Voilà plus de deux mois que de très nombreux incendies ont balayé Israël. Ils avaient été définis par certains comme étant l’ouvrage de « ceux auxquels cette terre n’appartient pas » tandis que les médias hébreux rapportaient avec précipitation une « intifada par le feu ».

Or, seule une poignée de mises en accusation ont eu lieu jusqu’à présent dans ces dossiers – aucune d’entre elles pour les brasiers qui ont été les plus ravageurs et aucune pouvant attester d’une motivation terroriste.

Cet état de fait a suscité de féroces critiques de la part d’un grand nombre de militants et de politiciens libéraux à l’encontre des législateurs de droite – et en particulier du ministre de la Sécurité intérieure Gilad Erdan et du Premier ministre Benjamin Netanyahu — qui sont accusés d’avoir politiquement exploité cette vague d’incendies au détriment de l’unité nationale.

A l’époque, Netanyahu s’était référé aux brasiers dévastateurs comme résultant d’un « terrorisme par le feu ». Erdan, pour sa part, avait déclaré que les incendies étaient « une nouvelle sorte de terrorisme » et menaçait d’aller démolir les habitations des incendiaires.

Et pourtant, lorsqu’il a été demandé à la police et aux sapeurs-pompiers de confirmer les affirmations d’Erdan, les porte-paroles ont renvoyé les journalistes vers le bureau du ministre.

Depuis la « vague des feux », comme on s’y est référé en Israël, certains des incendies dont on avait soupçonné qu’ils résultaient de départs de feu volontaires ont cessé officiellement d’être considérés comme l’oeuvre d’un pyromane aux motivations troubles par les autorités en charge de l’enquête.

Par exemple, les enquêteurs ne croient plus que l’incendie survenu dans la ville portuaire de Haïfa, au nord du pays, ait été intentionnellement allumé, et ce malgré les affirmations des politiciens et une annonce de l’Autorité fiscale, selon Yoram Levy, le porte-parole des pompiers et des services de secours.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu avec les pompiers israéliens pendant sa visite au centre de commandement des incendies de Zichron Yaakov, le 23 novembre 2016. (Crédit : Haim Zach/GPO)

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu avec les pompiers israéliens pendant sa visite au centre de commandement des incendies de Zichron Yaakov, le 23 novembre 2016. (Crédit : Haim Zach/GPO)

Les enquêteurs ont toutefois considéré que la majorité des incendies — le département concerné a enquêté sur 71 d’entre eux, sur une totalité de 80 – pouvaient avoir une origine volontaire. Mais il s’avère difficile d’identifier des suspects dans ces crimes présumés.

Tandis que les feux faisaient encore rage, des douzaines de personnes avaient été arrêtées par la police. Elles ont presque toutes été remises en liberté depuis.

Les flammes d'un feu de forêt qui a dévasté Haïfa le 25 novembre 2016, entraînant l'évacuation de dizaines de milliers d’habitants. (Crédit : Gili Yaari/Flash90)

Les flammes d’un feu de forêt qui a dévasté Haïfa le 25 novembre 2016, entraînant l’évacuation de dizaines de milliers d’habitants. (Crédit : Gili Yaari/Flash90)

Au début du mois, l’un des rares individus à avoir été accusé d’incendie volontaire – pour un feu de déchets dans la ville arabe d’Umm al-Fahm, dont il a affirmé qu’il l’avait allumé pour protester contre les médiocres collectes d’ordures de la ville – a été libéré après avoir été placé en détention policière.

Il est encore poursuivi par les autorités judiciaires mais le juge a accepté sa libération, estimant, comme son avocat, qu’il ne représente pas de danger pour autrui.

Ce sont huit inculpations au total qui ont été prononcées contre des incendiaires présumés. Les accusés sont tous des arabes israéliens qui sont soupçonnés d’avoir allumé des feux dans des villes arabes israéliennes — Deir Hanna, Umm al-Fahm et Jadeidi-Makr.

Onze dossiers de plus concernant des incendies ont été confiés à différents procureurs – des procureurs militaires pour la plupart officiant en Cisjordanie et qui doivent encore engager des poursuites, a annoncé la police.

Combien de feux ont été allumés en raison de « motivations nationalistes » ? Cette question divise encore la société israélienne comme elle l’a divisée dès le début de la vague d’incendies.

“Chaque feu causé par un incendiaire ou par une incitation à allumer un incendie peut être considéré comme un acte de terrorisme”, avait dit Netanyahu à l’époque.

