Il y a 70 ans, le premier Congrès mondial d’études juives de l’université Hébraïque de Jérusalem incarnait l’accomplissement du rêve de toute une vie pour Yocheved Herschlag Muffs. Mais il n’était pas alors question de sa bourse de première classe : avec le blocage de l’immigration juive en Palestine mandataire britannique, le Congrès offrait à la New Yorkaise une possibilité d’entrer en Terre Sainte – improbable.

« Il n’y avait pas de visa, nous ne pouvions pas aller en Palestine », a confié la femme de 90 ans au Times of Israël cette semaine. Une ruse a donc été initiée : Muffs se verrait accorder des documents permettant son entrée, à condition qu’elle puisse obtenir une lettre affirmant qu’elle était une enseignante d’hébreu envoyée à la conférence par une institution reconnue.

Il n’y avait que deux problèmes : elle ne parlait pas vraiment l’hébreu, et elle n’était pas enseignante dans une institution reconnue.

Muffs, fidèle membre du mouvement de jeunesse Bnei Akiva, avait arrêté l’université pour apprendre à traire des vaches et nettoyer leur fumier dans un camp de formation dans une ferme au Canada. Beaucoup dans son groupe enseignaient effectivement l’hébreu, au moins à temps partiel, et n’avaient donc pas eu beaucoup de mal à obtenir la lettre demandée.

Mais Muffs était coincée.

Yocheved Herschlag Muffs à l'occasion de son 90e anniversaire, le 5 août 2017. (Crédit : autorisation)

Yocheved Herschlag Muffs à l’occasion de son 90e anniversaire, le 5 août 2017. (Crédit : autorisation)

Elle s’est soudain souvenue de sa vieille amie Miriam, qui était la responsable administrative de la nouvelle yeshiva du quartier Central Queens. Muffs a demandé ce service à son amie, de lui écrire une lettre établissant son affiliation à l’institution. Mais Miriam, jeune femme ardemment religieuse d’une famille pieuse, était réticente à falsifier des informations et a demandé conseil à sa mère.

« Pour aller en Eretz Yisrael, tu peux mentir », a répondu sa mère.

« C’est comme ça que j’ai eu la lettre. Et avec la lettre, nous sommes allées au consulat britannique de New York, à Manhattan. Et c’était une lettre légitime : j’enseignais là-bas et ils m’envoyaient à la conférence. Et cette année, elle fête ses 70 ans », a dit Muffs.

Même si l’immigration n’était clairement pas l’objectif principal du premier congrès, qui a eu lieu en juillet 1947 à l’université hébraïque du mont Scopus, il était organisé avec l’aide de l’Agence juive, dirigée par David Ben Gurion.

Pendant la session d’ouverture, Naftali Herz Torczyner (Tur-Sinaï), spécialiste de la Bible et directeur de l’Institut des études juives de l’université Hébraïque, avait dit : « avec fierté et hésitation, dans l’admiration sainte et le bonheur qu’une première pierre a été posée ici pour le bâtiment de ma culture de notre nation et de notre terre, nous inaugurons le premier Congrès mondial d’études juives de l’université hébraïque de Jérusalem, fondation d’une future tradition. »

Le Premier ministre David Ben Gurion pendant la session d'inauguration du deuxième Congrès mondial d'études juives de l'université hébraïque de Jérusalem, en 1957. (Crédit : GPO)

Le Premier ministre David Ben Gurion pendant la session d’inauguration du deuxième Congrès mondial d’études juives de l’université hébraïque de Jérusalem, en 1957. (Crédit : GPO)

La pierre fondatrice posée en 1947 est aujourd’hui devenue un empire universitaire. Alors que 75 articles ont été présentés à la première conférence, cette année, quelque 1 700 orateurs étaient présents. Plus de 3 000 personnes ont assisté aux 500 sessions organisées entre le 6 et le 10 août.

