« Si on peut naître une seconde fois, c’était à ce moment-là », raconte ce septuagénaire, un des trois rescapés du carnage dans un entrepôt agricole où un millier de musulmans de Bosnie ont été exécutés lors des massacres de Srebrenica, dont le 20e anniversaire sera marqué samedi.

Maigre, le visage ridé et les yeux guettant le danger, cet homme encore agile, arrive au rendez-vous avec les journalistes de l’AFP, dans une clairière, non loin de son village, une hache sur l’épaule. « C’est pour couper du bois », assure-t-il.

Assis sur le seuil d’un petit étable, il raconte sa fuite désespéré pour la vie.

Vingt ans après, il est hanté au quotidien par l’enfer vécu, reconnaît vivre la peur au ventre et demande que son identité ne soit pas dévoilée.

Son village est hissé en flanc de montagne, à une demie heure de route de Srebrenica, ville de Bosnie orientale dont la prise par les forces serbes de Bosnie, en juillet 1995, peu avant la fin de la guerre intercommunautaire (1992-95), a été suivie par le massacre de quelque 8 000 hommes et adolescents musulmans.

Cette tuerie, la pire sur le sol européen depuis la Seconde guerre mondiale, a été qualifiée de génocide par la justice internationale.

« Le 11 juillet 1995, je ramassais le foin sur une plaine non loin d’ici. Ma fille est arrivée en pleurs. Elle m’a dit : ‘Pourquoi tu ne pars pas ? Les gens s’en vont' », se souvient-il.

Son épouse et ses deux filles se sont dirigées vers la base de l’ONU à Potocari, près de Srebrenica, qui avait été proclamée deux ans plus tôt « zone protégée ». Les corps de son frère et de son petit fils, qui ont décidé également de chercher abri auprès de l’ONU, ont été retrouvés quelques années après la guerre dans une fosse commune.

Ce grand-père, dont le sourire est aujourd’hui triste et édenté, remplit de nourriture un sac à dos et prend la forêt, à l’instar d’environ 15 000 hommes et garçons musulmans, dont des milliers ne sont pas arrivés au bout de ce périple d’une centaine de kilomètres, vers le territoire sous contrôle musulman.

Le lendemain, il tombe avec d’autres hommes dans une embuscade. Ils sont alors regroupés avec des centaines d’autres prisonniers, sur une plaine, à une quinzaine de km à peine de son lieu de départ.

Le général Ratko Mladic, chef militaire des Serbes de Bosnie, actuellement jugé par la justice internationale, arrive.

« Nous avons déjà évacué presque toutes vos familles (…) Tout le monde retrouvera sa famille. Vous ne serez pas battus (…) On vous donnera à manger », leur dit-il, se souvient-il.

Caché sous des cadavres pendant 24h

Peu après, ils se mettent en marche sous escorte militaire pour arriver à l’entrepôt agricole de Kravica, à 25 km au nord de Srebrenica.

« Quand je suis entré, l’entrepôt était déjà plein à craquer », un millier, selon plusieurs verdicts du Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie (TPIY).

« Puis ils se sont mis à nous tirer dessus. Ils jetaient des grenades, tiraient au lance-roquettes. Je me suis accroupi. Ils tiraient par les portes, par les fenêtres », raconte-t-il avant d’ajouter : « Entendre les cris des gens mourant était pire que les bruit des tirs mêmes ».

Le carnage a duré une heure, voire plus.

« Je me suis glissé en-dessous de deux cadavres. Je suis resté immobile pendant vingt-quatre heures. Je faisais le mort, mes vêtements imbibés de sang ».

Le lendemain, on vient embarquer les cadavres. Les soldats s’arrêtent le soir et quittent l’entrepôt. Le silence. Puis des chuchotements.

« J’ai avancé à quatre pattes sur les cadavres. Deux hommes étaient assis dans un coin. Je leur ai dit: ‘Fuyons' ».

Il sort le premier.

« Personne. Puis je vois un militaire à droite (…) Je me suis couché à plat ventre. Il a hurlé : ‘Lève-toi!’. Alors, comme si quelqu’un était venu me dire ‘casse-toi !’, je me suis levé, prononcé une prière et je me suis enfuis. On n’a pas entendu un seul tir ».

D’une forêt à l’autre, se nourrissant avec ce qu’il trouvait dans des villages abandonnés, il achèvera sa course pour la survie le 18 septembre 1995, lorsqu’il parviendra enfin à Kladanj (est), en territoire sous contrôle des forces musulmanes.

Samedi, il descendra de sa montagne, pour pleurer au mémorial de Srebrenica, les morts du massacre dont il a été l’un des rares miraculés.