période aussi sombre puisse se reproduire aujourd’hui ?

Nous vivons aussi aujourd’hui une période sombre. En Syrie, il y a des enfants qui prennent la route et qui sont seuls avec leurs frères et sœurs, et essayent d’échapper à la guerre. Pas qu’en Syrie !

En Syrie, il y a des enfants qui prennent la route et qui sont seuls avec leurs frères et sœurs, et essayent d’échapper à la guerre. Pas qu’en Syrie !

Dans le monde entier il y a ce genre de phénomènes et c’était évidemment une des peurs de Joseph aussi. Son père et son grand-père ont dû fuir comme lui dans leur jeune âge la Russie. Sa mère a dû fuir les pogroms ukrainiens.

Ce film est évidemment un message contre les extrêmes politiques, et Patrick Bruel a porté le propos d’une très belle manière je trouve. Il est essentiel de savoir que ça s’est passé il y a soixante-dix ans, que ce n’est pas de l’histoire ancienne. On ne parle pas du passé, on est en train de parler de ce qui se passe maintenant.

L’antisémitisme est très fort, on le sait, on le vit, c’est une des raisons de mon alyah, mise à part la motivation spirituelle. Je voulais être Israélien autant que Français, c’était très important pour moi. J’ai compris que le message était bien plus fort si on ne se présentait pas en victime. On a été victime, et puis on est devenu un survivant, et un survivant c’est une victime qui s’en est sorti !

Donc, c’est un autre message, un message d’espoir. Patrick représente ceux qui n’ont pas pu s’en sortir. Il faut quand même rappeler qu’il y a eu des Justes en France et j’aimerais aujourd’hui avec ce film réveiller le Juste qu’il y a en chaque Français. Leur dire : « Regardez ceux qui ont sauvés des Juifs, ils sont de notre famille aussi ! » Je veux mettre ces gens-là en avant. J’aimerais que la génération suivante se réfère à ces personnes.

Pour ne pas tomber dans le panneau du Front National et de l’extrême-gauche. C’est important maintenant de faire les bons choix, car la date des élections arrive… Pour moi, 1 350 000 spectateurs qui ont vu « Un sac de billes », ce sera toujours 1 350 000 électeurs potentiels en moins pour le Front National. Je pense que c’est un film qui réveille et j’invite tous ceux qui seraient tentés de voter pour les extrêmes à aller le voir.

Je pense que c’est un film qui réveille et j’invite tous ceux qui seraient tentés de voter pour les extrêmes à aller le voir

Avez-vous de nouveaux projets en vue au cinéma ?

Oui, il y a plusieurs projets effectivement. Je ne veux pas trop en parler encore pour l’instant mais il y a d’autres histoires incroyables qui m’ont été racontées et sur lesquelles je travaille. Il y a beaucoup de choses, notamment de la comédie.

J’ai envie aussi de rester dans la thématique des films qui sont en lien avec le peuple juif et son histoire, pas forcément sur la période de la Seconde Guerre mondiale, mais d’autres époques comme celle de l’Inquisition qui m’intéresse. Il y a beaucoup à dire, sur de grands personnages très célèbres, mais je n’en dis pas plus…

14e Festival du Film Français en partenariat avec l’Institut Français – jusqu’au 5 avril.