C’était un samedi après-midi d’avril 1994, et deux responsables israéliens, Elyakim Rubinstein et Efraim Halevi, se trouvaient dans un hôtel de Washington, après avoir travaillé sur les dernières touches du traité de paix entre Israël et la Jordanie. Le Premier ministre Yitzhak Rabin était revenu en Israël le vendredi avant chabbat, et les deux négociateurs attendaient la fin de la journée de repos pour pouvoir prendre leur vol retour.

« Tout à coup, à 17 heures, le roi Hussein arrive, il conduit la voiture avec son fils, le prince Hamza. Il nous dit : «Je savais que vous étiez seuls, alors je suis venu pour vous tenir compagnie !» Nous avons fait la seuda shelishit avec le Roi [le troisième repas du shabbat qui a lieu avant le crépuscule] » se rappelle Rubinstein dans un entretien avec le Times of Israel cette semaine. « A la fin du repas, il m’a même donné un Coran en arabe/anglais personnellement dédicacé. »

Vingt ans après que les dirigeants israéliens et jordaniens aient signé un traité de paix historique sur le passage de la Arava, Rubinstein, secrétaire du cabinet de Rabin et négociateur en chef avec la Jordanie et aujourd’hui Juge à la Cour suprême, déclare que la chaleur entre Rabin et Hussein était cruciale pour construire la paix sur la plus longue frontière d’Israël.

Un mur entier de son bureau au deuxième étage de la Cour suprême de Jérusalem est couvert de photos de ces années passionnantes, le souverain hachémite souriant et le Premier ministre israélien en smoking noir soignant son relationnel… Une affiche émise pour l’occasion montre les deux dirigeants signant les documents comme deux colombes planant au-dessus d’une citation de la déclaration d’indépendance d’Israël : «Nous tendons la main en signe de paix et de bon voisinage ».

Elyakim Rubinstein (au fond à gaucheà à côté d'Yitzhak Rabin lors du traité de paix avec la Jordanie le 26 octobre 1994 (Crédit : Nati Shohat/Flash90)

Elyakim Rubinstein (au fond à gaucheà à côté d’Yitzhak Rabin lors du traité de paix avec la Jordanie le 26 octobre 1994 (Crédit : Nati Shohat/Flash90)

« Je crois profondément que toutes les négociations sont construites sur des relations personnelles,» assure Rubinstein. « Il y a un débat quant à savoir si ce sont les idéaux qui font l’histoire ou si ce sont les personnalités. Je crois que les deux font l’histoire, mais je ne doute pas de la grande importance de l’alchimie entre les négociateurs et les décideurs. »

En tant que secrétaire du cabinet sous Yitzhak Shamir depuis 1986, Rubinstein a dirigé les pourparlers avec la délégation commune jordano-palestinienne lors de la Conférence de Madrid en octobre 1991. Quand Rabin a été élu Premier ministre en juin 1992, il était naturel pour lui de demander à Rubinstein – qui avait participé aux pourparlers de paix de Camp David avec l’Egypte en tant que juriste junior auprès de Menahem Begin – de gérer le dossier jordanien.

Rabin, a dit Rubinstein, a fait la connaissance du Roi Hussein lors de son premier mandat de Premier ministre au milieu des années 1970, lorsque les dirigeants israéliens tenaient des réunions secrètes avec leurs homologues jordaniens à la frontière.

« Ils s’aimaient bien. Yitzhak Rabin était attaché à cette paix avec la Jordanie et la voyait très positivement. La confiance qui s’est développé peu à peu entre les dirigeants était une vraie confiance ; cela a créé une atmosphère positive qui a fini par prévaloir. »

Rubinstein rappelle la frénétique nuit finale des négociations à Amman avant que le document de paix ne soit signé en octobre 1994, avec 12 points restés en suspens.

«J’ai lu les points soulevés par la partie israélienne et [le négociateur en chef jordanien Fayez] Tarawneh a lu les points du côté jordanien. Le Roi et Rabin ont décidé de chacun d’entre eux, et cela s’est fait de manière positive. A 3 ou 4 heures du matin nous avons terminé la réunion et les dirigeants se sont retirés pour se reposer alors que nous terminions de travailler sur le projet. Ainsi, à 7h30 je pouvais venir voir Rabin et lui dire qu’il était prêt. »

Une des réalisations les plus importantes du traité de paix, de l’avis de Rubinstein, est la démarcation de la frontière israélo-jordanienne, une frontière qui s’étire sur près de 500 kilomètres du golfe d’Eilat aux pentes sud du Golan. Le document du Mandat britannique datant de 1922 n’a jamais défini la frontière entre la Transjordanie et la Palestine en termes géographiques précis. Ce fut particulièrement problématique pour le sud de la mer Morte où aucune frontière naturelle n’existe.

