A l’intérieur des catacombes, l’histoire enterrée qui lie les Juifs à la Rome antique
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Le petit escalier qui sépare l'été lumineux de la sombre galerie froide est comme une machine à remonter dans le temps

A l’intérieur des catacombes, l’histoire enterrée qui lie les Juifs à la Rome antique

Riches de symbolisme, les chambres souterraines mystérieuses racontent l’histoire inachevée de la vie communautaire juive il y a 1 800 ans

Cette peinture d'une ménorah est l'un des indices qui permettent d'établir les origines juives de la catacombe de Vigna Randanini (Crédit : Rossella Tercatin/Times of Israel)
Cette peinture d'une ménorah est l'un des indices qui permettent d'établir les origines juives de la catacombe de Vigna Randanini (Crédit : Rossella Tercatin/Times of Israel)

ROME – Des familles romaines aristocratiques ont choisi les environs pittoresques de la Via Appia pour construire leurs villas pendant des siècles. Enveloppées par des jardins et des arbres luxuriants, les demeures bordant la route qui relie Rome à l’Italie du Sud, remontant à près de 2 000 ans, se dressent encore majestueusement. Le quartier ancien est entouré par des sites archéologiques, des pelouses jonchées de restes de colonnes et des ruines de bâtiments vétustes.

En 1859, la famille Randanini, alors propriétaire d’une maison, a fait une découverte extraordinaire alors qu’elle s’apprêtait à planter des vignes – une ancienne catacombe de l’époque romaine.

Les catacombes (cimetières souterrains) sont assez fréquentes dans les environs de la Via Appia. Le mot même de « catacombe » vient de l’expression latine ad catacumbas, « dans les grottes », qui désignait à l’origine le cimetière souterrain chrétien voisin, désormais connu sous le nom de Catacombes San Sebastiano.

Mais la catacombe di Vigna Randanini est unique par rapport aux dizaines de catacombes chrétiennes de la ville : à quelques mètres seulement dans les galeries du site, dans une chambre étroit et peinte, une grande menorah rouge brique se détache sur la partie supérieure de la paroi, en contraste frappant avec la pierre et la terre tout autour.

Pour atteindre la chambre de la menorah, les visiteurs doivent descendre sous terre. Avec des lampes de poche comme seule source d’éclairage, le petit escalier qui sépare l’été lumineux de la sombre galerie froide est comme une machine à remonter dans le temps dans la Rome antique.

Une zone juste au-dessus de la catacombe romaine di Vigna Randanini (Crédit : Rossella Tercatin/Times of Israel)
Une zone juste au-dessus de la catacombe romaine di Vigna Randanini (Crédit : Rossella Tercatin/Times of Israel)

Au fil des siècles, voleurs et explorateurs ont dépouillé cette catacombe de la majeure partie de son contenu – les os de ceux qui ont été enterrés ici, les décorations, les objets laissés par les personnes en deuil.

Mais les centaines de loculi (niches funéraires) creusées dans les murs sont encore in situ, ainsi que des dizaines d’inscriptions, des fragments d’objets, et des fresques qui témoignent de la façon dont les Juifs romains vivaient et mouraient il y a 1 800 ans.

« La chambre avec la menorah peinte était la chapelle privée d’une éminente famille. Il y avait un sarcophage pour le chef de la famille », raconte le gardien Alberto Marcocci au Times of Israel.

Marcocci est âgé de 84 ans. Il en a passé 40 à travailler à la Surintendance du patrimoine culturel, avec une spécialité dans le domaine des catacombes. Depuis sa retraite en 1992, il prend soin de la catacombe Vigna Randanini du nom du marquis del Gallo di Roccagiovine.

La famille, qui compte Napoléon Bonaparte parmi ses ancêtres, est actuellement propriétaire de la catacombe, ainsi que du terrain qui se trouve au-dessus, sous la supervision de la Surintendance, en collaboration avec la communauté juive de Rome.

Plan de la catacombe Vigna Randanini par Jean-Baptiste Frey publié dans la Rivista di Archeologia Cristiana 10 [1933] (Crédit : autorisation de Jessica Dello Russo/ Société internationale des catacombes)
Plan de la catacombe Vigna Randanini par Jean-Baptiste Frey publié dans la Rivista di Archeologia Cristiana 10 [1933] (Crédit : autorisation de Jessica Dello Russo/ Société internationale des catacombes)
Au moment de sa découverte, le site Vigna Randanini était la deuxième catacombe juive à être découverte à Rome. Plus tard, d’autres catacombes juives ont été mises à jour, mais sur les six trouvées, seules deux sont encore accessibles.

Marcocci connaît tous les recoins de la catacombe Vigna Randanini et veille à ce que la structure reste solide. Il accompagne également les visiteurs. Mais le site, qui compte près de 2 000 tombes, n’est pas facilement accessible. Il ne peut accueillir que de petits groupes de personnes (pas plus de 10 à la fois), le sol est inégal et il n’y a pas de système d’éclairage.

Ceux qui sont intéressés peuvent réserver une visite une fois par mois. Mais en l’honneur du Jubilé extraordinaire de la Miséricorde décrété par le pape François, la catacombe a été ouverte deux jours supplémentaires, en mai et en juin, grâce aux efforts du ministère italien du Patrimoine culturel, ceux de la Surintendance et ceux de la communauté juive.

Les organisations envisagent d’ouvrir davantage en septembre et en octobre dans le cadre du programme des itinéraires culturels du Jubilé.

