Professeur émérite à l’Université de Tel-Aviv, Anita Shapira est spécialiste d’histoire culturelle, et en particulier de l’histoire du sionisme et de l’Etat d’Israël.

Elle a publié il y a un an, « Israel : a history (1881-2000) » [en hébreu, le titre est Kekhol Am veAm] qui est une synthèse de l’histoire de la Palestine mandataire et de l’Etat d’Israël ; mais ce livre – appelé à devenir une référence – n’est pas encore traduit en français.

Un des ouvrages précédents de l’historienne, L’imaginaire d’Israël : histoire d’une culture politique, a été traduit il y a près de dix ans.

Dans son étude qui couvre 120 ans d’histoire, de 1881 à 2000, Anita Shapira essaie de dépasser une histoire d’Israël qui serait purement événementielle et scandée par les guerres – même si celles-ci sont bien souvent des tournants – et s’intéresse à ce qui a pu, au cours des 66 ans du jeune Etat, façonner son identité et sa culture.

Cet entretien, qui s’est déroulé chez l’historienne, à Tel-Aviv, a été traduit de l’hébreu.

Vous venez de publier un livre qui est une synthèse de l’histoire d’Israël et du mouvement sioniste. Y a-t-il en Israël un intérêt réel pour l’histoire du pays mais aussi sur la façon dont on l’écrit ?

Le livre est paru d’abord dans les pays anglo-saxons, puis peu après en Israël. Aux Etats-Unis, ce livre est plutôt conçu comme un manuel. Et les réactions à la sortie du livre ont été assez bonnes dans l’ensemble.

Ce qui est surprenant c’est qu’en Israël mon livre intéresse aussi un public relativement jeune, un public qui était à la recherche de repères par rapport à l’histoire d’Israël. C’est quelque chose qui me réjouit ; je n’étais pas sûre qu’un tel livre puisse aussi intéresser les jeunes. En Israël, le livre a donc un certain impact.

Chez nous également, on voit l’histoire comme une succession de dates. On voit beaucoup trop notre histoire à travers le prisme de la guerre entre les Juifs et les Arabes.

L’histoire d’Israël, c’est l’histoire exceptionnelle de la construction d’une identité nationale, de l’établissement d’un Etat démocratique, du développement d’une langue.

Cette renaissance des Juifs avec une entité politique est une histoire extraordinaire. Il faut savoir qu’au début du 20è siècle on ne pensait pas que l’hébreu s’imposerait comme langue parlée. Réfléchissez à cela ! Ce n’est pas quelque chose qui venait de l’Etat, cela a été fait par les enseignants et par des gens simples.

Au début de votre livre, vous estimez que 85 000 Juifs vivaient dans le Yishouv [l’établissement juif en Palestine mandataire] en 1914. Aujourd’hui, donc cent ans plus tard, il y a 6 millions de Juifs israéliens. On est donc passé de moins de 1% de la population juive mondiale à 40 % [certains disent près de 50 %]. N’est-ce pas la plus grande réussite du sionisme ?

Il n’y a aucun doute là-dessus. Aucun doute. Sachant que les débuts ont été tellement difficiles. Cela dit, ce n’est pas le sionisme qui a fait cela, ce sont les circonstances historiques qui ont aidé le sionisme. Au départ, le sionisme était une option et elle est devenue l’option dominante.

Si nous reprenons les choses au début, il y a eu à partir des pogroms de Russie un double phénomène.

D’une part, les premiers sionistes voulaient créer un Etat et avoir un pays « comme les autres [nations] ».

Et d’autre part, les Juifs voyaient que les pays d’où ils venaient ne voulaient pas d’eux, alors même que bien souvent ils voulaient s’identifier avec leur culture.

Avant la Première Guerre mondiale, le Yishouv n’avait pas atteint une masse critique et surtout la Turquie [l’Empire ottoman] n’avait pas permis son développement. Sans le mandat britannique, il n’y aurait pas eu de développement du Yishouv.

