Lassés de voir leur religion détournée par des extrémistes islamistes, des musulmans ont fondé à Berlin une mosquée « libérale » où hommes et femmes prient ensemble et prônent un islam moderne, débarrassé de ses tabous.

« Allah Akbar » résonne dans l’enceinte de la petite mosquée Ibn Rushd-Goethe, inaugurée vendredi. L’Américano-malaisienne Ani Zonneveld, l’une des rares femmes imam dans le monde, vient de lancer l’appel à la prière.

Puis l’une des fondatrices de ce nouveau lieu de culte musulman, Seyran Ates, en longue robe blanche, ouvre la prière du vendredi.

« Nous voulons lancer un signal contre la terreur islamiste et le détournement de notre religion », assène cette avocate et militante des droits des femmes très connue en Allemagne.

Agenouillés sur des tapis verts déroulés sur une épaisse moquette blanc-crème, les fidèles s’inclinent en direction de La Mecque pour la prière traditionnelle.

Ici, hommes et femmes prient côte à côte, sous le regard d’invités chrétiens et juifs.

Certaines fidèles portent le voile, d’autres non. La prêche a lieu en allemand.

Une voiture de police garée devant l'église protestante St. Johannis qui héberge la mosquée libérale Ibn Rushd-Goethe à Berlin, le 16 juin 2017. (Crédit : John MacDougall/AFP)

Une voiture de police garée devant l’église protestante St. Johannis qui héberge la mosquée libérale Ibn Rushd-Goethe à Berlin, le 16 juin 2017. (Crédit : John MacDougall/AFP)

Critique des fondamentalistes

La petite communauté, qui compte sept membres fondateurs, ne trouvait pas sa place dans les moquées conservatrices d’Allemagne.

« Ces messieurs et ces dames [fondamentalistes] doivent cesser de vouloir me voler mon droit à être musulmane », explique ainsi Seyran Ates, qui a notamment appelé l’islam à une révolution sexuelle, s’attirant les foudres des conservateurs.

Signe de son ouverture, la nouvelle mosquée, l’une des quelque 80 que compte Berlin, est installée au troisième étage d’un bâtiment… de la communauté protestante qui comprend aussi une église et une crèche.

Tous les courants de l’islam sont les bienvenus dans cette mosquée progressiste qui porte intentionnellement le nom de Goethe et du médecin et philosophe arabe andalou du XIIe siècle, Ibn Rushd.

Les sept membres fondateurs de la communauté veulent ouvrir les portes de leur salle de prière aux sunnites, aux chiites, aux alévis mais aussi aux homosexuels.

« Cette mosquée est une possibilité pour les musulmans de se définir de manière nouvelle », résume ainsi l’islamologue allemand Abdel-Hakim Ourghi.

« Nous allons essayer de dépolitiser l’islam » déchiré par des courants et des mouvements politiques rivaux, ajoute-t-il. « Car la religion est une affaire privée. »

Devant l’entrée du bâtiment, la présence policière est tangible. Les fondateurs assurent néanmoins n’avoir jusqu’ici reçu aucune menace. Mais ils savent que leur communauté ne fera pas que des heureux.

La scène d'une attaque terroriste au camion bélier dans un marché de Noël de Berlin, vue le lendemain, le 20 décembre 2016. (Crédit : Odd Andersen/AFP)

La scène d’une attaque terroriste au camion bélier dans un marché de Noël de Berlin, vue le lendemain, le 20 décembre 2016. (Crédit : Odd Andersen/AFP)

L’Allemagne, qui compte plus de quatre millions de musulmans, a été la cible d’attaques jihadistes, notamment le 19 décembre dernier où un attentat au camion-bélier a fait 12 morts sur un marché de Noël de Berlin.

L’arrivée de plus d’un million de réfugiés, pour beaucoup musulmans, depuis 2015 a également exacerbé les peurs de certains Allemands, notamment lorsqu’il s’est avéré que certains jihadistes avaient profité de ce vaste mouvement de migrations pour rejoindre l’Europe.

Menaces

Avocate berlinoise d’origine turque, Seyran Ates, 54 ans, connaît depuis des années les menaces des plus obscurantistes, notamment lorsqu’elle a défendu des victimes de crimes dits d’ « honneur » en Allemagne, et qui l’ont contrainte à vivre sous protection policière et interrompre ses activités d’avocate.

Des peurs, il a fallu en surmonter pour fonder ce lieu. « Beaucoup sont partis en cours de route, reconnaît Seyran Ates. Ils nous ont dit que c’était dangereux, qu’ils avaient peur. »

« J’ai bien conscience que le changement est difficile », admet une autre fondatrice, la politologue suisse et yéménite Elham Manea. « Mais le temps du changement est venu, ce n’est pas demain, c’est maintenant », poursuit-elle rappelant que d’autres mosquées dites libérales ont déjà vu le jour ailleurs, aux Etats-Unis, à Londres ou en Suisse.