Homme laconique, le président du CRIF n’est pas naturellement enclin à mettre en public l’accent sur la peur ou le malaise de sa communauté, préférant sans doute souligner les capacités du judaïsme français à surmonter les épreuves.

Mais dans une interview filmée postée ce mois-ci sur le site du CRIF, Roger Cukierman a été inhabituellement prolixe dans la description de l’été 2014 : « Un moment de peur, que nous partagions avec nos frères israéliens » qui ont souffert des roquettes du Hamas pendant des semaines.

Une peur pas seulement liée à la montée significative des attaques violentes contre les Juifs au cours des derniers mois, mais aussi au sentiment grandissant que les pouvoirs publics ne peuvent plus être invoqués pour fournir à la communauté la protection requise. Les événements, dit-il, « ont laissé la communauté juive avec l’impression d’être isolée au sein de la nation au milieu des attaques par une autre population ».

Partout en Europe, les Juifs ont rencontré un antisémitisme en pleine croissance au cours de l’année juive qui se clôt, ce qui augmente l’émigration vers Israël, et développe un sentiment d’incertitude sur l’avenir des communautés en Europe.

Le sentiment d’isolement – décrit par Cukierman – est devenu particulièrement palpable en France, où la plus grande communauté juive d’Europe vit dans une coexistence de plus en plus difficile avec une grande population musulmane. Mais la situation est loin d’être unique.

Aux Pays-Bas, où l’un des rabbins a vu sa maison saccagée pour la cinquième fois en juillet, on a aussi pu voir plusieurs rassemblements anti-israéliens à La Haye, caractérisés par des chants visant à tuer les Juifs.

Des appels similaires ont été entendus lors d’un rassemblement en Belgique, où la communauté reste encore sous le choc après l’assassinat en mai de quatre personnes au musée juif de Bruxelles – l’attaque la plus meurtrière sur une institution juive en Europe depuis le meurtre de trois enfants et d’un enseignant dans une école juive à Toulouse en 2012. Un récent incendie criminel a été la cause présumée de l’incendie qui s’est déclenché dans une synagogue près de Bruxelles.

La Belgique a également vu trois cas dans lesquels des Juifs se sont vus refuser des services professionnels, y compris celui d’un médecin qui a conseillé à une femme juive de 90 ans d’Anvers d’aller demander de l’aide à Gaza. Aux Pays-Bas et en Suède, des gens ont été battus pour avoir affiché un drapeau israélien.

« La guerre de l’été a encouragé des djihadistes d’une manière jamais vue auparavant, ce qui a provoqué un étrange coming-out » a déclaré Manfred Gerstenfeld, un universitaire israélien de premier plan, spécialiste de l’antisémitisme. « Cela a intimidé les communautés juives, et a produit certains types de refoulements ».

Par exemple, en Grèce, deux ans après son entrée au Parlement, le parti Aube dorée a reçu une réponse forte de l’establishment politique. Avec de nombreux dirigeants emprisonnés ou en procès depuis septembre 2013 pour crimes liés à la violence raciste encouragée par ses membres, ce parti néonazi doit maintenant composer avec une nouvelle loi qui criminalise la négation de l’Holocauste et augmente les pénalités pour « incitation à des actes de discrimination, de haine ou de violence ».

Parmi les dirigeants européens qui se sont exprimés avec force contre l’antisémitisme en Europe, la chancelière allemande Angela Merkel s’est faite remarquer lors d’un meeting à Berlin. Devant une foule de plusieurs milliers de personnes, Merkel a qualifié les Juifs allemands de « trésor national ».

(G à D) Le président du Conseil central des juifs d'Allemagne, Dieter Graumann, le président allemand, Joachim Gauck, la chancelière allemande Angela Merkel, l'ancien président allemand Christian Wulff, le maire de Berlin Klaus Wowereit, le vice-chancelier allemand, Sigmar Gabriel, ministre allemand des Affaires étrangères Frank-Walter ministre de l'Intérieur Steinmeier et allemand Thomas de Maizière participent à un rassemblement contre l'antisémitisme intitulé « Debout contre la haine du Juif - Plus jamais !" à Berlin, le 14 septembre 2014 (Crédit : AFP PHOTO / JOHN MACDOUGALL)

(G à D) Le président du Conseil central des juifs d’Allemagne, Dieter Graumann, le président allemand, Joachim Gauck, la chancelière allemande Angela Merkel, l’ancien président allemand Christian Wulff, le maire de Berlin Klaus Wowereit, le vice-chancelier allemand, Sigmar Gabriel, ministre allemand des Affaires étrangères Frank-Walter ministre de l’Intérieur Steinmeier et allemand Thomas de Maizière participent à un rassemblement contre l’antisémitisme intitulé « Debout contre la haine du Juif – Plus jamais ! » à Berlin, le 14 septembre 2014 (Crédit : AFP PHOTO / JOHN MACDOUGALL)

Pendant ce temps, dans l’est de l’Europe, les Juifs aussi ont pu se sentir attaqués, mais pour des raisons différentes. En Ukraine, l’immigration juive vers Israël a monté en flèche alors que des Juifs essayaient de fuir les zones de combats sanglants dans lesquelles les troupes ukrainiennes étaient aux prises avec des miliciens pro-russes.

L’intensité des attaques contre les Juifs – certains hommes politiques européens ont appelé cela « l’importation du conflit du Moyen-Orient en Europe » – a pris plusieurs gouvernements européens au dépourvu, ce qui a aggravé le sentiment d’abandon et poussé certains Juifs à gérer eux-mêmes leur sécurité.

