JTA — Les relations entre la communauté juive britannique et le parti du Labour du pays, autrefois leur foyer politique naturel, semblent connaître un creux historique.

En amont des élections législatives du 8 juin au Royaume-Uni, un sondage réalisé la semaine dernière par le journal Jewish Chronicle place le soutien apporté à cette formation de centre-gauche – éclaboussée par des scandales répétés avec notamment la persistance d’une rhétorique antisémite ces derniers mois – à 13 %, en comparaison avec 77 % des intentions de vote en faveur du parti conservateur.

Si ces résultats enregistrés par le parti Travailliste au sein de la communauté juive semblent maussades, il faut toutefois noter que ce même soutien s’élevait à 8,5 % dans un sondage similaire le mois dernier.

En comparaison, 35 % de la population générale accorde sa confiance au Labour et 44 % des Britanniques déclarent qu’ils voteront pour les conservateurs dans un sondage effectué le 1er juin commandé par The Independent.

Le vote juif n’a que peu de conséquences en termes électoraux – les Juifs sont une minorité de 300 000 personnes – mais il est largement considéré comme la preuve des changements intervenus au sein du Labour depuis que Jeremy Corbyn s’est hissé à la barre du parti lors du scrutin pour sa direction en 2015. Corbyn est un homme politique d’extrême gauche qui a fait part de ses sympathies pro-palestiniennes et qui, selon les critiques, n’est pas parvenu à endiguer la parole anti-juive répandue parmi ses partisans.

Et pourtant, certains Juifs éminents – dont les législatrices du parti Travailliste Ruth Smeeth et Luciana Berger – sont restées loyales au parti sous la direction de Corbyn, accusé l’année dernière de se montrer trop tolérant face à l’antisémitisme par une Commission d’étude interparlementaire sur le sujet.

Par exemple, Corbyn n’a pas évincé l’ancien maire de Londres, Ken Livingstone, qui a été simplement suspendu pour avoir suggéré de manière répétée qu’Adolf Hitler était de mèche avec les sionistes. Puis il y a eu la suspension, la réadmission et la re-suspension de la militante du Labour Jackie Walker, qui avait expliqué que les Juifs avaient dirigé le marché des esclaves puis, plus tard, qu’il n’y avait aucune raison d’offrir une protection particulière aux écoles juives (Corbyn a refusé de l’exclure elle aussi du parti, et elle en est restée membre).

A travers ces deux scandales et d’autres encore, certains Juifs restent fidèles au parti travailliste. Voilà cinq raisons qui expliquent pourquoi.

1. Cible unique de la critique ?

Certains des partisans de Corbyn, dont des Juifs, pensent que le Labour est pris pour cible en termes de dénonciations d’antisémitisme, phénomène qui, disent-ils, est présent dans tous les partis politiques – notamment au sein du parti conservateur au pouvoir.

C’est le cas de Michael Segalov, rédacteur à Huck Magazine, une publication qui traite d’art et de politique.

« Depuis l’élection de Corbyn en tant que chef du Labour, des législateurs d’opposition, des groupes et des journalistes ont désespérément tenté de les dépeindre, lui et le mouvement qui le soutient, comme des antisémites fanatiques tout en sachant que ce n’est vraiment pas le cas », a commenté Segalov, qui est Juif, dans une colonne publiée par The Independent.

Le parti travailliste n’est certainement pas la seule formation dont de hauts-responsables emploient des formules au vitriol contre les Juifs et Israël.

David Ward, législateur du parti des Démocrates libéraux, a été expulsé le mois dernier pour avoir exprimé le désir de voir Tel Aviv frappé par des roquettes, accusant « les Juifs » d' »infliger des atrocités aux Palestiniens.

Mais les Démocrates libéraux ont, pour leur part, pris des « mesures fortes et décisives » contre de tels représentants, riposte Leslie Bergman, ancien président de l’Union européenne du Judaïsme progressiste basée à Londres, lors de propos confiés à JTA.

« Il est irréfutable que Corbyn n’a pris aucune des dispositions décisives qu’un parti appartenant à un pays occidental et démocratique aurait pris quand un antisémitisme manifeste se révèle dans ses rangs », a-t-il ajouté.

2. Cela remonte à longtemps

Le mouvement juif du Labour, un groupe qui existait au sein du parti, avait été officiellement enregistré en 1920 — soit 20 ans après la création de la formation. Il s’agissait alors du premier groupe minoritaire non-chrétien apparaissant dans les rangs des travaillistes, selon Christine Collette et Stephen Bird, les auteurs d’un livre paru en l’an 2000 et intitulé « Les Juifs, le Labour et la Gauche, 1918–48 ».