Mais pour revenir à l’alyah de Russie – la communauté la plus sioniste – du début du siècle, les premiers bateaux emmenaient, en plus des ouvriers et des travailleurs, des professeurs et des artistes, tous ceux qu’on appelait les Maskilim [les « intellectuels »]. Donc, dans les années 1920, il y avait déjà une intelligentsia, un centre intellectuel.

« Sans le mandat britannique, il n’y aurait pas eu de développement du Yishouv »

On ne peut pas comprendre ce développement sans mentionner un événement extérieur : en 1924, l’Amérique se ferme à l’immigration. Que se serait-il passé si elle était restée ouverte ?

La suite, avec le nazisme, nous montre qu’il n’y avait pas d’alternative.

Pour les Juifs qui voulaient fuir, il n’y avait pas d’autre solution.

Nous voyons comment tout cela s’est emboîté. Le mandat britannique a donné aux Juifs – et ce malgré la lutte contre l’immigration illégale – une occasion de s’installer et de pouvoir développer les infrastructures. Il ne faut pas oublier cela.

C’est à ce moment que la population juive a augmenté pour devenir une masse critique : en 1939, il y avait 435 000 Juifs au sein du Yishouv.

Après la Guerre, les rescapés de la Shoah voulaient s’établir en Palestine. Ils venaient surtout de Pologne, de Hongrie ou de Roumanie. Une fois que l’Etat a été établi, et qu’en même temps, les Etats-Unis s’étaient ouverts – certes de manière limitée – c’est en Israël que les rescapés ont voulu aller pour reconstruire leur vie.

Au cours du mois de novembre dernier, un jour de commémoration a été fixé par l’Etat d’Israël en souvenir de l’expulsion des Juifs des pays arabes. Vous revenez sur cette histoire dans votre livre avec l’épisode des maabarot [des logements collectifs construits à la va-vite à partir de 1950 alors que les ressources faisaient défauts]. Que pensez-vous de cette initiative ?

C’est une bonne initiative. Les Juifs des pays arabes, sauf dans le cas de l’Egypte, n’ont pas été expulsés. Nous parlons des Juifs d’Irak, d’Iran, ou de Libye.

Ce sont des gens qui ont eu la vie dure dans leurs pays et qui sont partis parce qu’ils ne se sentaient pas en sécurité, et Israël venait d’être créé. Il y avait également eu des pogroms. La majorité des Juifs séfarades est arrivée une décennie plus tard en provenance du Maroc, de Tunisie et d’Algérie.

Le point que je veux souligner c’est qu’entre 1948 et 1953, la population d’Israël a doublé. Réfléchissez à cela ! Je crois qu’il n’y a pas d’autre exemple dans le monde d’un pays dont la population double en 5 ans.

Pendant cette période, la situation économique était catastrophique, les ressources étaient faibles, et la pression était donc forte pour moderniser le pays rapidement.

« Entre 1948 et 1953, la population d’Israël a doublé. Je crois qu’il n’y a pas d’autre exemple dans le monde d’un pays dont la population double en 5 ans »

La volonté de fondre la population orientale à l’intérieur du melting-pot israélien a aussi créé beaucoup d’amertume. Surtout au niveau de la deuxième génération.

C’est elle qui s’est révoltée contre cela, contre le fait que leur propre culture n’ait pas été reconnue. Aujourd’hui, ce qui est différent c’est que cette culture des Juifs d’Orient existe en Israël mais elle s’est en fait mélangée à la culture occidentale.

Pour revenir à cette commémoration, qui est une bonne chose, il faut comprendre que cela fait partie d’une lutte que les Juifs orientaux mènent actuellement et qui consiste à dire : « On n’arrête pas de parler des réfugiés palestiniens ; nous aussi nous sommes des réfugiés des pays arabes et nous sommes un million. »

L’année 1960 n’est pas forcément une date connue dans l’histoire d’Israël. C’est celle du procès Eichmann. Vous y revenez largement dans votre livre. En quoi ce procès a-t-il transformé l’identité israélienne ?

