Pour Emily Kessler, survivante de l’Holocauste, la perspective d’un spectacle à l’Avery Fisher Hall du Lincoln Center est moins préoccupante que le choix de sa tenue pour l’occasion.

« J’en suis venue à la conclusion », dit-elle, dans une interview à son appartement de l’Upper West Side de Manhattan, « qu’il n’y a aucune différence entre jouer devant trois personnes ou 300 ».

A 97 ans, Kessler est petite et légèrement voûtée. De vieilles photographies, cartes d’anniversaire et capsules de pilules sur ordonnance sont disséminées dans son appartement.

« Vieillir n’est pas facile », confie-t-elle.

Néanmoins, à presque 98 ans, elle est encore vive. Et même si elle se déplace à un rythme de tortue pour récupérer de vieilles photos en noir et blanc, lorsqu’elle se met à jouer de la mandoline, son âge n’a plus d’importance et ses doigts se révèlent très agiles.

Kessler se produira et chantera des chansons en yiddish et en russe lundi soir lors du Gala de bienfaisance en l’honneur du 80e anniversaire de l’organisation à but non lucratif Blue Card – la seule organisation américaine qui se consacre exclusivement à fournir une assistance aux survivants, comme elle, de la Shoah .

Kessler est membre de Blue Card depuis près de 20 ans. Grâce à l’association, elle reçoit des soins dentaires gratuits, des chaussures orthopédiques et des séjours de convalescence tous frais payés dans le Berkshire. Masha Pearl, directrice exécutive de Blue Card, a demandé à Kessler de se produire au gala il y a plusieurs mois. Kessler, qui aime être préparée, a commencé à répéter tout de suite.

« Etre préparée », dit-elle, « c’est respecter les autres, et se respecter soi-même, respecter sa propre dignité. »

Mais rien ne l’a préparée aux événements de 1941, lorsque des officiers nazis ont fait irruption chez elle à Khmilnyk, en Ukraine, et ont abattu ses parents et son frère devant ses yeux. Et rien n’a préparé la jeune veuve (son mari, un soldat soviétique, a été tué lors de l’invasion nazie) à s’occuper de son fils de 2 ans dans un camp de travail ukrainien, à traiter les plaies ouvertes de ses poignets et de ses bras sans matériel médical, ou à réunir ses forces pour travailler dans la construction et le nettoyage des toilettes, sans eau ni nourriture.

D’une certaine manière elle a réussi à le faire, pourtant. Et sa survie, qu’elle appelle un « miracle », l’interpelle encore aujourd’hui.

« Comment faisions-nous là-bas sans eau et sans nourriture ? Je ne sais pas, je n’arrive pas à l’expliquer. »

Kessler s’est finalement échappée du camp avec son fils, en utilisant de faux papiers. Elle a vécu en évadée pendant deux ans avant de partir au Kirghizistan. Là, dans sa vingtaine avancée, elle a essayé de recoller les morceaux de sa vie. Elle a reçu un diplôme de l’Université et a travaillé comme rédactrice dans une maison d’édition.

Mais le mal était fait. Après la guerre, la « catastrophe » comme elle l’appelle, Kessler a été en proie à la culpabilité et à la tristesse. Elle vivait dans un état constant de deuil.

« J’étais très triste, pas souriante. Je pensais : ‘Je n’ai pas le droit de sourire’. C’était comme un crime, comme si j’étais coupable de sourire. »

La mandoline, qu’elle a commencé à jouer à 10 ans dans l’orchestre de son école, symbolisait un moment de bonheur, alors Kessler l’a totalement ignorée.

Au Kirghizistan, où Kessler a vécu après la guerre, l’antisémitisme était encore endémique. Ainsi, à 60 ans, ne connaissant personne et parlant peu l’anglais, Kessler a émigré aux États-Unis (son fils, qui vit maintenant dans le Michigan, a émigré quelques années après elle).

« J’étais heureuse de partir », dit-elle. « J’ai eu l’occasion de partir, et je l’ai saisie. »

Pendant cinq ans, cependant, elle n’était toujours « pas prête » à jouer de la musique. Mais en marchant à Manhattan un beau jour de 1985, elle a aperçu une mandoline dans la vitrine d’un magasin de musique.

« Après un certain temps, vous pensez, ‘combien de temps dois-je porter le deuil ?’ », dit-elle. Elle a acheté l’instrument et en a joué pendant les 30 années suivantes.

« Il m’a aidée à m’éloigner de la tristesse », dit-elle. « Ce n’est pas toujours bon de se sentir triste. J’étais dans la rue, et sans penser à quoi que ce soit, je sentais mon cœur se remplir de larmes. Tout simplement, maintenant ça va. »

Après un cancer, divers problèmes de santé et la pose d’un pacemaker, Kessler passe beaucoup de temps avec les médecins. Elle parvient toutefois à vivre seule. Elle apprécie une bière légère de temps en temps et fréquente parfois les cafés de l’Upper West Side, même si elle pense que les portions sont toujours trop grosses.

Elle se promène encore dans le quartier, et on lui demande souvent son secret de longévité. Elle hausse les épaules : « Je ne sais pas. Mon secret est qu’il n’y a pas de secret. »