Pourquoi est-il si difficile de prédire qui gagnera les élections de mardi ? Pourquoi les sondeurs sont-ils aussi mauvais pour prédire les résultats des élections ? Ces questions sont des questions qui reviennent dans les esprits des commentateurs politiques ces dernières années. Et c’est avec frustration et jalousie que nos experts politiques observent avec quelle facilité leurs collègues américains arrivent à prédire avec succès les résultats de leurs propres élections.

En Israël, élection après élection, les sondeurs sont constamment « surpris » et les experts « restent perplexes » par la montée imprévisible d’un parti et par l’effondrement de l’autre.

Ceux qui connaissent les sondeurs israéliens savent qu’ils sont bons dans leur domaine. S’ils exerçaient leur spécialité dans un autre pays, les résultats de leurs sondages colleraient de près aux résultats des élections. Et les électeurs israéliens ne sont pas timorés et partagent sans problème leurs opinions politiques lorsqu’on leurs pose la question.

L’éclatement des partis

Cela n’a pas toujours été le cas. Pendant la période entre les élections de 1969 et celles de 1999, le taux de participation des israéliens est tombé à moins de 77 %.

L’électorat était engagé et décidé, même dans les périodes de traumatismes nationaux, les guerres ou même l’assassinat du Premier ministre.

Pendant cette période, les principaux partis politiques avaient un discours cohérent et des solutions pour les principaux problèmes d’Israël et les électeurs y étaient réceptifs et y répondaient avec un soutien constant et prévisible.

Et la politique israélienne s’est effondrée.

Il n’est pas simple d’établir avec précision le moment exact et les causes de cet effondrement.

Le choix de l’électorat est un premier indice. Après des décennies avec un fort taux de participation, jusqu’aux élections de 1999, il y a eu les élections en 2001 qui ont départagé Ehud Barak et Ariel Sharon, et c’est là que tout a changé.

The newly-elected Israeli Prime Minister Ariel Sharon with then Jerusalem Mayor Ehud Olmert (back) visiting the Western Wall the morning following his victory over Ehud Barak. (photo credit: Nati Shohat/Flash 90)

Ariel Sharon, le jour de sa victoire contre Ehud Barak – au mur Occidental. (Crédit : Nati Shohat/Flash 90)

Le taux de participation s’est effondré à 62 %, et il ne s’est pas encre remis de cette chute. Lors des dernières élections, en janvier 2013, le taux de participation a légèrement augmenté mais il n’a pas dépassé les 67 %.

Quelque chose s’est passé entre 1999 et 2001, quelque chose qui a eu une conséquence plus importante sur la politique israélienne que toutes les guerres et les troubles du passé. Ce quelque chose, c’est la Seconde Intifada.

La Seconde Intifada, les attaques de la terreur palestinienne sur les villes et les villages israéliens qui ont suivi (ou, selon les Israéliens, causé) l’effondrement du processus de paix d’Oslo, n’était objectivement pas pire que les autres traumatismes de l’histoire d’Israël.

Ce conflit était moins sanglant que la guerre de 1973 ; il était moins cher et plus court que le conflit au Liban. Mais la deuxième Intifada avait une caractéristique qu’aucun de ces conflits ne possédaient : il ne pouvait pas s’expliquer par des discours politiques.

Depuis 1992, la gauche affirmait aux Israéliens que les Palestiniens avaient un droit moral à réclamer l’indépendance, et que si cette demande était satisfaite, ils y répondraient en acceptant la paix. Alors que les kamikazes se faisaient sauter dans les pizzerias de Jérusalem pendant les semaines où les pourparlers de paix à Washington et Sharm al-Sheikh étaient prétendument à leur apogée, les électeurs israéliens ont conclu que le discours de la gauche était tout simplement faux.

Les Palestiniens ne peuvent pas se contenter d’une simple indépendance ; de nombreux, peut-être la plupart des Israéliens en sont persuadés maintenant. Les Palestiniens désirent une inversion du récit de dépossession qui constitue un point d’ancrage fondamental de leur identité.

Ils ne veulent pas seulement être libres, ils veulent être victorieux, ils veulent voir les descendants des réfugiés de 1948 rentrer en triomphe à Tel Aviv et Haïfa – non pas uniquement à Ramallah et Jéricho. La gauche n’a plus gagné une élection depuis.

Mais le discours de la droite s’est également effondré. La droite a affirmé pendant des années aux Israéliens que les aspirations nationales palestiniennes pouvaient être ignorées. Pourtant, la plupart des Israéliens se sont aperçus pendant la Deuxième Intifada qu’en raison de leur dysfonctionnement politique et de l’extrémisme – et, pour beaucoup, aussi en raison de leur droit moral à l’indépendance – la cause nationale palestinienne ne pouvait pas simplement disparaître sous l’effet d’un vœu.