Le législateur Ayman Odeh, chef de la faction de la Liste arabe unie, avait dit peu après qu’il déposerait une requête officielle auprès du Procureur Général Avichai Mandelblit réclamant que Netanyahu soit poursuivi pour incitation à la haine et à la violence.

Un feu de forêt ravage la ville portuaire de Haïfa. De nombreuses personnes ont été évacuées, mais certaines personnes seraient bloquées à l'intérieur. Les pompiers luttent contre ces incendies, le 24 novembre 2016. (Crédit : Jack Guez/AFP)

Un feu de forêt ravage la ville portuaire de Haïfa. De nombreuses personnes ont été évacuées, mais certaines personnes seraient bloquées à l’intérieur. Les pompiers luttent contre ces incendies, le 24 novembre 2016. (Crédit : Jack Guez/AFP)

Odeh et d’autres politiciens de gauche avaient rejeté les allégations d' »intifada par le feu », déclarant qu’elles étaient non fondées et à visée politique. Les auteurs de ces affirmations – des politiciens majoritairement de droite – avaient expliqué qu’elles reposaient sur la base des témoignages des professionnels.

Il semble toutefois que la décision prise par la police et l’Autorité fiscale de dire qu’un grand nombre de ces feux avaient « des motivations nationalistes » ne s’appuie sur aucune preuve, mais repose finalement sur le manque d’éléments qui viendraient prouver le contraire.

A moins de trouver une preuve indiquant que l’incendie est explicitement criminel, le dossier est considéré comme « dénué de motivations nationalistes, explique la porte-parole de la police Louba Samri au Times of Israel.

Déterminer un incendie d’origine criminelle

Bien sûr, la nature même d’un incendie rend difficile la localisation de celui qui l’a allumé. Le feu anéantit une grande partie des preuves, ne laissant aux enquêteurs que peu d’éléments qui puissent aider à identifier un suspect et une motivation – une bouteille brisée ou des résidus d’accélérateur de feu.

Une présentation sur PowerPoint préparée par le département des incendies pour Erdan, qui a été présentée de façon incorrecte comme un rapport officiel par certains medias, explique les raisons permettant de déterminer quel incendie pouvait avoir une origine volontaire.

Rama's Kitchen, le restaurant brûlé à Nataf. (Crédit : AFP PHOTO / AHMAD GHARABLI)

Rama’s Kitchen, le restaurant brûlé à Nataf. (Crédit : AFP PHOTO / AHMAD GHARABLI)

Dans le cas de l’incendie qui a touché Nataf, à proximité de Jérusalem, et qui a détruit des douzaines de maisons, les enquêteurs ont trouvé ce qui semblait être des cocktails Molotov à proximité de l’endroit d’où le feu est parti.

Un autre incendie, à Nataf encore, aurait été causé par des ouvriers qui ne seraient pas parvenus à éteindre le feu qu’ils avaient allumé pour préparer leur repas.

Selon la présentation, que le Times of Israel a consultée, les enquêteurs pensent que l’incendie qui a eu lieu à Zichron Yaakov était volontaire, de l’essence ayant été retrouvée près du lieu identifié comme celui du départ du feu.

Mais aucune preuve n’a été présentée pour étayer la décision de l’Autorité fiscale de le considérer comme un acte de terrorisme.

A Ariel, des caméras de surveillance ont révélé la présence de trois Palestiniens qui allumaient un feu aux abords de l’implantation située dans le nord de la Cisjordanie. Les flammes ont rapidement été maîtrisées par des passants et aucun dommage n’a été à déplorer. Le trio a été ultérieurement arrêté.

Certains des exemples cités dans la présentation sont toutefois moins définitifs.

Les enquêteurs ont fait état d’amas de branches d’arbres trouvés dans certaines forêts du nord d’Israël. Ils ont affirmé qu’ils avaient aidé à l’allumage de feux.

Dans au moins un cas, ces « préparations incendiaires » qui ont été trouvées se sont révélées être les vestiges de forteresses construites par des enfants juifs, et non pas des dispositifs infâmes mis en place par des pyromanes.

La présomption du terrorisme

Tandis que les enquêteurs ont évalué quels étaient les incendies qui, selon eux, étaient d’origine criminelle, ils n’ont pas su évaluer les motivations – criminelles ou nationalistes – de ces allumages présumés.

C’est la police qui a été chargée de le déterminer, puis elle a transmis ses recommandations à l’Autorité fiscale dans le but d’établir les indemnisations des victimes de ces actes terroristes.