Après la création de l’Etat, l’identité israélienne s’est créée autour des mythes des pionniers et de la Déclaration d’indépendance. On ne parlait pas de l’Europe, ni de la Shoah. En 1948, la population du Yishouv était ashkénaze à 90 %.

Quand les rescapés sont arrivés, ils n’ont pas parlé de la Shoah à leurs enfants ni à leur entourage. Ils en parlaient entre rescapés. Et pour ceux qui avaient vécu dans le Yishouv, c’était difficile à entendre…

Le procès Eichmann a été suivi à la radio. Les gens qui sont venus témoigner n’avaient eu aucun rapport avec Eichmann lui-même, mais ils sont venus parler de la Shoah en termes personnels. Et les Israéliens se sont identifiés à eux.

Les Orientaux aussi, eux qui ne savaient pas beaucoup de choses sur la Shoah. Il y a eu une sorte de catharsis nationale. Avec le procès Eichmann, la Shoah est rentrée dans la conscience israélienne.

« Avec le procès Eichmann, la Shoah est rentrée dans la conscience israélienne »

Le procès Eichmann a été le premier procès où l’on a parlé spécifiquement de crime contre le peuple juif. Ce n’était pas le cas des procès de Nuremberg avec la notion de « crime contre l’humanité ».

Le procès Eichmann a mis avant tout en lumière le caractère de crime spécifique contre les Juifs.

Autre point à souligner : je vois la différence entre les guerres de 1948 et de 1967 également par rapport à la Shoah. En 1948, au moment de la guerre d’Indépendance, on ne craignait pas l’extermination, et pourtant le Yishouv était faible.

Mais en 1967, à la veille de la guerre des Six-Jours, le spectre de la Shoah a resurgi, les Israéliens ont eu peur d’être anéantis, alors qu’ils étaient bien plus forts que vingt ans auparavant. Finalement, la Shoah est devenue une composante centrale de l’identité israélienne.

Nous sommes dans une période d’élections. La coupure entre gauche et droite semble revenir en Israël de manière très nette [dernière conséquence en date : la scission du Shas]. Vous montrez aussi dans votre livre que les dernières années du gouvernement Begin – avec la guerre du Liban – ont été celles d’une opposition violente entre droite et gauche. Qu’en est-il aujourd’hui ?

Il est difficile de faire la comparaison. Dans les années 1980, il y avait deux grands drapeaux, celui de la droite et celui de la gauche. Il y avait des gouvernements d’union nationale entre Peres et Shamir [en 1984]. Et sur le plan économique, il y avait énormément d’inflation.

Ce qui s’est aggravé en Israël, ce sont les inégalités entre riches et pauvres. Et le conflit palestinien demeure encore présent. Je voudrais qu’il y ait deux Etats. Je pense que c’est ce à quoi nous devons arriver. Mais je n’ai pas d’illusions… Si vous me demandez s’il y aura la paix, je ne peux vous répondre…

Vous savez que de plus en plus de Juifs de France font aujourd’hui leur alyah. Qu’est-ce que cela vous inspire ?

C’est une preuve supplémentaire du fait que le sionisme est aidé par les conditions historiques, et qu’Israël doit pouvoir accueillir les Juifs quand les circonstances deviennent difficiles. Et même quand elles deviennent moins agréables que par le passé.

Nous ne pensions pas que la France deviendrait une terre d’émigration. Ni la Hollande, ni la Grande-Bretagne.

C’est un phénomène auquel nous n’avions pas pensé… Mais c’est ce qui se passe aujourd’hui. J’ai l’impression que les Français s’intègrent vite. Mais, comme l’avait dit Efraim Kishon [écrivain et réalisateur israélien] : « Israël est le seul pays où les enfants apprennent à leur mère leur langue maternelle ! ».