Ce n’est pas un sentiment limité à la gauche israélienne d’aujourd’hui. Naftali Bennett, le chef de HaBayit HaYehudi, parti résolument de droite, reconnaît ce changement dans la conscience israélienne quand il concède que son propre plan pour annexer la zone C en Cisjordanie n’est pas un « bon plan », mais seulement le « meilleur plan » à la disposition d’Israël dans le contexte actuel. Il laisse en suspens la question fondamentale que même l’extrême droite ne peut plus ignorer : que faire de la population palestinienne, dont les Israéliens ne veulent pas en Israël, mais qui n’a pas à sa disposition une Palestine  ?

La montée et la chute de l’unilatéralisme

Depuis 2000, donc, la foi des Israéliens dans les vieux discours de la gauche et de la droite s’est effondrée. Les Palestiniens n’apportent pas la paix et leurs aspirations nationales – ou, de manière moins idéaliste, la nécessité de séparer d’eux – ne peut pas être ignorée.

L’élection de 2001 a été remportée par le vieux général grisonnant et chef du Likud Ariel Sharon, qui a lancé un effort militaire systématique pour vaincre la Deuxième Intifada.

En 2003, l’armée israélienne était en bonne voie pour démanteler les groupes terroristes, les réseaux de financement et les ‘centres de formation’ qui nourrissaient les attaques sur les villes d’Israël – et ainsi, en 2003, Sharon a annoncé à un public médusé lors d’une conférence sur la sécurité à Herzliya qu’il projetait de se retirer unilatéralement de la bande de Gaza.

C’était l’exemple parfait de la confusion qui régnait dans les années 2000. Il n’y avait pas de solution politique à la Deuxième Intifada, alors Sharon a envoyé les brigades d’infanterie de l’armée israélienne pour l’écraser de la manière dure.

Mais il n’était plus possible d’ignorer l’existence des Palestiniens comme une entité politique séparée d’Israël, de sorte que Sharon, l’un des constructeurs les plus prolifiques d’implantations de l’histoire d’Israël, a décidé de se retirer unilatéralement d’un centre majeur de la population palestinienne.

En décembre 2005, Sharon a eu son premier accident vasculaire cérébral. En janvier 2006, son adjoint Ehud Olmert devait le remplacer à la tête du parti Kadima nouvellement fondé, et Israël s’est dirigé vers de nouvelles élections.

Pendant la campagne, Olmert a carrément affirmé à l’électorat israélien qu’il continuerait la politique de Sharon en mettant en œuvre une certaine forme de retrait unilatéral de Cisjordanie.

Olmert a remporté cette élection, et avec cette victoire, il avait aussi un mandat pour un tel retrait. Mais c’est alors que, soudainement et de façon spectaculaire, Olmert et ses compatriotes ont découvert les limites de l’unilatéralisme.

Pendant l’été 2006, deux mois seulement après qu’Olmert a formé son nouveau gouvernement dirigé par Kadima, le Hamas a lancé sa première opération à partir d’un tunnel de Gaza contre Israël, et a enlevé le caporal Gilad Shalit.

Alors que la confrontation à Gaza s’accentuait, le Hezbollah a saisi l’occasion et a tué et kidnappé des soldats de Tsahal à la frontière du Nord, entraînant ainsi la Seconde Guerre du Liban.

Le mois suivant, les Israéliens ont été bombardés par des roquettes sur deux fronts – les deux fronts desquels Israël avait plus récemment mené des retraits unilatéraux : Barak avait retiré les forces israéliennes du Liban en 2000, et Sharon s’était « désengagé » de Gaza en 2005.

Et ainsi, avec des roquettes qui tombaient depuis ces deux territoires et 300 000 Israéliens forcés de quitter leurs foyers pendant un mois entier, les Israéliens ont conclu que même le centre politique, avec ses généraux purs et durs et son unilatéralisme sceptique, les avait déçus.

Le président Barack Obama souhaite un joyeux Nowruz aux Iraniens (Crédit : capture d’écran youtube)

Le président Barack Obama souhaite un joyeux Nowruz aux Iraniens (Crédit : capture d’écran youtube)

Ces Américains sourds

Lorsque le président américain Barack Obama est arrivé sur la scène politique en 2009 avec son optimisme de débutant, ses négociations de paix et ses discours sur la dignité mutuelle, les Américains ne semblaient pas remarquer à quel point leur empressement donnait aux Israéliens l’impression qu’ils étaient sourds à la volonté israélienne.

Depuis 2006, pour la grande majorité de l’électorat israélien, la politique n’offrait plus de solutions viables au problème qui, à une époque, définissait les contours de la politique israélienne : parvenir à une paix sécurisée avec les Palestiniens.

Les députés du Likud à la Knesset, qui séduisent la petite base idéologique qui vote pour les primaires et les institutions du parti, parlent souvent de la nécessité d’annexer la Cisjordanie. Mais les électeurs réels du Likud soutiennent en principe la création d’un Etat palestinien – ou toute autre forme de séparation permanente avec les Palestiniens qui pourrait fonctionner.

En décembre 2013, deux sondages effectués à la demande du Centre S. Daniel Abraham pour la paix au Moyen-Orient de Washington ont révélé que près de la moitié des électeurs de HaBayit HaYehudi, un parti dont l’identité même est liée à son appel à annexer la Cisjordanie, pense qu’un Etat palestinien pourrait être un résultat souhaitable.

