Vingt ans après l’accord de paix historique entre Jérusalem et Amman, les médias jordaniens marquent l’anniversaire avec un mélange de colère et de déception pointant le fait que l’accord aurait produit bien peu de dividendes politiques et économiques.

« 20 ans d’une ‘paix de mépris’ avec Israël » a titré le quotidien indépendant Al-Arab Al Yawm dimanche, citant le ministre des Affaires parlementaires jordanien Khaled Kalaldeh qui a affirmé qu’« être en contact avec Israël ne signifie pas le grand amour ».

En effet, beaucoup d’eaux troubles ont coulé dans le fleuve Jourdain depuis la poignée de main historique entre le Premier ministre israélien Yitzhak Rabin et le Roi de Jordanie Hussein il y a deux décennies. Aujourd’hui, le régime a du mal à justifier un traité largement vilipendé par la population en Jordanie.

L’antipathie jordanienne vis-à-vis d’Israël ne manque pas de griefs surtout si l’on considère la violence autour du mont du Temple à Jérusalem – une zone que la Jordanie considère toujours comme faisant partie de sa sphère d’influence, même si elle l’a perdue face à Israël, il y a près de 50 ans.

L’évolution positive de la relation, comme la signature d’un contrat de gaz de plusieurs milliards de dollars début septembre et la coopération en matière de sécurité dans la lutte contre le terrorisme djihadiste en Syrie, sont systématiquement minimisées.

« Il y a vingt ans, ils ont dit qu’ils ouvraient à la Vallée du Jourdain de nouveaux horizons, promettant une paix qui apporterait le lait et le miel, » écrit Jihad Mansi dans un éditorial publié dans le quotidien al-Ghad. « Mais leurs promesses sont restées lettre morte à ce jour. La situation n’a pas changé et elle s’est peut-être même détériorée. »

Les Jordaniens peuvent être disposés à pardonner à leurs dirigeants de coopérer avec Israël en matière de sécurité, s’ils se rendent compte aussi que cette collaboration est inévitable compte tenu de la position géostratégique délicate du royaume dans la région, a déclaré le chroniqueur politique Fahed Khitan dans le même quotidien.

Mais la normalisation entre Israël et la Jordanie ne se produira jamais tant que la question palestinienne restera entière, a-t-il affirmé.

« La grande majorité des Jordaniens ne sont pas disposés à coexister avec les Israéliens, parce que le principal problème pour eux, c’est la question palestinienne. »

« Le Jordanien moyen qui regarde Israël aujourd’hui le fait comme il y a vingt ans : il croit encore qu’Israël est l’ennemi, un occupant du pays [palestinien]» a déclaré Khitan au Times of Israel dans une interview téléphonique depuis Amman.

« La grande majorité des Jordaniens sont pas disposés à coexister ou à établir des relations normales avec les Israéliens en dépit du traité [de paix], parce que le principal problème pour eux est la question palestinienne. L’occupation est le problème. »

Essayez comme vous pouvez d’améliorer les relations bilatérales avec la Jordanie, indépendamment des progrès sur le volet palestinien, Israël aura toujours « un mal fou à changer l’opinion publique », a-t-il encore assuré.

Quant aux Israéliens, ils considèrent l’accord sous un jour positif, même si la plupart ne se font pas vraiment des illusions sur un éventuel réchauffement des relations.

« La relation se trouve là où il faut même si on peut faire beaucoup plus. La situation n’est pas idéale, mais ce que nous avons fait, nous l’avons certainement fait dans la bonne direction, » a déclaré jeudi l’ambassadeur d’Israël en Jordanie Daniel Nevo à la radio militaire.

Écrivant dans le quotidien israélien Yediot Aharonot, dimanche, Eitan Haber, principal conseiller de Rabin, n’a pas été moins optimiste, affirmant que le traité avait porté quelques fruits et pourrait continuer à fructifier encore à l’avenir.

« A la différence de la paix avec l’Egypte qui a eu plus de résonance, la paix avec la Jordanie est victime d’une piètre image. Parce que tout a été fait dans le secret, cela a semblé pour beaucoup de gens une situation forcée, rapidement acceptée par les deux parties et une paix pour laquelle presque rien n’aurait abouti, » écrit Haber.

« Cette hypothèse est fausse. Comme le processus avec l’Egypte, les négociations avec la Jordanie ont aussi connu des hauts et des bas, des crises et aussi de beaux moments qui ont vu leur apogée il y a 20 ans lors de la cérémonie de Wadi Araba. »

Le roi Abdullah II de Jordanie au Forum mondial de l’économie (Crédit : CC BY Sebastian Derungs/World Economic Forum/Flickr)

Le roi Abdullah II de Jordanie au Forum mondial de l’économie (Crédit : CC BY Sebastian Derungs/World Economic Forum/Flickr)

Les leaders d’opinion en Jordanie semblent désormais se caler sur le roi Abdullah II, qui a manifestement appuyé sa rhétorique anti-israélienne au cours des dernières semaines. S’adressant aux membres de son parlement le 20 octobre, Abdullah a déclaré que « l’extrémisme sioniste » entravait les efforts des Etats arabes modérés pour lutter contre l’intégrisme islamiste.

« Si nous voulons en Jordanie lutter contre l’extrémisme islamique en collaboration avec une coalition arabe, mais que toutes les cinq minutes les Israéliens se mettent à tuer nos enfants à Gaza et à Jérusalem, il y a un problème, » avait déclaré Abdullah.

Khitan a remarqué que la menace terroriste de l’Etat islamique, a entraîné un rapprochement entre la Jordanie et Israël quant à la sécurité.

« La coopération sécuritaire et militaire a atteint des niveaux très avancés, » a-t-il confié. « Les conditions régionales actuelles placent la Jordanie et Israël dans le même bateau pour affronter une menace commune. »

Les appels à des boycotts culturels d’Israël se font désormais moins entendre en Jordanie, remarque Khitan, même si très peu d’activités culturelles conjointes ont effectivement lieu.

« Des groupes d’opposition islamistes et des associations professionnelles demandent de manière habituelle un boycott économique et culturel d’Israël, » a-t-il assuré. « Il est difficile aujourd’hui pour quiconque d’admettre des liens économiques ou culturels avec Israël. Ces personnes seraient confrontées à un sévère isolement social. »

Dans les années précédentes, l’ambassade d’Israël en Jordanie tenait à célébrer l’anniversaire marquant le traité de paix, mais Khitan affirme qu’il n’a pas entendu parler de célébration cette année.

La Jordanie au niveau officiel, y compris la Cour royale, est également restée muette sur le sujet, ignorant une demande du Times of Israel quant à ses commentaires sur les 20 ans du traité de paix.

« Le gouvernement ignore complètement la question, » a déclaré Khitan. « Je pense que la plupart des ministres détestent Israël et ne sont pas disposés à coopérer avec lui sauf de manière forcée et dans la contrainte. »

L’AFP a contribué à cet article.