A Kafr Kassem, une école de start-up donne de la “chutzpah” aux Arabes israéliens
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A Kafr Kassem, une école de start-up donne de la “chutzpah” aux Arabes israéliens

Premier du genre dans la communauté arabe, le centre d’entrepreneuriat TRI/O Tech cherche à lancer une révolution chez les diplômés high-tech

Simona Weinglass est journaliste d'investigation au Times of Israël

Samah, l'une des deux étudiantes de sa classe au centre d'entrepreneuriat TRI/O Tech dans la ville arabe israélienne de Kafr Kassem. (Crédit : Simona Weinglass/Times of Israel)
Samah, l'une des deux étudiantes de sa classe au centre d'entrepreneuriat TRI/O Tech dans la ville arabe israélienne de Kafr Kassem. (Crédit : Simona Weinglass/Times of Israel)

La douzaine d’étudiants écoutant une conférence au centre d’entrepreneuriat TRI/O Tech, dans la ville arabe israélienne de Kafr Kassem, est intelligente. Ils passent de l’arabe à l’hébreu et à l’anglais pendant qu’ils travaillent leur présentation de start-ups ou critiquent les modèles économiques des uns et des autres.

Quand le conférencier pose une question comme « Qu’est-il arrivé à Teva quand ils ont décidé d’exporter leurs médicaments ? », plusieurs étudiants bondissent pour commenter.

La plupart sont des diplômés d’ingénierie ou d’informatique des meilleures universités israéliennes, ils sont âgés d’une vingtaine d’années. La plupart travaillent dans des entreprises prestigieuses comme Microsoft, Apple, et Amdocs. Personne ne manque de compétences technologiques ou d’opportunité pour un salaire important.

Mais ils rêvent de quelque chose de plus : construire leur propre compagnie, la rendre publique. Qui sait ? Peut-être seront-ils la première licorne arabe israélienne.

C’est pour ça que ces étudiants sont ici, dans la première école de start-ups arabe israélienne d’Israël, une entreprise commune de deux associations israéliennes, le Forum MIT Enterprise et Tsofen, qui bénéficie du soutien financier du département d’Etat des Etats-Unis. L’école organise chaque mardi soir quatre heures intenses, et propose des leçons concrètes pour développer un concept commercial, des études de marchés, une stratégie, attirer des investisseurs, savoir se présenter et négocier.

Ayla Matalon, directrice exécutive du Forum MIT Enterprise Israël, une association éducative et de mise en relation pour la communauté start-up, a déclaré au Times of Israël que l’école avait eu plus de 1 000 candidatures, en avait interviewé 60 et avait finalement sélectionné les 16 étudiants qui seront, selon elle, les plus à même de finalement lancer leur propre start-up.

Ayla Matalon (Crédit : Simona Weinglass/Times of Israel)
Ayla Matalon (Crédit : Simona Weinglass/Times of Israel)

En juillet, TRI/O Tech lancera un accélérateur à Kafr Kassem, à trente minutes en voiture au nord-est de Tel Aviv, pour les diplômés de son cours.

« Ce sont des jeunes gens qui ont de très hauts postes dans leurs domaines », a déclaré Hans Shakur, entrepreneur high-tech arabe israélien de Saint Jean d’Acre, qui travaille comme consultant pour Tsofen, une association qui cherche à intégrer les Arabes dans la high-tech israélienne.

« La plupart d’entre eux ont une formation technologique haut de gamme et l’énergie, mais n’ont pas encore la chutzpah [culot] nécessaire pour lancer leur propre entreprise. C’est pour ça qu’ils sont là. »

Mohamed Abo Khater, 23 ans, étudiant de l’université de Haïfa qui a grandi dans la région du Triangle, près de Kafr Kassem, est l’un des étudiants du cours. Il développe une application qui résoudra « la douleur que j’éprouve chaque jour, en attendant le bus pendant 10 ou 15 minutes, parfois sous la pluie, sans savoir quand est-ce qu’il arrivera. »

Quand on lui demande s’il n’existe pas déjà une application pour ça, Abo Khater, répond avec assurance : « Oui, Moovit, c’est notre compétiteur. Mais notre application a une caractéristique qui nous rend meilleurs. »

Abo Khater a déclaré avoir été ébloui par la qualité des personnes qu’il a rencontrées à l’école de start-up, et qu’il essayait de recruter ses camarades pour travailler pour lui.