Ces électeurs votent pour HaBayit HaYehudi non pas parce qu’ils s’opposent par principe à l’indépendance palestinienne, mais parce qu’ils ne croient pas que ce soit une option viable aujourd’hui, ou pour des raisons pratiques.

De nombreux Israéliens craignent qu’un Etat palestinien en Cisjordanie pourrait rapidement ressembler à l’administration palestinienne à Gaza, dominé par un Hamas prêt à sacrifier son économie et ses perspectives d’avenir sur l’autel de la guerre permanente avec Israël.

Cette confusion a créé un centre israélien puissant – un centre qui n’aborde pas les problèmes de la paix, des territoires et de la sécurité.

Ce n’est pas par hasard que les deux grands partis centristes de cette élection, Yesh Atid et Koulanou, proposent des programmes détaillés pour améliorer l’économie, mais restent très discrets quand il s’agit des Palestiniens ou de la paix.

Et les sondages favorables aux travaillistes dans cette élection ne sont apparus que lorsque le chef du parti, Isaac Herzog, a fait ce pas décisif vers ce centre israélien amorphe.

La comparaison entre Herzog et Netanyahu est instructive. Herzog refuse clairement de promettre la paix dans ses discours de campagne, alors que Netanyahu refuse de rejeter le principe d’un Etat palestinien [il l’a fait néanmoins, quelques heures après la rédaction de cet article].

Une résurgence du soutien pour les travaillistes vient d’anciens électeurs de gauche qui ont abandonné la gauche après la Seconde Intifada et qui ont passé les quinze dernières années dans la peur que la gauche ne se rende pas compte du dysfonctionnement palestinien. Herzog, ils sont maintenant convaincus, partage leur scepticisme. Son scepticisme est beaucoup plus important pour eux que ses aspirations pacifistes.

La rhétorique confuse de Netanyahu sur l’Etat palestinien est analysée par les observateurs étrangers de la politique israélienne comme une tentative de parer à la pression internationale.

Mais ce n’est pas ce qui inquiète Netanyahu dans la semaine précédant une élection. La volonté des électeurs de Netanyahu de voir la séparation avec les Palestiniens, et l’approche à double face de Netanyahu les séduit : le scepticisme envers les intentions palestiniennes tout en gardant la porte ouverte à un éventuel accord et donc à la séparation.

La confusion, gagnée à la dure

Et lorsque les électeurs israéliens entreront dans les bureaux de vote mardi, ils seront des électeurs qui, depuis longtemps, ont abandonné l’idée que tout parti ou chef particulier pourraient offrir un changement significatif lorsqu’il s’agit de la paix et de la sécurité.

Leur confusion a été gagnée à la dure, par chaque lamentable échec, de manière brutale, répétée et morbide.

Le ministre des Affaires étrangères et chef du parti Yisrael Beytenu Avigdor Liberman président (en bas L), Yair Lapid, leader du parti, Yesh Atid, le chef  du parti Yahad, Eli Yishai (en bas 2d), leader de la liste arabe combinée, Ayman Odeh (en bas d), leader du parti Meretz Zahava Gal On (supérieure R), leader de l'ultra-orthodoxe parti Shas, Aryeh Deri (supérieure 2d), chef de Habayit Hayehudi (d'accueil juive), le parti, Naftali Bennett (supérieure 2g) et chef de la partie Koulanou Moshe Kahlon (supérieure g) - 26 février 2015. (Crédit : Deuxième chaîne)

Le ministre des Affaires étrangères et chef du parti Yisrael Beytenu Avigdor Liberman président (en bas L), Yair Lapid, leader du parti, Yesh Atid, le chef du parti Yahad, Eli Yishai (en bas 2d), leader de la liste arabe combinée, Ayman Odeh (en bas d), leader du parti Meretz Zahava Gal On (supérieure R), leader de l’ultra-orthodoxe parti Shas, Aryeh Deri (supérieure 2d), chef de Habayit Hayehudi (d’accueil juive), le parti, Naftali Bennett (supérieure 2g) et chef de la partie Koulanou Moshe Kahlon (supérieure g) – 26 février 2015. (Crédit : Deuxième chaîne)

Alors pourquoi les électeurs israéliens sont-ils si difficiles à comprendre ? Pour la simple et bonne raison qu’un certain nombre (à deux chiffres) d’entre eux –  les estimations des sondeurs varient entre 20 et 40 % – ne savent pas encore pour qui ils voteront mardi.

Pour la plupart, tout dépendra de la confiance ressentie. Peut-on faire plus confiance à Netanyahu qu’à Herzog ? A Moshe Kahlon qu’à Yair Lapid ? Le temps est-il venu pour qu’un nouveau visage devienne Premier ministre après les six ans de Netanyahu ? Ou faut-il une main ferme à la tête du pays pour affronter la tourmente régionale qui est plus dangereuse qu’avant ?

Les élections israéliennes ne sont plus la solution qu’elles représentaient ; elles se jouent, dans le meilleur des cas, sur la confiance, la compétence et la capacité à plaire.