Quelque 15 000 avortements illégaux seraient réalisés chaque année en Israël, beaucoup par des médecins qui ne tiendraient pas compte du processus d’approbation officielle, mais aussi par des individus non qualifiés, pouvant mettre en danger la vie des femmes, ont déclaré plusieurs associations.

L’avortement est légal en Israël, mais nécessite le feu vert d’une commission de fin de grossesse médicale, qui approuve quasiment toutes les demandes, et fait rarement les gros titres en Israël.

Mais récemment deux députés ont pris le problème en main, et ont convoqué une commission de la Knesset pour demander l’inclusion de personnalités religieuses dans la commission. Cette « incursion » du monde religieux dans la question de l’avortement a suscité une furieuse réponse des députées de l’opposition.

Les participants de cette commission qui s’est déroulée dans un climat parfois tendu, ont avant tout rejeté l’inclusion proposée de représentants religieux. Mais ils ont surtout envisagé de réévaluer la pertinence de ces commissions de fin de grossesse : l’année dernière, 98,9 % des femmes âgées de 17 à 40 ans, qui ont demandé un avortement, l’ont obtenu.

Les députés et les militants présents à la réunion ont également débattu des procédures obscures et hors-la-loi auxquelles ont recours certaines femmes cherchant à éviter la commission. Ran Melamed, directeur adjoint en charge de la communication et de la politique sociale de l’organisation Yedid, a déclaré devant la commission de la Knesset que 15 000 avortements illégaux avaient lieu tous les ans, soit presque le même nombre que celui des avortements légaux.

Dans un courriel adressé au Times of Israël après la commission, Melamed a déclaré que ses chiffres provenaient de différentes associations d’aide aux femmes, ainsi que de témoignages de travailleurs sociaux de différents centres.

Il existe deux types d’avortement illégal, a-t-il déclaré : celui pratiqué par des médecins dans leur clinique privée sans approbation de la commission, et ceux réalisés par des « médecins, des infirmières, des dentistes, n’importe qui pensant qu’il peut le faire », et ce, d’une manière « désordonnée et dangereuse ».

A pregnant woman gets an ultrasound checkup. Could rocket attacks have had an adverse effect on pregnancies in the cities hardest hit, raising stress levels and causing miscarriages? (photo credit: Shay Levy/Flash90)

Echographie d’une femme enceinte. Illustration. (Crédit : Shay Levy/Flash90)

Selon Melamed, les femmes demandent des avortements clandestins principalement pour éviter de faire face à la commission, par crainte que leur identité ne soit rendue publique. Ou pour des raisons financières, puisque tous les frais d’avortement ne sont pas couverts par l’assurance médicale de l’Etat. Pour une procédure illégale réalisée par un médecin, les frais vont de 1 500 à 2 000 shekels, alors que dans des circonstances plus douteuses, les prix descendent jusqu’à 1 000 shekels, a-t-il déclaré.

« A ma connaissance, il n’y a pas de répression policière, a-t-il déclaré, sauf quand une femme meurt de complications ou quelque chose de ce genre. Cela fait des années que cela existe. »

Le ministère de la Santé a déclaré au Times of Israël qu’il n’avait pas de données sur le nombre d’avortements illégaux en Israël.

« Si les gens font des avortements illégaux, comment sommes-nous censés le savoir ? », a demandé un porte-parole du ministère de la Santé. Le porte-parole a ajouté que les plaintes pour procédures illégales étaient gérées par la police, pas par le ministère.

The maternity ward at Bikur Holim Hospital in Jerusalem (photo credit: Flash90)

La maternité de l’hôpital Bikur Holim de Jérusalem. Illustration. (Crédit : Flash90)

L’avortement en baisse chez les juives, stables chez les arabes

Les députés Yehuda Glick (Likud) et Abd al-Hakim Hajj Yahya (Liste arabe unie) ont demandé une réunion de la commission de la Knesset ‘Statut des femmes et l’égalité des genres’ pour proposer d’intégrer un rabbin, un cadi ou un prêtre aux commissions d’avortement. La commission se réunissait également à la demande de la députée de Yesh Atid, Aliza Lavie.

La réunion n’était pas liée à un projet de loi en cours, a rapidement précisé la présidente de la commission, la députée Aida Touma-Suleiman, comme l’ont rapporté à tort certains médias israéliens.

