Des centaines de juifs orthodoxes du monde entier se sont réunis dans un hôtel de Jérusalem cette semaine pour évoquer, face au public, un sujet dont la discussion était jusqu’à récemment un tabou dans de nombreuses communautés : la violence domestique et les abus sexuels.

Des hommes en chapeaux et en costumes noirs, des femmes coiffées de perruques ou de chapeaux, tous remplissaient les couloirs et les salles de réunion, désireux de pouvoir échanger. A l’honneur : des rabbins, enseignants, travailleurs sociaux, psychothérapeutes et laïcs concernés par le thème, tous réunis pour la même occasion.

La conférence, menée par Tahel – [Crisis Center for Religious Women and Children], une organisation israélienne à but non lucratif, s’est attaquée à un large éventail de questions connexes.

Il y avait des séances sur les trafics humains, le rôle des rabbins dans la prévention des abus, l’interface entre la communauté orthodoxe et le système de justice pénale et sur beaucoup d’autres sujets.

Il y a une décennie, les gros titres sur des délinquants sexuels notoires dans la communauté orthodoxe new-yorkaise comme Nechemia Weberman [condamné à Brooklyn en 2013 à 103 ans de prison pour avoir agressé sexuellement à de nombreuses reprises une fille de 12 ans] et le rabbin Baruch Lanner [condamné en 2002 dans le New Jersey pour des agressions sexuelles sur deux jeunes filles dans l’école secondaire où il était directeur] avaient prouvé que ce sombre secret d’abus sexuel d’enfants était porté au grand jour.

Mais pour chacune de ces affaires, très médiatisées, qui ont fait réellement leur chemin hors des communautés insulaires et sont allées jusqu’aux tribunaux, il y a des milliers de cas non déclarés, pour lesquels la loi ne peut s’appliquer ni les centres spécialisés venir en aide et, par conséquent, leurs victimes ne sont pas traitées.

L’affirmation de la directrice de Tahel, Debbie Gross, selon laquelle cette conférence était un événement historique a été reprise par de nombreux conférenciers et participants.

« C’est la première conférence de ce type. C’est la plus importante avec la participation la plus large, » a déclaré le rabbin Yosef Blau, mashguiach rou’hani [« conseiller d’orientation spirituelle »] à la célèbre Yeshiva University, qui a récemment dû faire face, elle aussi, à des scandales d’abus sexuels.

« Le fait que tant d’organisations et d’institutions orthodoxes du courant traditionnel participent, que des hommes politiques et que le grand rabbin d’Israël [David Lau] viennent s’exprimer signifie que la communauté haredi accepte le fait que nous avons dans nos rangs, nous aussi, des agresseurs sexuels et des auteurs de violence conjugale, » a-t-il affirmé.

Blau a estimé que l’aspect le plus important de la conférence était l’occasion qu’il représentait pour des gens de différentes communautés orthodoxes d’apprendre les uns des autres et de créer des liens professionnels pour savoir comment faire face.

« La coopération et la coordination entre les communautés dans les différents pays est fondamentale. Ces questions traversent les frontières nationales. Des agresseurs notoires aux États-Unis sont simplement partis pour Israël et la communauté israélienne les a acceptés sans poser de questions » a déclaré Blau.

Les communautés orthodoxes ont été lentes dans la reconnaissance du phénomène de la violence sexuelle en raison d’une croyance largement répandue qu’a priori les gens orthodoxes sont bons dans leurs manières et leur savoir-vivre et que cela reflète leur intériorité.

Abigail Engelman, directrice du bureau du ministère de la santé dans la ville haredi de Beitar Illit, a dû batailler pour mettre en place un programme efficace de prévention des abus et de protection de l’enfance dans les écoles de la communauté.

Les enfants de Beitar Illit [67 % de la population de la ville] sont particulièrement vulnérables aux abus sexuels en raison de plusieurs facteurs.

Ils se promènent et prennent le bus indépendamment de leur jeune âge, grandissent dans un environnement où la discussion sur les questions du corps et de la sexualité n’ont habituellement pas lieu, et ils apprennent aussi à respecter tous les adultes.

Engelman et son équipe ont réussi à obtenir l’appui et la participation d’un grand nombre d’éducateurs, de parents et de membres de la communauté locale. Mais il a reçu l’approbation des autorités rabbiniques locales ce qui, explique Engleman, était nécessaire pour que le programme décolle.

« Rabbi [Tzvi] Braverman est venu à certains ateliers. Sa gushpanka était fondamentale », dit-elle, en utilisant un terme talmudique pour signifier son approbation, en se référant à un rabbin local vénéré qui est membre d’un tribunal rabbinique majeur.

Rina Klein, une psychologue de Jérusalem qui travaille avec les cas d’abus sexuels sur les enfants, a déclaré que des programmes éducatifs enseignent aux enfants comment se protéger et demander de l’aide, mais peut-être pas aussi formellement que celui de Beitar Illit. Ils sont devenus plus fréquents dans les jardins d’enfants et les écoles primaires ultra-orthodoxes dans sa ville au cours des cinq dernières années.

« Enseigner à des jeunes enfants ce que sont des attouchements inappropriés est quelque chose qui commence lentement à se faire, » a déclaré Rina Klein.

Malgré une sensibilisation accrue et une volonté de rechercher l’aide appropriée pour les victimes de violence, les membres des communautés ultra-orthodoxes ont souvent tendance à éviter toute forme de colportage à des autorités extérieures.

En 2012, les centres d’aide aux victimes d’abus sexuels en Israël ont reçu 40 000 appels, 64% d’entre eux ayant à voir avec l’abus de mineurs. La grande majorité (88 %) des victimes d’abus était des femmes, et parmi les incidents impliquant des enfants, 68 % étaient des cas d’inceste.

Cette même année, la police israélienne a répertorié 5 085 cas d’infractions sexuelles, dont 2 187 impliquant des mineurs.

Les statistiques n’analysent pas quelle partie de tous ces appels à l’aide sont liés à des Juifs orthodoxes, mais l’hypothèse est que cela demeure faible.

Alors que les Juifs orthodoxes peuvent envisager d’aller à la police en cas d’abus sexuels sur les enfants, ils sont beaucoup moins disposés à le faire dans les cas de violence conjugale.

« Se rendre aux autorités locales est considéré comme aller dénoncer d’autres Juifs, » a déclaré Shoshannah Frydman, directrice d’un service lié à la violence familiale au Metropolitan Council on Jewish Poverty à New York.

« Certains rabbins tentent de faire comprendre aux gens que cette déclaration n’a rien d’une dénonciation, mais que c’est un cas de pikuah nefech [notion qui signifie sauver une vie et qu’il y a urgence]. » Pourtant, les parents veulent aussi mettre cela sous le tapis par souci de la réputation de leur famille quant aux perspectives de mariage de leurs enfants.

Dans l’expérience de Frydman, ce n’est que les cas extrêmes de violence conjugale dans les familles orthodoxes qui sont rapportés à la justice pénale.

Haya Eisenberg, une psychologue de Passaic, dans le New Jersey, pense que le vent tourne, s’il n’a pas déjà tourné.

« Je pense que le point de départ pour la communauté orthodoxe aux États-Unis et qui a été en fait un tournant, c’est quand le Jewish Week a publié toutes ces histoires sur le rabbin Lanner, » a confié Eisenberg.

« Nous avons réalisé que nous ne pouvions pas faire confiance aux gens à l’intérieur de la communauté, aux rabbins, qui étaient censés aussi prendre soin de ces choses là. Nous avons réalisé que nous avions besoin de nous tourner vers des professionnels extérieurs pour nous aider ».