WASHINGTON (JTA) – Il y a un an, lorsque plusieurs douzaines de religieux Juifs, Musulmans et des leaders laïcs s’étaient bousculés pour s’assurer de figurer dans le cadrage d’une photo de groupe, l’humeur était conviviale.

L’élément le plus nouveau qui était présent à l’ordre du jour de cette conférence interconfessionnelle de novembre 2015 avait été l’arrivée de Musulmans non-moyen-orientaux dans le cadre du dialogue entre Juifs et Musulmans.

La rencontre et le lieu choisi – un centre musulman américano-indonésien situé à Silver Spring, dans le Maryland — avait aidé à « briser le mythe selon lequel les Musulmans sont issus d’une ascendance moyen-orientale de façon inhérente », avait alors expliqué un communiqué de presse.

Dimanche, davantage de monde s’était rassemblé pour participer au troisième Sommet des Imams et des Rabbins du Grand Washington – 100 leaders ou plus se sont ainsi réunis au sein de Tifereth Israel, une synagogue conservatrice du District of Columbia, soit environ 30 de plus que l’année passée – et la photo de groupe s’est révélée toute aussi amicale, même si une idée teintée d’anxiété était présente dans toutes les têtes : “Nous sommes tous dans le même bateau ».

A la suite d’une après-midi remplie de récits portant sur les railleries, des actes de vandalisme et des harcèlements envers les Musulmans en milieu scolaire, le Rabbin qui a accueilli l’événement, Ethan Seidel, a chanté une mélodie hassidique pour calmer tous les chefs religieux et laïques qui trépignaient d’impuissance retenue.

Ce qui a changé cette année ? C’est ce nom qui est sur toutes les lèvres mais que certains ne parviennent pas à prononcer : Donald Trump, le président élu.

“Pensez à la rhétorique utilisée par une personne que je ne nommerai pas”, a déclaré Ambereen Shaffie, co-fondatrice de la branche, à Washington, de l’interfaith Sisterhood of Salaam Shalom, s’adressant au groupe après la séance de photographie de groupe.

Shaffie a décrit son congé de Thanksgiving qu’elle a passé chez ses parents, à Kansas City, lorsque tous les membres de l’assistance de 40 personnes, dans sa grande famille, ont annoncé qu’ils avaient rencontré de l’hostilité au cours des derniers mois.

Cette hostilité s’est traduite par des harcèlements à l’école où les plus jeunes ont été qualifiés de “terroristes”, par un incendie allumé sous la véranda de ses parents et jusqu’à un tir de balle à travers la fenêtre de l’habitation de l’un de ses proches masculins.

Des Imams, des Rabbins et des leaders juifs et musulmans laïcs posent pour une photo de groupe à la Congrégation  Tifereth Israel à Washington, D.C., le 11 décembre 2016. (Crédit : Ron Kampeas/JTA)

Des Imams, des Rabbins et des leaders juifs et musulmans laïcs posent pour une photo de groupe à la Congrégation Tifereth Israel à Washington, D.C., le 11 décembre 2016. (Crédit : Ron Kampeas/JTA)

Elle a incriminé la campagne menée par Trump et les discours enflammés tenus contre les Musulmans. Parmi eux, ces propos d’un conseiller décrivant le lancement d’une base de données concernant les migrants issus des pays à majorité musulmane, l’interdiction faite à tous les Musulmans d’entrer sur le territoire des Etats-Unis, l’agression sur la base de la religion commise à l’encontre de la famille d’un capitaine musulman de l’armée américaine qui avait été tué en Irak et la proclamation jamais prouvée par Trump qu’il avait vu des « milliers et des milliers » de Musulmans saluer l’effondrement du World Trade Center le 9 septembre 2011.

Des histoires similaires de harcèlement et de menaces émises à l’encontre des Musulmans ont abondé lors de ce sommet, une initiative lancée par plusieurs groupes de dialogue locaux et par la Foundation for Ethnic Understanding, basée à New York.

Et l’effet Trump a souvent été implicitement évoqué, sinon explicitement tout au long de l’événement.

Lors de la première session, un déjeuner en groupe a été organisé. Les participants ont trouvé des imprimés sur leurs tables respectives leur demandant de discuter des moyens, pour les Juifs et les Musulmans, de “répondre au climat actuel aux niveaux social et politique”.

“A la base, ils voulaient que nous réagissions aux résultats des dernières élections”, explique le docteur Dr. Ira Weiss, médecin impliquée dans la Société de Dialogue Judéo-musulmane du Grand Washington, en reposant l’imprimé sur la table.

« Certaines choses qui ont été dites par Trump pendant la campagne n’étaient pas seulement intolérantes mais aussi dangereuses ».

Cette convergence, où les Rabbins et les leaders laïcs représentent le spectre des courants religieux du judaïsme, s’est révélée ‘particulièrement significative à un moment de bigoterie croissante, lorsque les deux communautés ressentent leur vulnérabilité”, a expliqué Seidel dans le communiqué annonçant le Sommet.

