BUENOS AIRES, Argentine – Deux ans après qu’Eli Ben Zeev – un garde de sécurité qui travaillait pour le ministère des Affaires étrangères – a quitté l’ambassade israélienne en Turquie pour partir à Buenos Aires, son remplaçant en Turquie est mort dans un attentat. Une bombe avait été placée sous sa voiture.

« Cela aurait pu être moi », avait dit Ben Zeev à Miri, son épouse, à ce moment-là.

Et dix jours plus tard, le 17 mars 1992, Eli Ben Zeev a été assassiné lorsqu’un terroriste kamikaze sponsorisé par l’Iran s’est fait exploser à l’ambassade israélienne de Buenos Aires.

L’attentat a fait 29 morts, dont quatre membres de la mission israélienne. Cet attentat reste le plus meurtrier commis contre une mission diplomatique de l’Etat juif.

Les arbres de la Plaza qui abrite l'Ambassade d'Israël à Buenos Aires, en Argentine, plantés en mémoire des personnes tuées dans l'attentat de l'ambassade en 1992. (Crédit : NYC2TLV/CC-BY/Wikimedia Commons)

Les arbres de la Plaza qui abrite l’Ambassade d’Israël à Buenos Aires, en Argentine, plantés en mémoire des personnes tuées dans l’attentat de l’ambassade en 1992. (Crédit : NYC2TLV/CC-BY/Wikimedia Commons)

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu a participé lundi à une cérémonie à Buenos Aires pour commémorer le 25e anniversaire de ce drame. La vice-présidente argentine Gabriela Michetti était également présente lors de cet événement, ainsi que trois Israéliens qui ont perdu des proches lors de l’attentat.

La famille Ben Zeev avait pourtant espéré qu’après une période intense passée à Ankara, avec des menaces et des mesures de sécurité strictes, la capitale de l’Argentine leur apporterait une certaine tranquillité d’esprit, a confié Miri Ben Zeev au Times of Israel alors qu’elle se trouvait dans l’avion du Premier ministre, pendant le vol qui l’emmenait en Amérique du Sud.

Le jour de l’explosion, Miri, qui était secrétaire à l’ambassade, a terminé son travail vers 13h00, s’est-elle rappelée. Eli l’a accompagnée jusqu’à sa voiture et, peu de temps après, lui a téléphoné pour discuter de l’organisation de la soirée avec sa mère, qui était en visite à Buenos Aires.

Eli Ben Zeev (Crédit : ministère des Affaires étrangères)

Eli Ben Zeev (Crédit : ministère des Affaires étrangères)

« Quelques minutes plus tard, une amie m’a appelé et m’a raconté que quelqu’un lui avait parlé d’une explosion à l’ambassade, a poursuivi Miri. Elle avait tenté de téléphoner mais personne n’avait répondu. »

Les deux femmes ont sauté dans un taxi, méfiantes à l’idée d’emprunter leurs propres véhicules – clairement identifiables comme appartenant à des diplomates israéliens. Après un trajet de trente minutes, Miri et son amie, dont l’époux travaillait également à l’ambassade, ont supplié les autorités locales d’avoir le droit d’entrer sur le site. « Ils ne nous ont pas laissé entrer dans la zone pour commencer, jusqu’à ce qu’on leur explique qui nous étions. Nous n’avions pas nos passeports diplomatiques sur nous », a-t-elle indiqué.

« On a entendu ce qu’on entend habituellement lorsqu’il y a un attentat terroriste : les sirènes, la police, s’est-elle souvenu avec tristesse. Il y avait une grande tour Sony à proximité. On a immédiatement vu les vitres brisées. »

Et l’explosion a en effet été dévastatrice. De l’immeuble abritant l’ambassade, haut de cinq étages, situé au coin des rues Arroyo et Suipacha, il n’est resté « qu’un peu plus qu’une carcasse et une pile de monceaux de débris sous l’impact de l’explosion », avait décrit le New York Times dans son édition du lendemain. « Les arbres qui faisaient de l’ombre à la rue Arroyo ont été lacérés et soufflés. Dans une atmosphère frénétique et souvent paniquée, l’odeur de la poussière et des feuilles fraîchement déchiquetées flottait dans l’air. Des milliers de fenêtres ont été brisées, sur six pâtés de maisons. »