Pendant la commission, Glick et Yahya ont souligné qu’ils suggéraient qu’un religieux soit présent sur place pour proposer des conseils, mais pas réellement pour voter. Les députées de l’opposition ont répliqué en affirmant que la commission était la dernière étape du processus d’avortement, et que ces femmes demandant cette procédure avaient probablement déjà demandé des conseils religieux si elles le souhaitaient.

« Une femme qui vient avorter traverse une période difficile qui comprend souvent des pressions sociales et familiales, a déclaré Glick. Inclure une figure religieuse permet qu’une femme puisse être accompagnée et soutenue, pour rendre la commission moins intrusive et moins critique. »

Yahya déplorait aussi une hausse rapportée du nombre d’avortements en général, particulièrement chez les femmes arabes. Un responsable du bureau central des statistiques présent à la commission a déclaré que cette information était fausse.

Le député du Likud Yehuda Glick pendant son investiture à la Knesset, le 25 mai 2016. (Crédit : porte-parole de la Knesset)

Le député du Likud Yehuda Glick pendant son investiture à la Knesset, le 25 mai 2016. (Crédit : porte-parole de la Knesset)

« Je souhaite présenter les conclusions telles qu’elles sont, et non comme elles sont déformées par les médias après que nous les avons publiées », a déclaré Naama Rotem, en faisant référence à la tendance 2004 – 2014. « Parmi la population juive, il y a eu une baisse du nombre des demandes d’avortement à la commission, alors que parmi la population arabe, le chiffre est stable. »

En 2014, il y a eu 18 646 demandes d’avortements, dont 15 660 par des femmes juives ou « autres », et 2 986 par des femmes arabes. Les données ne reflètent que les demandes, pas le nombre de procédure, a-t-elle précisé. Au total, sur 1 000 Israéliennes âgées de 15 à 49 ans, 9,7 ont demandé à avorter.

Les critères suivants sont examinés par la commission : l’âge et la santé de la mère, les anomalies congénitales, ou la conception en-dehors du mariage ou en résultat d’un inceste ou d’une autre relation « interdite ». En raison des critères limites, les femmes sont forcées de « mentir à la commission », a affirmé Lavie.

Selon le professeur Joseph Schenker, qui dirige la commission de fin de grossesse de l’hôpital Hadassah Ein Kerem de Jérusalem, les nombres sont plus bas que ceux de l’Union européenne et des Etats-Unis. « C’est un fait », a-t-il déclaré.

Quand les commissions ont été mises en place en Israël, a déclaré Schenker, c’était parce qu’à l’époque, les médecins s’inquiétaient qu’un avortement puisse affecter la future fertilité de la femme. A présent, alors que la plupart des avortements réalisés au premier trimestre de grossesse se font par des moyens pharmacologiques, il est possible de réévaluer si les femmes doivent se représenter devant la commission à la fin du premier trimestre, a-t-il déclaré.

« Sortez de nos utérus ! »

Le débat a suscité des réponses irritées depuis les bancs de l’opposition. Revital Swid, de l’Union sioniste, a crié « sortez de nos utérus ! » et Amir Peretz, du même parti, a opiné à l’idée qu’injecter de la religion dans la commission « nous ramène à des périodes sombres ».

Assise entre les députées Michal Rozin (Meretz) et Ayelet Nahmias-Verbin (Union sioniste), Merav Ben-Ari, députée enceinte du parti Koulanou, était la seule membre de la coalition présente pendant la plupart du débat, après le départ de Glick, parti assister aux funérailles de l’ancien ministre de la Justice Yaakov Neeman.

« Merav, sors d’ici, pourquoi es-tu là ? », lui a murmuré Lavie, préoccupée. A deux occasions, quand Ben-Ari s’est exprimée sur l’avortement, Rozin et Nahmias-Verbin se sont rapidement tournées vers elle, chantant à l’unisson « hamsa, hamsa, hamsa », un refrain traditionnel pour éloigner le « mauvais œil ».

« Ce n’est pas facile pour moi d’être assise ici, à mon septième mois [de grossesse] et d’entendre parler d’avortement », a déclaré Ben-Ari. Tout le débat, a-t-elle ajouté, « est totalement inutile. » La coalition ne laissera jamais une telle proposition d’arriver ne serait-ce qu’à la commission des Lois, a ajouté Ben-Ari. « C’est l’une des pires idées que j’ai jamais entendues de ma vie. »