Autrefois foyer politique naturel des Juifs, notamment des immigrants défavorisés en provenance d’Europe orientale, le Labour a perdu du terrain face aux Conservateurs lorsqu’il a adopté une attitude de plus en plus critique vis-à-vis d’Israël – dans le cadre d’un glissement plus grand en Occident lors duquel les sympathies pro-israéliennes sont passées des partis de centre gauche à ceux de droite.

Mais en 2010, lorsque la formation était dirigée par Ed Miliband, qui est juif, le Labour possédait encore un très léger avantage devant le parti conservateur parmi les électeurs Juifs (31 % à 30 %), selon un sondage.

3. Les valeurs juives

Même les critiques juifs du parti travailliste reconnaissent que sa mission s’aligne davantage avec les valeurs juives que les politiques favorisées par le parti conservateur avec ses coupes répétées dans les budgets sociaux et l’économie de marché.

Bergman, qui ne soutient pas le Labour sous la direction de Corbyn parce qu’il pense que Corbyn n’est pas parvenu à régler le problème des discours de haine au sein de son parti, explique « pouvoir comprendre » les Juifs qui votent pour la formation malgré ces problèmes. Ils « perçoivent le Labour comme ayant davantage conscience des problèmes sociaux, la nécessité de soutenir les moins privilégiés au sein de la société. Et c’est une valeur juive », dit Bergman.

C’est aussi l’une des raisons principales pour lesquelles Berger, législatrice travailliste de 36 ans originaire de Liverpool, pressée par la communauté juive de quitter la formation, « a finalement décidé de rester », a-t-elle confié la semaine dernière au Jewish Chronicle.

« A tous les niveaux, les conservateurs ont échoué en raison des coupes sauvages qu’ils ont multipliées », dit Berger, militante des questions liées à la santé mentale et qui a mis un terme à son congé maternité pour faire campagne pour le Labour en amont des élections.

4. Pas fan d’Israël ? Pas de problème !

Même s’ils soutiennent généralement le droit à l’existence d’Israël, les Juifs britanniques sont de plus en plus mal à l’aise face aux politiques d’implantation et à l’occupation de terres palestiniennes telle qu’ils la perçoivent –
des questions qui ressortent avec force dans les critiques d’Israël au sein du Labour.

Dans une enquête en 2015 conduite auprès de 1 131 Juifs interrogés par le groupe pacifiste juif Yachad, 47% des personnes sondées ont indiqué que le gouvernement israélien « crée constamment des obstacles pour éviter de s’engager dans le processus de paix ». Les trois-quarts des participants dans cette enquête ont reconnu que « l’expansion des implantations en Cisjordanie sont un obstacle majeur à la paix » et deux-tiers ont expliqué ressentir « du désespoir » lorsqu’une nouvelle expansion est approuvée.

En fait, un législateur juif anti-israélien, feu Gerald Kaufman, décédé au mois de février, a fait partie de ces politiciens du Labour accusés de promouvoir une rhétorique antisémite.

En 2015, il avait déclaré dans un enregistrement que le gouvernement britannique était devenu plus favorable à Israël ces dernières années en raison de « l’argent juif, de donations juives au parti conservateur ».

5. C’est un scrutin local

Au Royaume-Uni, qui est une démocratie parlementaire, les électeurs votent en faveur d’un responsable local de leur circonscription qui les représentera au parlement.

Certains électeurs Juifs, qui pourraient se sentir mal à l’aise concernant Corbyn, se réjouissent d’offrir leur suffrage à un autre membre du parti travailliste dans lequel ils ont confiance.

Ce qui s’applique très certainement à Linda Grant, une électrice juive, bénévole pour le Labour et originaire de Londres qui affirme que si elle pense que Corbyn n’est pas la bonne personne pour diriger le Labour, elle prévoit toutefois de voter pour un candidat de la formation qui, dit-elle, présente un casier impeccable dans la lutte contre l’antisémitisme.

« Si j’étais à quelques rues d’ici, à Islington North, dans la circonscription de Corbyn, je ne peux pas dire comment je serais amenée à voter. Probablement pas pour le Labour », a-t-elle écrit dans un article paru la semaine dernière dans le Chronicle. « Mais je ne vais avoir aucune difficulté à voter pour Catherine West et même à distribuer encore des prospectus à son nom ».