Les étudiants de l'école de start-ups de TRI/O Tech, le 22 mars 2016. (Crédit : Simona Weinglass/Times of Israel)
Les étudiants de l’école de start-ups de TRI/O Tech, le 22 mars 2016. (Crédit : Simona Weinglass/Times of Israel)

« Il y a ici des personnes de grande qualité, que je ne rencontre pas tous les jours. Je suis ici pour me faire un réseau et trouver des personnes pour travailler dans ma start-up. Je me battrai pour entrer dans l’accélérateur. Vous devez avoir une idée brillante. »

Samah, de la ville bédouine de Rahat, dans le sud d’Israël, est l’une des deux femmes du cours. Elle a dit avoir passé quatre ans comme ingénieur assurance qualité chez EMC mais s’est vite « ennuyée » au travail et a rêvé de lancer sa propre entreprise.

« J’ai une idée pour une application de réseau social de niche, a-t-elle dit, mais je ne peux pas vous en dire plus pour l’instant. »

Révolution des chiffres

Selon Hans Shakur, le faible nombre de femmes dans le cours reflète le faible nombre d’entrepreneurs arabes femmes en Israël. Cependant, ces dernières années, il y a eu une révolution du nombre d’étudiants arabes en ingénierie et en informatique. Alors que les Arabes israéliens constituent 20 % de la population israélienne, ils représentent 23 % des diplômés du Technion, la première université technologique et scientifique d’Israël. Sur ces diplômés arabes, 64 % sont des femmes.

Malgré ces nombres, a dit Shakur, si vous prenez le secteur high-tech civil d’Israël, opposé au secteur militaire, et ses quelque 100 000 emplois, seulement 4 % sont occupés par des Arabes israéliens.

Néanmoins, il a souligné que 4 % est déjà un progrès par rapport à il y a huit ans, quand Tsofen a été fondé et que les Arabes ne comptaient que pour 1,5 % des employés du secteur high-tech israélien.

Ces huit dernières années, Tsofen a placé des Arabes israéliens dans les compagnies high-tech en les aidant sur les compétences transversales, comme la présentation d’un CV et le réseautage, et a appelé les compagnies high-tech à ouvrir des bureaux dans les villes et villages arabes.

Shakur a cité Nazareth comme cas d’école. Il y a huit ans, il n’y avait que 30 ingénieurs high-tech employés dans la ville. Ils sont aujourd’hui 800, juifs et arabes, et 25 % sont des femmes.

Microsoft y ouvre un bureau. La ville accueille des accélérateurs, des évènements technologiques et au moins 30 start-ups qui ont reçu des financements du Bureau scientifique de l’Etat. Le gouvernement israélien fournit au moins 85 % du financement initial, ou jusqu’à deux millions de shekels, pour les start-ups dont au moins un tiers des fondateurs sont arabes. Les start-ups ultra-orthodoxes bénéficient du même financement de 85 % alors que les autres populations ne reçoivent que 50 %.

Ayla Matalon donne un cours aux étudiants de Kafr Kassem, le 22 mars 2016. (Crédit : Simona Weinglass/Times of Israel)
Ayla Matalon donne un cours aux étudiants de Kafr Kassem, le 22 mars 2016. (Crédit : Simona Weinglass/Times of Israel)

Shakur lui-même a fondé Mobile Monday Nazareth, une association qui rassemble des entrepreneurs, des professionnels, des développeurs et des investisseurs de Nazareth pour participer à l’agrandissement de la scène technologique de la ville. Shakur est le propriétaire de Markitect, fondateur et partenaire de Games for Peace.

Shakur a déclaré que l’objectif de Tsofen est d’atteindre une représentation de 10 % d’Arabes israéliens dans la high-tech en 2020 et d’atteindre finalement les 20 %. La localisation d’entreprises dans les communautés arabes ou à proximité peut faire une grande différence, particulièrement pour les femmes.