« Le document britannique parle du milieu de Wadi Arava. Mais qu’est-ce que Wadi Arava ? Il n’y a pas un seul wadi entre la mer Rouge et la mer Morte. »

La ligne d’armistice de 1949 est devenue la frontière de facto entre les deux pays, mais n’a jamais été délimitée physiquement. Depuis le début des années 1970, les gouvernements israéliens ont permis aux communautés agricoles de la Arava dans le sud d’Israël de travailler la terre à l’est de la ligne d’armistice. Les Jordaniens sont venus à la table des négociations dans les années 1990 en exigeant que la ligne d’armistice devienne la frontière officielle.

« A la veille de l’accord, 50% des terres cultivées de la Arava se trouvaient à l’est de la ligne d’armistice, » déclare Rubinstein. « Comment pouvons-nous conclure une entente avec laquelle l’autre côté peut vivre, mais qui ne détruise pas également 50% de la vie de la Arava ? »

La solution de Rubinstein et de son équipe de géographes pourrait être utilisée par les négociateurs de paix israéliens et palestiniens afin de régler les échanges de terres au-delà de la Ligne verte. La Jordanie a convenu qu’Israël prendrait 40 km2 de terres cultivées sous sa propre souveraineté tandis que la Jordanie recevrait la même proportion de terres non cultivées le long de la Arava en retour.

« Chaque partie peut alors regarder dans les yeux ses semblables et dire qu’il a obtenu le résultat qu’il voulait. L’intérêt jordanien était de dire qu’ils avaiet obtenu la ligne d’armistice, tandis que notre intérêt était d’aider les communautés à maintenir leur économie, » estime Rubinstein.

Pour la Jordanie, l’un des pays les plus arides du monde, l’eau est une question d’une importance primordiale. Israël, qui a souffert de pénuries d’eau importantes à l’époque, se méfiait de devoir remettre une trop grande part de ses rares ressources.

Pendant l’été 1994, quelques jours avant que les délégations israélienne et jordanienne se rencontrent à Beth Gabriel devant le lac de Tibériade, Rubinstein reçoit un appel téléphonique de Rabin. Le Premier ministre avait été averti par des généraux de l’armée que l’appétit des Jordaniens pour l’eau augmenterait s’ils passaient la journée devant le vaste lac, et a demandé à Rubinstein que la rencontre se passe ailleurs. Craignant que le changement de dernière minute ne soulève trop de problèmes, le négociateur convainc Rabin de laisser la question en suspens.

« Le jour des négociations, j’ai pris le Dr Tarawneh sur le balcon et je lui ai dis qu’il y avait un message de mon gouvernement » se rappelle Rubinstein. « Tarawneh a sorti son carnet et a commencé à écrire, et je lui ai dis : « Le message, c’est que tout ce que vous voyez ici n’est pas de l’eau » ; quand je l’ai raconté à Rabin un peu plus tard, il ne pouvait plus s’arrêter de rire ! »

Bien que la relation entre le Premier ministre israélien Menahem Begin et le président égyptien Anouar el-Sadate ait connu « des hauts et des bas, » le rapport entre Rabin et Hussein s’est révélé évident dès le début, assure Rubinstein.

« Avec l’Egypte c’était quelque chose de nouveau, il fallait briser la psychologie existante,» confie le Juge. « Mais avec la Jordanie, l’élément personnel était nettement plus marqué. »

L’attention de la Jordanie aux besoins personnels des Israéliens s’est manifestée dans les moindres détails. Princesse Sarvath, l’épouse du prince Hassan [le frère du Roi qui a été profondément impliqué dans les pourparlers] a fait en sorte que la nourriture cachère soit toujours disponible pour Rubinstein lors des réunions secrètes qui avaient lieu au fil des années en Jordanie et à l’étranger.

« Elle apportait de la nourriture sur une petite table et disait : « Voilà pour vous, ça vient de Selfridges… »

Vingt ans plus tard, Rubinstein se montre tout de même réticent à aborder la problématique de la paix entre la Jordanie et Israël à l’heure actuelle.

«La paix c’est comme une plante, » confie-t-il. « Cela ne suffit pas de planter une fois, cela nécessite des soins constants. Je dis cela pour les deux parties ; voilà le défi de la paix ».