A Paris, où la police n’a pas réussi à interdire les manifestations pro-Gaza, des policiers près de la synagogue de la Roquette, le 13 juillet, se sont retrouvés assiégés par des dizaines de jeunes qui sortaient d’un rassemblement anti-israélien.

Des scènes similaires se sont déroulées dans la banlieue parisienne à Sarcelles, où la police anti-émeutes a joué le rôle de tampon entre une foule arabo-musulmane et une centaine de Juifs qui, le 19 juillet, s’étaient rassemblés devant une synagogue – un grand nombre avec des battes à la main « dans le but d’empêcher un pogrom » estime Serge Najar, un des dirigeants de la communauté.

En France, notamment à Paris, les agressions violentes contre les Juifs sont devenues quotidiennes entre avril et mai, quelques mois avant le début des hostilités entre Israël et le Hamas. Les représentants de l’Agence Juive ont fait savoir que cette violence a contribué à une augmentation considérable de l’alyah française.

Plus de 5000 immigrés ont déjà quitté la France pour Israël depuis le début de l’année, faisant de la France le pays n°1 en termes d’alyah pour la première fois depuis des décennies, dépassant les États-Unis et même l’Ukraine en guerre.

Ces chiffres n’incluent pas ceux qui se sont installés ailleurs, de Montréal à Miami, et qui font eux aussi partie de « l’exode silencieux ».

« Je suis parti parce que ce pays n’est plus la France que j’ai connu » estime Lionel Berros, un parisien d’une quarantaine d’années qui est né à Paris et s’est installé à Netanya en juillet. « J’avais l’habitude de prendre le bus pour aller à l’école avec une kippah, et je l’ai récemment couverte avec une casquette de baseball ; et puis c’est l’inquiétude que peut-être quelqu’un va venir tuer ma fille à l’école. Je suis triste de ce qui se passe en France, mais heureux de pouvoir partir aussi ».

Malgré tout, Roger Cukierman, le président du CRIF promet que, après 2 000 ans d’histoire, la « présence juive en France va se poursuivre ».

Mais l’augmentation de l’alyah demeure importante à travers tout le continent. Alors que l’alyah de Grande-Bretagne et de Hollande est restée stable, 272 Juifs belges ont émigré vers Israël en 2013, le chiffre le plus élevé enregistré en neuf ans. L’émigration juive d’Italie a également augmenté : 209 personnes au cours des huit premiers mois de 2014, contre 162 en 2013.

Mehdi Nemmouche (Crédit : AFP)

Mehdi Nemmouche (Crédit : AFP)

L’identité du terroriste de Bruxelles – un djihadiste nommé Mehdi Nemmouche qui aurait perfectionné ses compétences de mise à mort en combattant en Syrie – « démontre le profond changement dans la nature de la menace à laquelle nous sommes confrontés », a déclaré à JTA le président du Congrès juif européen (CJE) Moshe Kantor.

« Ce n’est plus le simple crime de haine, mais des tueurs entraînés avec de l’idéologie, du savoir-faire et des armes, et prêts pour des attaques massives ».

Immédiatement après l’attaque du musée, le CJE et la communauté juive locale ont mis en place un centre de gestion de crise, le résultat d’un effort de deux ans après l’attaque de Toulouse.

En plus de cela, les gouvernements néerlandais, belge et français, entre autres, ont attribué des millions d’euros pour la sécurité des institutions juives.

« La menace est encore en cours de traitement sur des bases étatiques, alors que ce qui s’avère nécessaire c’est un effort coordonné entre tous les Etats ​​semblable à celui lancé contre la drogue ou l’évasion fiscale, » assure Kantor.

La peur des Juifs n’a pas épargné l’Ukraine, où une révolution a éclaté en novembre qui a apporté avec elle un certain nombre d’agressions violentes par des inconnus qui semblaient prendre pour cible les Juifs.

Les attaques ont cessé après l’éviction en février du président Viktor Ianoukovitch, mais elles ont été remplacées dans l’est du pays par une peur sans doute plus forte – celle d’être pris entre les tirs des troupes gouvernementales et des rebelles pro-russes.

Malgré des désaccords sur la situation politique, les Juifs en Ukraine et en Russie ont répondu avec un effort coordonné. En Ukraine, une assistance à des milliers de Juifs victimes de la guerre s’est mise en place. Le Joint Distribution Commitee, l’Agence juive, les communautés et des philanthropes juifs ont essayé d’aider à l’évacuation de milliers de Juifs des zones de combat.

Au total, une quinzaine de Juifs sont morts dans les combats, selon le International Fellowship for Christians and Jews, qui, avec les responsables locaux du mouvement Chabad ont aidé à mettre en place un camp de réfugiés pour personnes déplacées.

Et de même que pour la France et la Belgique, la crise en Ukraine a également entraîné une croissance importante de l’émigration, avec 252 nouveaux arrivants en Israël en 2014 à comparer aux 270 de l’année précédente, pour la période correspondante.

Prises ensemble, ces crises indiquent le sentiment que quelque chose de fondamental a changé pour les Juifs d’Europe.

Durant l’été, Natan Sharansky, ancien dissident soviétique qui en tant que chef de l’Agence juive est le responsable israélien haut responsable de l’alyah, a suggéré que la période actuelle était « peut-être le début de la fin pour les Juifs d’Europe. »