Cela fera 50 ans cet automne. 50 ans que le soldat Hagai Bar-Orian, un soldat d’origine iranienne de la Brigade Golani, a effectué ce qui semble être un acte d’héroïsme rare en sacrifiant sa vie pour sauver ses frères d’armes.

Aujourd’hui, la famille, un ancien général, et un membre de la commission des Affaires étrangères et de la Défense de la Knesset exhortent l’armée et le ministère de la Défense à reconnaître ses actes et à le décorer à titre posthume pour « un acte de camaraderie, de courage et de force, qui a sauvé la vie de dizaines de soldats » selon une lettre du 29 octobre du député Omer Bar-Lev envoyée au ministre de la Défense Moshe Yaalon.

Photographie de la lettre datant du 26 octobre 1964 (Crédit : Hagai Bar-Orian (Crédit : Eyal Shragai)

Photographie de la lettre datant du 26 octobre 1964 (Crédit : Hagai Bar-Orian (Crédit : Eyal Shragai)

La famille, après avoir présenté le cas à en avril 2014 au général Orna Barbivai, qui dirigeait à l’époque les ressources humaines de l’armée, n’a pas entendu un mot de Tsahal depuis sa requête.

Bar-Orian, en octobre 1964, était habillé comme un policier et se trouvait au mont Scopus, sur le campus de l’université hébraïque de Jérusalem. Selon l’accord d’armistice de 1949, le campus, une enclave au sein de l’Etat de Jordanie ennemi, était une zone démilitarisée. Israël avait été autorisé à maintenir 35 civils et 85 agents de police sur le campus.

L’armée, toutefois, avait envisagé que dans toute future guerre l’enclave serait attaquée. En 1956, elle a créé une unité secrète, Matzof 247, avec huit ou neuf soldats déguisés en policiers et responsables de contrebande d’armes sur le campus afin qu’il puisse être défendu.

« C’était un peu comme si l’on était sur une autre planète, » a déclaré Aryeh Shnipper, un des soldats permanents sur la base, évoquant la vie dans cette enclave.

Le général Uri Saguy, un ancien chef de la Direction du renseignement militaire de Tsahal et le chef du peloton de Bar-Orian, a comparé le service sur le mont Scopus à l’époque à « une prison » disant que cela était sombre et sinistre, mais, avec la Vieille Ville de Jérusalem fermée aux Israéliens à l’époque, il y avait un charme ineffable à servir avec la vue sur le dôme du Rocher.

L’unité, se faisant passer pour des agents de police au cours de la journée, a réussi à faire passer en contrebande vers le mont Scopus trois jeeps en pièces détachées avec des pièces d’artillerie et des milliers de kilos d’explosifs.

Shnipper a estimé qu’il y avait 3 000 grenades cachées dans le département de chimie de l’université, certaines d’entre elles datant de la Seconde Guerre mondiale…

Le commandant de la Matzof a décidé que le mécanisme explosif dans ces grenades devait être remplacé par un appareil plus moderne et digne de confiance. Isaac Duchner, un kibboutznik qui avait alors récemment immigré en Israël en provenance de Cuba, a décrit la dangerosité de la corvée. Il y avait deux groupes de soldats, a-t-il raconté. Un dévissait la grenade et retirait le fusible et le composant explosif et plaçait les grenades dans un sac ; l’autre, assis sur un balcon fermé, enlevait la goupille de sécurité et la « spatule » la neutralisant complètement.

Duchner, un soldat du Nahal [une unité de Tsahal] a déclaré que les soldats avaient de la chance s’ils dormaient trois heures par nuit.

Le 13 octobre 1964, les soldats avaient travaillé pendant plusieurs heures consécutives. Bar-Orian, un soldat Golani, avait été missionné à la base plusieurs jours afin d’aider l’unité secrète dans sa tâche. Il faisait partie d’une famille de 11 frères et sœurs, originaires d’Ispahan, en Iran, habitant le quartier de Boukharim à Jérusalem.

« Tout à coup, au lieu d’entendre un pop, » le son normal que la grenade fait lorsqu’on enlève la goupille de sécurité, se rappelle Duchner, « nous avons entendu un psss. »

La grenade était en train de fumer. Quelqu’un n’avait pas réussi à la démonter. Tout le monde s’est figé, a dit Duchner. Après un moment, il a couru vers la grenade, mais Bar-Orian est venu autour de la table et l’a ramassé.

Duchner l’a suivi au pas de course en lui criant «Jette-la! Jette-la! ».