Dans tout le complexe labyrinthique du bâtiment des humanités de l’université Hébraïque, des universitaires, des étudiants et des profanes se sont pressés dans ses couloirs colorés pour assister à la multitude de sessions sur la langue, l’histoire, la philosophie, l’archéologie, et de nombreux sujets ésotériques.

L’activité était constante alors que les participants passaient d’une session à l’autre, partant même parfois au milieu d’une session pour aller écouter un autre spécialiste ailleurs. Avec des dizaines de propositions pour chaque créneau, l’évènement était comme une version universitaire de Netflix, avec en plus une possibilité de faire garder ses enfants.

Le 17e Congrès mondial d'études juives de l'université hébraïque de Jérusalem, entre le 6 et le 10 août 2017. (Crédit : Amanda Borschel-Dan/Times of Israël)

Le 17e Congrès mondial d’études juives de l’université hébraïque de Jérusalem, entre le 6 et le 10 août 2017. (Crédit : Amanda Borschel-Dan/Times of Israël)

Organisé tous les quatre ans à l’université hébraïque depuis le deuxième congrès de 1957, il permet de réunir les professeurs établis et ceux qui souhaitent marcher dans leurs pas. C’est un droit où des professeurs émérites souriants reçoivent les honneurs qui leur sont dus, tandis que des thésards nerveux tirent les bénéfices des critiques savantes. Conçu ainsi dès sa création, le congrès est un espace où l’on peut tester de nouvelles idées et obtenir des retours qui en valent la peine.

Flânant autour de la pléthore de stands vendant des livres, des programmes informatiques et des formations pédagogiques privées, la crème des professeurs d’Israël flottait pendant toute la semaine dans un climat de chaos en partie maîtrisé. Qu’ils soient venus pour se réunir ou pour présenter de nouvelles études, la camaraderie entre les universitaires était évidente. Pour certains, c’est même l’attraction principale de la semaine.

Dans les classes bondées, certaines sessions pouvaient être comparées à des matchs sportifs. Les esprits s’affrontaient sur des arguments affinés, le public applaudissait la gymnastique mentale des présentateurs. Dans des salles mal climatisées à l’acoustique particulière, les blagues d’initiés abondaient pendant que les universitaires des domaines concernés appréciaient les jeux de mots les plus obscurs de leur jargon.

Le Premier ministre Yitzhak Shamir, à gauche, et le maire de Jérusalem Teddy Kollek, à droite, autour du professeur Ephraim Urback pendant le 10e Congrès mondial d'études juives de l'université hébraïque de Jérusalem, en 1989. (Crédit : Tzvika Israeli/PMO)

Le Premier ministre Yitzhak Shamir, à gauche, et le maire de Jérusalem Teddy Kollek, à droite, autour du professeur Ephraim Urback pendant le 10e Congrès mondial d’études juives de l’université hébraïque de Jérusalem, en 1989. (Crédit : Tzvika Israeli/PMO)

Pendant l’une des sessions organisée par l’Académie de la langue hébraïque, une conversation passionnée et non résolue sur les temps des verbes a suivi une présentation sur une technologie qui sera bientôt disponible pour le grand public. Pendant une autre, consacrée à l’archéologie du deuxième Temple, le conférencier et un participant plus âgé se sont mis d’accord sur leur désaccord sur la raison réelle pour laquelle les lampes à huile avaient changé de forme en Judée.

Ce congrès n’est pas destiné aux faibles d’esprit : une résistance mentale est nécessaire pour apprécier pleinement les quatre études présentées en deux heures. Personnellement, mon cerveau de journaliste non universitaire a commencé à protester après deux présentations sur de rares arcanes.

C’est pour cela qu’il était particulièrement rafraîchissant d’entendre les performances de milieu de journée de mercredi de l’ensemble Piyyut de l’institut Ben Zvi, qui a présenté son nouvel album : « Arba Otiyot : chansons hébraïques sacrées du Sahara maghrébin ». Après avoir tapé des pieds et des mains, c’était le retour aux livres pour un autre marathon des JO des études juives.