Ambereen Shaffie de l'organisation Sisterhood of Salaam Shalom devant l'auditoire d'une rencontre judéo-musulmane à la Congrégation   Tifereth Israel, le 11 décembre 2016 (Crédit : Ron Kampeas/JTA)

Ambereen Shaffie de l’organisation Sisterhood of Salaam Shalom devant l’auditoire d’une rencontre judéo-musulmane à la Congrégation Tifereth Israel, le 11 décembre 2016 (Crédit : Ron Kampeas/JTA)

La police, dans les faubourgs de Washington, dans le Maryland, a rapporté un pic des actes de vandalisme, particulièrement dans les écoles, qui évoquent l’imagerie nazie. Au niveau national, l’ADL (Anti-Defamation League) et le Southern Poverty Law Center ont annoncé une recrudescence des incidents depuis les élections visant les noirs, les Musulmans, les migrants, la communauté LGBT et les femmes.

Les derniers crimes de haine enregistrés par le FBI témoignent d’une hausse de 67 % du nombre de crimes de haine commis à l’encontre des Musulmans au cours de l’année passée.

Lors des tours de table et dans les sessions plénières, les participants ont lutté pour trouver les outils permettant d’améliorer le climat actuel.

Les participants ont décrit des initiatives, comme des jumelages effectués entre mosquées et synagogues, comme cela avait été fait après les attentats terroristes du 11 septembre, lorsque le consensus national autour de la nécessité de protéger les Musulmans en Amérique face aux représailles était plus fort. Mais ces initiatives qui existent depuis des années n’ont pas empêché l’accélération du sentiment anti-musulman dans le pays.

Qu’est-ce qui a raté ? Les participants ont semblé avoir du mal à comprendre.

Le Rabbin David Shneyer a expliqué que sa congrégation progressiste, Kehila Chadasha, a organisé une rencontre post-électorale avec un fort taux de participation – 50 membres sur une communauté formée de 100 familles – et que l’une de ses conclusions était d’en appeler “à la responsabilité des médias”.

“Qu’est-ce que cela signifie, demander aux médias de prendre plus de responsabilité ? » s’est-il interrogé.

« Je ne peux pas encore l’expliquer », a ajouté Shneyer.

Certains participants ont dit que les Rabbins, les Imams et les chefs laïcs devaient sortir de leur bulle d’affection mutuelle et voyager à travers l’Amérique qui a élu Trump.

“Nous devons nous tourner vers les communautés où la probabilité d’opinions différentes existe à un taux plus élevé”, a indiqué Abdul Rashid Abdullah, représentant de l’American Muslim Association de scoutisme dont il arborait la chemise.

Abdullah a dit avoir été élevé au sein de la religion catholique romaine et s’être converti à l’islam à l’âge de 18 ans.

“Je viens d’un foyer qui soutient probablement Trump”, a-t-il ajouté. « Si Dieu le veut, je ne suis pas sur ce chemin-là _ mais cela aurait pu être le cas ».

Le Rabbin Sid Schwarz, haut-responsable du Clal (The National Jewish Center for Learning and Leadership), a souligné devant les tables voisines que les membres de son groupe réuni lors du déjeuner se proposaient de s’inscrire de manière volontaire en tant que Musulmans si Trump devait tenir sa promesse de campagne d’établir un registre national des Musulmans. (Le président de l’ADL, Jonathan Greenblatt, a proposé la même idée le mois dernier lors de la séance plénière de son organisation qui a eu lieu à New York.)

Mais Schwarz a également fait part d’un sentiment d’impuissance qui est venu teinter l’ensemble des débats.

“Il doit y avoir un ordre du jour plus proactif pour contrer la manière dont Trump a caractérisé l’islam comme étant forcément radical”, a-t-il expliqué.

“Comment sortir de ce gouffre ?” a interrogé un participant.

“Des Freedom Rides inversés”, a répondu quelqu’un d’autre. “Emmenons nos bulles dans l’arrière-pays”.

Certaines idées pratiques ont émergé, dont des membres de la synagogue qui feraient leur apparition aux abords des Mosquées durant les prières du vendredi, brandissant des pancartes de soutien, et la mise en place de systèmes d’accompagnement bénévoles qui viendraient en aide aux enfants victimes de harcèlement dans les écoles.

Le Rabbin Jason Kimmelman-Block, directeur de l’organisation Bend the Arc Jewish Action, a demandé aux participants de signer la pétition de son groupe réclamant au Président Barack Obama, avant de quitter la Maison Blanche, de démanteler le Système de sécurité national d’enregistrement des sorties et des entrées, une structure existante que Trump pourrait utiliser pour faciliter la mise en place d’un registre des Musulmans.

Walter Ruby, directeur des relations judéo-musulmanes à la Foundation for Ethnic Understanding, a déclaré qu’un comité de pilotage formé dix personnes serait choisi dans l’assistance. Le Rabbin Gerald Serotta, directeur exécutif de la Conférence inter-confessionelle de la région métropolitaine de Washington, a fait circuler le schéma d’un système de réponses rapides à apporter en cas de crime de haine.

Shaffie a déclaré que les Musulmans et les Juifs devaient donner un exemple en élargissant le paradigme actuel de collaborations « utilitaires » – se rejoindre face aux défis juridiques, par exemple – pour établir des amitiés plus profondes. Elle a décrit comment les femmes de son groupe, l’organisation Sisterhood of Salaam Shalom, visite les maisons des unes et des autres “lorsque des enfants naissent, lors de la mort de quelqu’un”.

“Aimer quelqu’un au nom de Dieu”, a-t-elle ajouté, c’est un moyen “de nous rassembler en tant que protecteurs, non définis par un statut de victime commun, mais par un héritage partagé de dignité et d’amour”.