Plus de 70 ans après la Seconde Guerre mondiale, un petit pays d’Amérique du sud a érigé son premier mémorial de la Shoah. Plus de 100 noms juifs sont gravés dans la pierre à Paramaribo, la capitale du Suriname, depuis le mois de mars. Ce monument est le premier du genre, dédiés aux victimes locales de la Shoah dans la région des Caraïbes.

« Bien que nous sommes au nord de l’Amérique du Sud, l’impact a été fort. 105 juifs ont été capturés, au mauvais moment au mauvais endroit », raconte Jacob Steinberg, professionnel des mines aurifères, qui a joué un rôle important dans la levée de fonds.

Suriname a perdu 20 % de sa population juive durant la Shoah, selon Steinberg.

Suriname était à l’époque une colonie hollandaise et parce qu’aucune université n’y existait, les jeunes se rendaient en Hollande faire leurs études ou pour poursuivre des carrières, raconte Steinberg. Mais sans le savoir, certains d’entre eux se sont retrouvés pris au piège dans la machine de la mort des nazis.
« Des tantes, des oncles, des cousis, ils se sont fait raflé par les nazis et ne sont pas rentrés après la guerre », raconte Evelyn Stroobach, dont la grand-mère, Rebecca Fernandez, était une juive du Suriname, cachée pendant la guerre. Elle, a survécu.

« Plusieurs Fernandes ont été tués à Auschwitz. Il y avait probablement des proches. »

« Des tantes, des oncles, des cousis, ils se sont fait raflé par les nazis et ne sont pas rentrés après la guerre. »

L’une des victimes n’était autre que le grand-oncle de Stroobach, Abraham Samuel Fernandes. Né à Suriname, il s’est rendu en Hollande avant la guerre pour y travailler. Il a rejoint la résistance hollandaise mais a été capturé en envoyé en prison, où il a été torturé et tué, âgé d’à peine 34 ans.

« Dès qu’ils ont découvert qu’il était juif, ils lui ont infligé les pires traitements », raconte Stroobach.

Elle raconte également que sa mère et sa grand-mère ont survécu à la guerre en vivant dans un quartier non-juif d’Amsterdam, sans quasiment jamais quitter la maison.

« La famille de ma mère refusait de porter l’étoile jaune, ils ne se sont pas fait recenser, et je pense que c’est ce qui les a sauvé », relate Stroobach.

De son côté, Stroobach affirme « que c’est merveilleux » qu’un monument à la Shoah soit finalement érigée au Suriname.

« Hitler avait dit que personne ne s’en souviendrait. Nous prouvons à Hitler à quel point il s’est trompé, parce que nous nous souviendrons toujours », dit-elle.

Les noms, dates de naissances et dates de décès des 105 victimes surinâmes de la Shoah, ainsi que le nom du camp où ils ont trouvé la mort. (Crédit : Jacob Steinberg)

Les noms, dates de naissances et dates de décès des 105 victimes surinâmes de la Shoah, ainsi que le nom du camp où ils ont trouvé la mort. (Crédit : Jacob Steinberg)

En plus des 105 noms des victimes de la Shoah, le monument reprend leur dates de naissances et de décès, ainsi que le nom du camp nazi où ils ont trouvé la mort. La plupart d’entre eux ont été tués à Auschwitz, raconte Steinberg.

Durant ses recherches, Steinberg a communiqué les noms de 15 victimes surinâmes de la Shoah au musée Yad Vashem à Jérusalem.

La communauté juive de Suriname

La présence juive sépharade au Suriname remonte au XVIIe siècle.

Les juifs portugais et espagnols étaient venus s’installer dans la région, parce qu’il étaient autorisés à devenir propriétaires terriens, et avaient la liberté de former leur propre milice. Ils ont commencé comme planteurs mais ont ensuite fait acquisition de plantations de cannes à sucres et possédaient des esclaves, raconte Steinberg. Ils ont établi des communautés juives, appelées Torarica, the Jewish Savannah, et Jerusalem on the River.

« On peut dire que le premier Etat juif autonome était Suriname au XVIIe siècle », affirme Steinberg, qui a effectué des travaux de recherche sur le passé de la communauté. Les visiteurs peuvent observer des cimetières et des synagogues du XVIIe siècle dans la jungle.

« Les juifs étaient les premiers colons », dit-il. « Les fermiers hollandais étaient venus faire de l’argent puis rentraient en Hollande. Les juifs sont restés. Ils sont venus vivre dans une société libre. »

Les juifs étaient tellement influents au Suriname que dans le dialecte local, le Sranan Tongo, quelques mots sont empruntés du Yiddish et de l’hébreu. Par exemple, « treif » (non casher, en yiddish) en Sranan Tongo signifie « de la mauvaise nourriture », dit Steinberg.

AU XVIIIe siècle, ils étaient environs 2 000. Mais avec l’effondrement de l’économie de la plantation, les juifs ont commencé à quitter Suriname, et encore plus de juifs ont quitté le pays en 1975, après l’indépendance du pays, affirme Steinberg.

Le pays compte encore une centaine de juifs et une synagogue. De nombreux juifs sont assimilés, mariés et mélangés à des non-juifs, ajoute Steinberg, au point qu’un représentant de la mosquée locale, située juste à côté de la synagogue, a pris part à la cérémonie en l’honneur du mémorial.

« Nous entretenons de très bons rapports », assure Steinberg. « Les juifs ne sont menacés par personne. »

Des juifs d’autres pays du Nouveau Monde également été tués par les nazis

La communauté juive de Suriname n’a pas été la seule des Caraïbes à avoir été touchée par la Shoah.

Au moins 52 juifs des Caraïbes et du bassin caribéen ont été tués dans les camps d’extermination nazis, dont 23 mexicains, 19 cubains, 15 personnes de Curaçao, 2 personnes de République Dominicaine et une personne de Trinité-et-Tobago, une de Saint Thomas, une des Îles Vierges, une du Guatemala, une d’El Salvador, une du Nicaragua, et une de Guadeloupe, selon un ouvrage de Diana Cooper-Clark.

L’auteur jamaïcaine, également professeur à l’université de York au Canada, a aussi publié une ouvrage cette année à propos de la communauté juive de Jamaïque, intitulé « Dreams of Re-Creation in Jamaica ». Elle y explique qu’il ne faut pas oublier que les juifs des Caraïbes ont aussi affecté par la Seconde Guerre mondiale.

« Les gens ne savent pas que les juifs caribéens ont été tués durant la Shoah », explique Cooper-Clark. Elle souligne durant les interviews qu’elle a mené pour son livre, que « aucun » des experts ne savaient qu’il y avaient des juifs de ce côté du globe qui ont été tués dans les camps de concentration.

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