Nous avons tous notre hanoukkia favorite. Qu’elle soit en argent, transmise de génération en génération, ou une version plus moderne, peu importe quelle hanoukkia nous allumons avant d’avaler latkes et soufganyot, nous devrions prendre le temps de nous rappeler que toutes les ménorahs ont été inspirées par la ménorah.

Devenue non seulement le symbole le plus ancien du judaïsme, mais aussi le symbole religieux le plus ancien toujours utilisé aujourd’hui du monde occidental, la ménorah se tenait autrefois dans le Temple saint de Jérusalem. Le candélabre à sept branches a été la source de fascination et d’illumination pour les juifs, les Samaritains, les chrétiens et les francs-maçons depuis trois millénaires.

Steven Fine, historien de la culture spécialiste de la période gréco-romaine, a publié un nouveau livre, qui nous apprend tout ce que l’on a toujours voulu savoir sur la ménorah.

Publiée par les Presses universitaires de Harvard, The Menorah: From the Bible to Modern Israel (La ménorah : de la Bible à l’Israël moderne) retrace l’histoire de la ménorah, des objets perdus de Moïse et des deux Temples israélites à ses images les plus connues de l’Antiquité et du Moyen Age, jusqu’à son utilisation puissante comme symbole national aujourd’hui.

Professeur Dr Pinkhos Churgin d’histoire juive et directeur du centre de l’université Yeshiva pour les études israéliennes, Fine a récemment été immergé dans l’étude de l’image de la ménorah de l’Arc de Titus.

L’arc a à l’origine été inauguré après la mort de l’empereur Titus, en 81 de l’ère commune, et célèbre sa victoire dans la guerre juive de 66 à 74, qui a atteint son sommet avec la destruction de Jérusalem et de son Temple à l’été 70.

L’un des deux bas-reliefs de l’Arc décrit la procession triomphale organisée à Rome en 71. Il montre les soldats romains portant le butin de guerre dans toute la ville, et notamment la célèbre ménorah et d’autres trésors du Temple détruit. Ils ont été exposés à Rome au Temple de la Paix, non loin de l’Arc, et ont été perdus pour l’Histoire.

Steven Fine sur l'échafaudage de l'Arc de Titus, à Rome, en 2012. (Crédit : Projet de l'Arc de Titus/Université Yeshiva)

Steven Fine sur l’échafaudage de l’Arc de Titus, à Rome, en 2012. (Crédit : Projet de l’Arc de Titus/Université Yeshiva)

En 2012, Fine a dirigé une équipe internationale d’universitaires qui ont analysé avec des scanners 3D la ménorah et d’autres reliefs de l’arc. La spectroscopie ultraviolet-visible a été employée pour détecter les couleurs du relief de marbre.

Des traces d’ocre jaune ont été retrouvées sur les branches et la base de la ménorah, une découverte cohérente avec les écritures de la Bible et du début de l’ère chrétienne et des descriptions de témoins de la ménorah dorée faites par l’historien juif du 1er siècle Flavius Josèphe.

Le Times of Israël a rencontré Fine et a abordé avec lui plusieurs sujets couverts dans son livre, en lui posant sept questions, pour chaque branche de la ménorah.

Le Times of Israël : Qu’est-ce qui vous a poussé à vous intéresser autant à l’étude de la ménorah ?

Steven Fine : A différents moments, j’ai regardé la ménorah différemment. Mais elle ne cesse de revenir. C’est un texte et c’est un objet. C’est un laser dans l’histoire juive qui me permet de m’occuper de ce qui compte vraiment sur le long terme, et qui change toujours à l’époque contemporaine.

Donc que j’étudie du matériel biblique ou romain, ou que je sois dans les premiers jours de l’époque moderne, ou dans le sionisme moderne, elle est toujours différente, mais elle est toujours liée. Ceci m’autorise une complexité pour croiser les périodes, pour écrire une histoire. Elle fournit un outil pour aller aux origines de l’expérience juive, et pour étudier l’expérience juive d’hier, et voir comment les juifs, pendant plus de 3 000 ans, ont traversé le temps pour traiter d’un sujet similaire.