Un Palestinien allume un feu dans un champ près de Battir, près de Bethléem, le 26 novembre 2016. (Crédit : Autorité israélienne de la nature et des parcs)

Un Palestinien allume un feu dans un champ près de Battir, près de Bethléem, le 26 novembre 2016. (Crédit : Autorité israélienne de la nature et des parcs)

Il a été déterminé qu’un certain nombre de ces incendies – en particulier ceux qui ont touché la Cisjordanie et la “zone de jointure” qui sépare la Cisjordanie d’Israël – avaient une motivation terroriste grâce à des preuves trouvées sur les lieux, dont des enregistrements de surveillance dans certains cas.

D’autres dossiers sont « encore en cours » et les enquêteurs doivent encore « trouver la vérité », a dit la police.
Mais d’autres encore semblent avoir été définitivement considérés comme des attentats terroristes par la police et par l’Autorité fiscale sur de simples présomptions et sans preuve.

« Les gens ne s’amusent pas à mettre le feu simplement parce qu’ils s’ennuient », a expliqué un porte-parole de l’Autorité la semaine dernière.

Au mois de novembre, le chef de la police, Roni Alsheich, avait fait une déclaration similaire : « Il est raisonnable de penser que tous ceux qui allument un incendie ne le font pas en raison d’un syndrome de pyromanie », avait-il expliqué.

L’Autorité fiscale indique baser ses décisions sur les conclusions de la police et du département de lutte contre les incendies, mais, dans certains cas, elle semble également être allée à l’encontre des conclusions initiales. Par exemple, le cas de Haïfa, dont les autorités chargées de l’enquête ne pensent pas qu’il ait été nécessairement l’oeuvre d’un incendiaire – sans même parler de « motivations nationalistes » – mais qui est toutefois considéré comme un acte terroriste par l’Autorité.

‘Les gens ne s’amusent pas à mettre le feu simplement parce qu’ils s’ennuient’

Même s’il devait être prouvé ultérieurement que l’incendie a été causé par une négligence ou qu’il n’a pas d’origine terroriste, la désignation de l’Autorité fiscale aura force de loi.

Afin d’indemniser rapidement les victimes, l’Autorité travaille sur les évaluations initiales et ce qui lui paraît « raisonnable » au lieu d’attendre la fin des investigations.

« Il n’est pas nécessaire d’attendre de retrouver l’auteur en lui passant les menottes aux poignets », déclare un porte-parole de l’Autorité fiscale.

La base juridique

Selon Eli Bahar, ancien conseiller juridique au sein du service sécuritaire du Shin Bet, l’hypothèse d’une action terroriste présumée jusqu’à ce que soit prouvée une nature criminelle trouve son fondement dans la loi israélienne – une loi qu’il qualifie de « problématique ».

Il y a environ 10 ans, le gouvernement avait amendé les lois du pays concernant l’indemnisation des « victimes des actions ennemies », qui est le terme juridique désignant les actes terroristes.

La loi stipule dorénavant qu’une blessure ou un dommage survenus lors de circonstances où il est raisonnable de penser que la blessure a résulté d’actions ennemies seront considérés comme infligés par l’ennemi jusqu’à preuve du contraire.

Sans des preuves accablantes attestant de la nature non-terroriste d’un incident, cette désignation est susceptible de perdurer, a expliqué Bahar.

« Et qui aurait une motivation à prouver que cela n’a pas été le cas ? » s’est-il interrogé.

Rama Ben Zvi devant les restes carbonisés de son restaurant campagnard célèbre, le Rama's Kitchen, dans le village de Nataf, le 27 septembre 2016. (Crédit : Jessica Steinberg/Times of Israel)

Rama Ben Zvi devant les restes carbonisés de son restaurant campagnard célèbre, le Rama’s Kitchen, dans le village de Nataf, le 27 septembre 2016. (Crédit : Jessica Steinberg/Times of Israel)

Dans le cas des incendies, les victimes ne sont pas désireuses de protester contre la désignation de terrorisme. En tant que victimes « des actions de l’ennemi », elles recevront une indemnisation gouvernementale pour couvrir les dégâts subis par leurs biens.

Si l’incendie n’était pas terroriste, mais s’il avait été causé par une négligence ou s’il était l’ouvrage d’un pyromane, seuls les citoyens bénéficiant d’une assurance seraient indemnisés.

Mais à un niveau purement politique, cette loi d’indemnisation laisse le champ libre à ceux qui n’ont pas d’assurance au détriment des contribuables, dit Bahar.

Et au niveau de la société israélienne, l’hypothèse de terrorisme peut être également utilisée par les politiciens pour inciter contre la population arabe israélienne, créant des divisions plus profondes encore au sein du pays, a-t-il ajouté.