« Les femmes font de plus en plus d’études universitaires. Mais quand elles se marient et ont des enfants, ce n’est pas possible pour elle d’aller tous les jours de Haute Galilée à Tel Aviv. C’est une des raisons pourquoi beaucoup des jeunes femmes arabes diplômées du Technion deviennent professeurs de lycée. »

Hans Shakur, à gauche, dirige les Lundi Mobile de Nazareth, le groupe local d'un mouvement international de réseaux pour les travailleurs de la high-tech. (Crédit : Melanie Lidman/Times of Israel)
Hans Shakur, à gauche, dirige les Lundi Mobile de Nazareth, le groupe local d’un mouvement international de réseaux pour les travailleurs de la high-tech. (Crédit : Melanie Lidman/Times of Israel)

Shakur a déclaré que le projet de TRI/O Tech est de proposer cinq cours de start-ups pendant les trois prochaines années et de développer Kafr Kassem en centre high-tech qui dépasserait Nazareth en taille et périmètre.

« A chaque instant, il manque 5 000 ingénieurs dans l’industrie high-tech israélienne. Dans trois ans, cela sera 10 000. [Le Premier ministre Benjamin] Bibi Netanyahu a même parlé d’importer des talents d’Inde. »

Mais Shakur a une autre idée.

« Investissons dans le talent humain que nous avons ici. Vous avez tellement de femmes, par exemple, qui sont des diplômées talentueuses du Technion. C’est du gagnant-gagnant pour tous. »

Pas d’options binaires ou de forex s’il-vous-plait

Interrogé au sujet des milliers d’arabes israéliens qui travaillent dans l’industrie du forex et des options binaires, le plus souvent dans des centres d’appels, Shakur a déclaré que ce n’est pas le genre de travail qu’il aimerait voir occuper.

« Nous savons tous – vous pouvez suivre les articles à ce propos – que les options binaires et le forex semblent être une arnaque. Si quelqu’un de la communauté travaille comme vendeur dans un centre d’appels, pour nous c’est comme s’il était au chômage. »

Shakur a déclaré que l’information se répandait dans le monde arabe sur le caractère frauduleux du forex et des options binaires, et que certains savaient même que des Israéliens en étaient responsables.

« Vous voyez parfois des discussions sur les réseaux sociaux arabophones désignant les Israéliens comme les responsables du pari en ligne, des options binaires et de l’industrie du porno. »

Une plus large vision

Shakur a déclaré que Tsofen avait un rôle important à jouer dans la société en général.

« Plus nous placerons d’arabes avec des diplômes universitaires dans la high-tech, plus nous aurons un développement économique et social, plus nous pèserons sur l’économie du secteur arabe, et c’est bon pour le pays. »

Shakur a accusé l’attitude du gouvernement et des administrations israéliennes envers le secteur arabe d’avoir été discriminante et négligente pendant 70 ans, mais il y a à présent une chance de changement.

Tsofen, a-t-il déclaré, « n’est pas dans le secteur de l’espoir et de la paix. Ce n’est pas le programme de Tsofen, et pourtant c’est à notre programme. Nous devons créer un cycle qui promeut l’espoir. »

Quand on lui demande si la high-tech peut vraiment résoudre les maux de la société, puisqu’il n’y a pas assez d’emplois en high-tech pour tout le monde, Shakur a répondu : « il est vrai que la high-tech parle aux gens intelligents. Mais ce qui arrive à Nazareth, c’est que vous avez des arabes et des juifs et des femmes qui travaillent tous ensemble, c’est un modèle, vivre ensemble est possible. Et aussi, peut-être que ce sont ces personnes intelligentes qui apporteront une solution pour tous. »

Il a ajouté : « Disons qu’en 80 ans [depuis 1948], nous pouvons réussir à combler l’écart économique énorme entre juifs et arabes, imaginez seulement ce que nous réserve les 80 prochaines années pour Kafr Kassem. »

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