Détails de l'inscription sur la tombe de Neppia Marosa, 4 ans, et qui montrent une ménorah, un shofar, un lulav, et un etrog (Crédit : Rossella Tercatin/Times of Israel)
Détails de l’inscription sur la tombe de Neppia Marosa, 4 ans, et qui montrent une ménorah, un shofar, un lulav, et un etrog (Crédit : Rossella Tercatin/Times of Israel)

Après une exploration plus profonde, quelques mètres après la chambre peinte – l’une des quatre qui se trouvent dans la catacombe – l’on trouve un autre puissant symbole de l’origine juive de la catacombe.

« Ici fut enterrée une fillette de quatre ans, Neppia Marosa », explique Marcocci, en montrant une plaque de marbre. « Regardez les symboles gravés : il y a une menorah, le petit pot d’huile pour la remplir, un palmier, un etrog, un shofar ».

Les Juifs contemporains de Rome reconnaissent l’importance de ces symboles.

« Les catacombes juives sont une source de fierté, car elles témoignent de notre présence à Rome depuis des temps lointains, »

Riccardo Di Segni

« Les catacombes juives sont une source de fierté pour notre communauté juive, qui est souvent considérée comme l’une des plus anciennes de la diaspora, car elles témoignent de notre présence à Rome depuis des temps lointains », a rapporté le Grand Rabbin de Rome Riccardo Di Segni lors d’une conférence sur le sujet en 2012.

« Les catacombes appartiennent à une période très spécifique dans l’histoire du judaïsme, lorsque le verset « car tu es poussière, et tu retourneras dans la poussière » (Bereshit 3, 19) était respecté, non pas en enterrant les morts dans le sol, mais dans les loculi creusées dans la pierre », a ajouté Di Segni, expliquant qu’il est possible d’en apprendre davantage sur la vie juive de cette époque.

« Il n’y a pas de références à des figures rabbiniques, mais beaucoup d’inscriptions mentionnent des scribes et des arcontes, qui étaient comparables aux présidents de la communauté », a déclaré Di Segni.

« De plus, il est intéressant de voir que toutes les inscriptions sont en latin ou en grec, sans hébreu. La plupart des noms ne sont pas juifs, et aux côtés des symboles juifs, il y a beaucoup de peintures ou de symboles qui sont soit mystérieux soit de toute évidence pas juifs. Par conséquent, nous parlons probablement d’une communauté très assimilée dans la société en général ».

La chambre peinte avec la Déesse de la victoire couronnant un athlète (Crédit : autorisation de Jessica Dello Russo – Société internationale des catacombes)
La chambre peinte avec la Déesse de la victoire couronnant un athlète (Crédit : autorisation de Jessica Dello Russo – Société internationale des catacombes)

Parmi les tableaux mentionnés par Di Segni on trouve les fresques des trois autres chapelles privées (ou cubicula) de Vigna Randanini, dans lesquelles les murs sont décorés avec des plantes, des animaux, et même des figures païennes.

La raison pour laquelle il y a de tels symboles dans un cimetière juif demeure un mystère, a reconnu la chercheuse Jessica Dello Russo de la Société internationale des catacombes dans une conversation par Skype avec le Times of Israel.

« Je ne pourrais pas vous dire ce en quoi ces gens croyaient, »

Jessica Dello Russo

« Si l’on met à part la chambre de la menorah, les trois autres chambres ne portent aucun signe juif significatif », explique Dello Russo.

« Les peintures sont de manière intéressante neutres, elles mettent en scène le genre le plus générique de sentiments romains en lien avec le paradis – des fleurs, des oiseaux, la déesse de la fortune Tyché. Ce sont des symboles que tout le monde utilisait à cette époque. Je ne pourrais pas vous dire ce en quoi ces gens croyaient ».

Un autre indice possible de l’identité juive de Vigna Randanini est la forte présence d’un type spécifique de niche funéraire, appelé koch.

« Les kochim sont des conduits qui vont directement dans le mur dans une direction perpendiculaire, pas parallèle comme ce que l’on trouve dans la grande majorité des catacombes. Ils sont très communs dans l’archéologie israélienne, et pour cette raison, beaucoup les considèrent comme des preuves de judéité. Mais en fait des kochim ont également été trouvés dans des tombes non-juives à Palmyre et en Afrique du Nord, ainsi qu’en Israël. Par conséquent, ils ne sont pas nécessairement une preuve d’une ethnie particulière. Nous avons besoin d’autres études sur la question », souligne Dello Russo.

Une inscription avec une ménorah, un pot et un étrog gravés (Crédit : Rossella Tercatin/Times of Israel)
Une inscription avec une ménorah, un pot et un étrog gravés (Crédit : Rossella Tercatin/Times of Israel)

« S’il n’y avait pas les inscriptions, avec les symboles juifs qu’elles portent, mais aussi les épitaphes et les formules particulières qui sont utilisées, comme ‘Amoureux des gens’ ; ‘Amant de lois’ ; ‘Étudiant des lois’ ; il serait très difficile d’identifier le site comme étant juif », a-t-elle ajouté.

Dello Russo souligne qu’une grande partie du site, ainsi que les entrées d’origine, ne sont actuellement pas accessibles, laissant les chercheurs avec beaucoup de questions.

« La catacombe, que l’on date entre le 3e et le 4e siècle, se dresse sur un site d’enfouissement pré-existant. Païen, juif ou autre, nous ne le savons pas. Vigna Randanini est encore un territoire vierge. Ce serait merveilleux de l’observer de plus près ».

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