C’est la réponse académique. La réponse personnelle, c’est que j’aime les ménorahs, et que j’aime la lumière, j’aime les objets et j’aime le texte, et ils doivent tous s’accorder pour que je sois réellement excité. Et quand ils le font, c’est vraiment presque un moment de révélation.

Une menorah gravée dans la pierre, au parc national de Beit Shearim, en Basse Galilée, photographiée en mai 2010. (Crédit : Doron Horowitz/Flash90)

Une menorah gravée dans la pierre, au parc national de Beit Shearim, en Basse Galilée, photographiée en mai 2010. (Crédit : Doron Horowitz/Flash90)

Les ménorahs à trois dimensions sont omniprésentes à l’époque moderne, mais elles ont été interdites pendant des siècles par les traditions halachiques [qui relève de la loi juive, la Halacha] après la destruction du temple. Pourquoi ?

En commençant par le Deutéronome, la Torah et tout ce qui vient après est engagée à un Temple unique pour le Dieu unique. Cet endroit que Dieu choisira, c’est le seul endroit. Créer un temple ailleurs est illégal. Donc la question, après la destruction du temple, a été de savoir comment maintenir l’identité du Temple sans Temple… Il a fallu du temps pour que les rabbins étudient l’idée que vous pouvez appliquer des motifs du Temple à un lieu de rencontre, sans pour autant violer l’interdiction du développement de plusieurs temples.

Dans les 3e à 5e siècles de l’ère commune, nous avons vu un mouvement vers la synagogue et tant que Temple de substitution, et le retour de la ménorah à sept branches. Mais ensuite, ceci s’est arrêté pendant la période islamique en raison d’une interdiction du Talmud de Babylone (qui a surpassé la tradition talmudique palestinienne), qui est devenue une part intégrante du tissu de la vie juive. La ménorah n’est pas revenue avant l’époque moderne précoce, en commençant par l’Italie.

Dans l’intervalle, il y a eu une adoption musulmane de la ménorah et beaucoup d’adoptions chrétiennes. Etait-ce une question de supplantation ?

La supplantation est la manière dont nous le voyons. Les chrétiens voient la continuité du Tabernacle aux Temples puis à l’Eglise. Pour eux, c’est une continuité qui apporte le Temple de Dieu sur chaque autel de l’Eglise. Le discours est : voici la lampe de Dieu, et nous l’allumons avec la lumière du Christ. Ceci a commencé au début du Moyen Age. Nous n’avons pas d’image, mais nous avons beaucoup de textes. Ça a continué, mais est devenu ambivalent à la fin du 19e siècle, quand les juifs l’ont remarqué et ont commencé à utiliser à nouveau des ménorahs.

Médaillon en or montrant une ménorah de l'époque byzantine, retrouvé près du mur sud du mont du Temple, à Jérusalem. (Crédit : Ouria Tadmor/Université hébraïque)

Médaillon en or montrant une ménorah de l’époque byzantine, retrouvé près du mur sud du mont du Temple, à Jérusalem. (Crédit : Ouria Tadmor/Université hébraïque)

Pourquoi la ménorah de l’Arc de Titus est-elle devenue la norme des ménorahs des juifs de la période moderne, et notamment le symbole officiel de l’Etat d’Israël ?

Les juifs connaissaient Titus, mais peu avaient vu l’Arc de Titus avant le début de l’époque moderne, quand elle a été montrée dans des livres. Elle était quasiment inconnue en Europe de l’Est avant les années 1880. Elle a ensuite été publiée dans HaTzfira [un journal en hébreu d’Europe de l’Est]. A partir de ce moment, elle s’est propagée comme une traînée de poudre. Elle a été l’un des objets romains les plus importants, et un monument européen majeur, et les juifs pouvaient la revendiquer.

Pour les juifs émancipés, elle montrait qu’ils étaient là depuis le début, et qu’ils étaient européens. Les sionistes disaient que les juifs qui portent la ménorah [beaucoup pensent toujours à tort que le relief décrit l’exil des juifs, et non les soldats romains qui portent le butin du Temple] étaient un symbole de leur propre retour imminent en Terre d’Israël.

Toutes ces identités juives pouvaient regarder cet objet et le voir, mais pour ceux qui étaient profondément engagés dans les traditions rabbiniques, cet objet était profondément perturbant, parce qu’ils ont été troublés par sa sécularisation.