Miri Ben Zeev a fouillé les décombres, cherchant désespérément son époux. « ‘Eli, Eli, où est Eli’… Je n’avais que ça constamment en tête », a-t-elle expliqué. Les autorités lui ont ensuite demandé d’attendre dans un bureau provisoire qui avait été établi dans un hôtel avoisinant. « Je me suis assise et j’ai attendu. Et j’ai attendu encore. »

Un panneau portant le nom d'Eli Ben Zeev lors d'un événement à Buenos Aires commémorant l'explosion à la bombe survenue à l'ambassade israélienne en Argentine (Capture d'écran : YouTube)

Un panneau portant le nom d’Eli Ben Zeev lors d’un événement à Buenos Aires commémorant l’explosion à la bombe survenue à l’ambassade israélienne en Argentine (Capture d’écran : YouTube)

Puis, à un moment, un membre de l’ambassade lui a indiqué que quelqu’un qui ressemblait à Eli avait été extrait des décombres, en vie, sur une civière. « J’ai commencé à courir d’un hôpital à l’autre et à passer un nombre infini de coups de téléphone », a-t-elle confié. En vain.

L’attentat a eu lieu le mardi après-midi. Dans la nuit du jeudi au vendredi, un responsable israélien a finalement informé Miri du décès de son époux.

« Il a fallu trois jours pour le retrouver. Je voulais le voir, mais on ne m’a pas laissé faire, a-t-elle poursuivi avec amertume. Cela m’a vraiment ennuyé que l’on décide pour moi que je ne pourrais pas le voir. Je suis une femme forte, j’aurais pu le gérer. Je pense qu’on n’aurait pas dû prendre la décision pour moi. »

Jusqu’à la confirmation du décès d’Eli Ben Zeev, Eylon, son fils aîné, alors âgé de six ans, n’a pas cessé de demander quelle partie du corps de son père avait été blessée. « Il a continué à me poser cette question. Il ne voulait pas vraiment entendre autre chose », a dit Miri.

Lorsque la vérité a émergé, elle n’a pas vraiment su comment expliquer ce qu’il s’était passé à son fils. « C’était difficile de lui parler. Je ne savais pas vraiment quoi lui dire. »

Eylon n’est pas allé aux funérailles de son père, qui ont eu lieu à Shoresh, la ville natale d’Eli. « Je pense que j’ai décidé qu’un seul traumatisme était suffisant pour lui. Il n’avait pas besoin de vivre le deuxième traumatisme des funérailles, a expliqué sa mère. Je ne me souviens pas qu’il ait exprimé des regrets pour ne pas y avoir assisté. Cela n’a jamais été évoqué. »

Miri, Eylon et son petit frère Omer, alors âgé d’un an, sont partis s’installer à Petah Tikva, où vivait la mère de Miri. « Nous avons continué à vivre. Nous n’avions pas d’autre choix. »

Au cours d’une cérémonie de commémoration organisée au début de l’année au ministère des Affaires étrangères, Netanyahu a salué Eli Ben Zeev, « un agent de sécurité intransigeant qui exigeait beaucoup de lui-même, qui était méticuleux et fiable. »

Il était « drôle, très intelligent et c’était un homme de la terre », a ajouté lundi sa veuve, quelques heures avant l’atterrissage de la délégation du Premier ministre à Buenos Aires. « C’était un vrai fermier dans l’âme. »

Lorsque le bureau du Premier ministre l’a invitée à se joindre au voyage de Netanyahu en Argentine pour commémorer le 25e anniversaire de l’attentat terroriste, Miri n’a pas hésité une seconde.

« J’adore cette ville. Quand je suis à Buenos Aires, je me sens plus proche d’Eli. A Shoresh, il est mort. A Buenos Aires, c’est là qu’il est vivant. »