Bar-Orian, malgré cela, selon le témoignage écrit par son commandant de bataillon – le lieutenant-colonel Michael Feikes tué dans la guerre des Six Jours – a couru dehors avec la grenade et a alors rencontré des soldats. « Il s’est retourné et s’est déplacé rapidement vers le coin de la maison, mais là aussi, il a vu un soldat, » a écrit Feikes. « A cette seconde la grenade a explosé, à proximité du corps de Hagai. Il a apparemment pressé la grenade près de son corps afin que les fragments ne puissent pas blesser ses amis. »

Duchner, qui a fondu en larmes à deux reprises alors qu’il racontait l’histoire, s’est rendu au domicile de la famille Bar-Orian à Jérusalem pour dire aux parents ce qui était arrivé. Il se souvient d’une pièce sombre et d’un sol très vieux ; une vieille maison, « qui tombait en ruines » et une chambre « remplie, remplie d’enfants. »

La grand-mère a commencé à déchirer ses vêtements et à pleurer, se souvient-il. Lors des funérailles, le père, Haï, a sauté dans la tombe une fois que Hagai avait été descendu dans la terre.

L’ordre de l’armée de garder cet événement secret, couplé avec l’effondrement émotionnel du père et sa mort subséquente plusieurs années plus tard, ont conduit à un silence de plusieurs décennies.

Eyal Shragai, le neveu de Hagai, a déclaré au cours de la soirée commémorative, « Nous te connaissions à travers les larmes ; ces larmes nous ont tout raconté. »

Shragai a déclaré dans un entretien téléphonique après cette commémoration que sa mère, Routhi, n’a gardé aucune photo de son frère dans la maison et qu’à 16 ans seulement il a appris que le frère aîné de son oncle était tombé. Il y a seulement deux ans, peu de temps après avoir terminé son service militaire dans la Brigade Nahal – il ne savait même pas que son oncle faisait partie des Golani – il a appris les circonstances de la mort de Hagai et eu connaissance de la lettre du commandant de bataillon.

Depuis, il a contacté Saguy, le général, qui a rencontré Barbivai pour « redresser le tort historique. » Les lettres de Feikes et d’un commandant de la brigade, et les témoignages oraux de Duchner ont été transmis à Barbivai, qui a accepté, malgré les 50 années qui ont passé, de peser la question d’une décoration pour bravoure.

C’était au mois d’avril. Depuis lors, Shragai a déclaré qu’il n’avait rien entendu d’autre.

« Au grand désarroi de la famille, malgré le temps qui s’est écoulé, aucune décision n’a été prise, » et « l’armée israélienne n’a jamais pris contact avec les témoins oculaires pour vérifier les détails de l’affaire, » a écrit le député Omer Bar-Lev, un ancien colonel de l’armée, à Yaalon.

Sans aucun doute, a écrit Bar-Lev, dans de tels cas les détails doivent être examinés avant de procéder, mais une famille endeuillée ne doit pas être laissée « sans réponse et sans aucune réponse » pendant tant de temps. Il a exhorté Yaalon à accélérer le processus afin d’examiner « l’octroi à Hagai d’une décoration pour ses actions. »

Cela ne serait pas un cas unique.

Hagai Bar-Orian (g) pendant son service dans la brigade Golani (Crédit : Eyal Shragai)

Hagai Bar-Orian (g) pendant son service dans la brigade Golani (Crédit : Eyal Shragai)

En 1954, le soldat Natan Elbaz, tout en neutralisant des grenades d’une manière similaire, avait lui aussi sauté dessus pour sauver ses amis. Il a obtenu la troisième plus haute distinction militaire d’Israël, la Médaille du Mérite.

En 2006, pendant la Seconde guerre du Liban, le capitaine Roy Klein, qui – coïncidence – a servi dans le même bataillon Golani que Bar-Orian, le 51ème, a remplacé un commandant tombé lors de la bataille de Bint Jbeil, une bataille en face-à-face avec le Hezbollah, en assumant le commandement du bataillon. Il a sauté sur une grenade pour protéger ceux qui l’entouraient. Il a reçu la deuxième plus haute distinction du pays, la Médaille du Courage.

« Pour moi », a déclaré Shragai, « la chose la plus importante » – la raison qu’il a pris cette mission à coeur – « c’est la justice historique. » Un corollaire de cela, cependant, a-t-il expliqué, serait que la famille puisse parler de Hagai. « Pas seulement comme quelqu’un qui est mort, » a-t-il ajouté. « Mais comme quelqu’un de qui on peut être fier. »