Les juifs allemands exposaient des ménorahs à sept branches dans leur maison, de la même manière que les chrétiens auraient mis des croix dans la leur. C’était une manière de montrer qu’ils étaient allemands tout comme ils étaient juifs. Les juifs avaient des ménorahs dans le cerveau à l’époque moderne. C’était leur objet de reconnaissance ultime.

Le président Reuven Rivlin allume la menorah de Hanoukka , en présence du président américain Barack Obama, de Michelle Obama, et de Nechama Rivlin, à la Maison Blanche, le 9 décembre 2015. (Crédit : capture d'écran YouTube/The White House)

Le président Reuven Rivlin allume la menorah de Hanoukka , en présence du président américain Barack Obama, de Michelle Obama, et de Nechama Rivlin, à la Maison Blanche, le 9 décembre 2015. (Crédit : capture d’écran YouTube/The White House)

Comment la ménorah à sept branches s’est-elle transformée en hanoukkia à neuf branches ?

Traditionnellement, il n’y avait pas de branches sur les lampes de Hanoukka. Il y avait huit lampes, plus une autre sur le côté. La confusion provient de la relation linguistique entre menorat hamikdash et menorat hanoukka. Elles étaient toutes les deux appelées « ménorah »/ C’était une connexion midrashique intentionnelle entre les lumières de Hanoukka et les lumières du Temple.

C’était intrinsèque à la littérature. C’était intelligent. Mais cela ne voulait pas dire qu’elles se ressemblaient. Cela voulait dire qu’elles étaient liées. C’était une connexion profonde. Une fois que les juifs laïcs ont commencé à faire des ménorahs à sept branches à l’époque moderne, les juifs religieux ont décidé de sauter dans le train, pour ainsi dire, et d’utiliser la même forme pour les ménorahs à neuf branches de Hanoukka.

Comment avez-vous approché la recherche et l’écriture sur les différents mythes et légendes sur l’existence possible de la ménorah originale du Temple, et notamment des affirmations qu’elle soit cachée au Vatican ?

J’espère que l’on voit à quel point j’aime ces personnes que j’étudie, même si je pense qu’elles ont parfois tort. Les légendes sont si profondes et si vivantes que la capacité d’écouter quelqu’un qui y croit vraiment en parler est juste ‘wow’.

J’ai développé une telle affection pour ces personnes, comme être humain et comme conteur. Je voulais que cela soit perceptible dans le livre. La dernière chose que je voulais, c’est que ces personnes aient l’air d’imbéciles. Elles ne le sont pas. Ce sont de bons juifs qui essaient.

Vous concluez le livre sur une note très sérieuse, voire prémonitoire, avec un chapitre intitulé « Illuminer la voie de l’Armageddon », sur l’utilisation de la ménorah comme symbole puissant de la droite messianique israélienne.

‘La couverture du livre de Steven Fine, The Menorah’ (Presses universitaires de Harvard)

‘La couverture du livre de Steven Fine, The Menorah’ (Presses universitaires de Harvard)

Le sionisme a toujours intégré son potentiel messianique d’auto-destruction. Tous ceux qui ont fondé le système savaient qu’ils jouaient avec le feu en apportant des idées messianiques. Il n’est pas surprenant que la guerre des Six Jours ait ouvert la boîte de Pandore qui a crée un boulevard pour la rédemption incitée par l’homme.

Il n’existe pas de symbole plus puissant que la ménorah dans la culture juive, cela a donc du sens qu’un objet avec tant de potentiel messianique soit trop beau pour le laisser passer… Ma ménorah est bonne et sainte, et le processus que j’ai développé depuis la Bible jusqu’à hier est un processus heureux sur presque tout le chemin. Et ce chemin devrait montrer, je l’espère, à quel point je l’aime. [Le messianisme] est un projet qui tente, plutôt intentionnellement, d’entrer dans la culture israélienne moyenne avec un soutien financier et autre considérable du gouvernement.

Je demande que nous regardions attentivement ce que nous faisons. Je sens profondément que notre culture a extrêmement besoin de protection, et nous devons poser les questions… Est-ce que le soutien pour les divers partis du Temple est vraiment la meilleure chose que nous puissions faire pour le futur de klal yisrael [tout le peuple juif] ?