Le domicile d’un ministre ? Une école bilingue fréquentée par des enfants de diplomates ? Depuis les attentats de janvier, la présence de militaires en armes devant certains immeubles intrigue des Parisiens qui se découvrent voisins d’un « site sensible ».

Dans une rue proche de la Tour Eiffel, c’est un immeuble d’habitation des plus communs, dont la façade en béton blanc ne porte aucune inscription. Devant, trois militaires en treillis camouflage, fusil d’assaut Famas en mains.

Marie-Françoise, une sexagénaire du quartier, est persuadée qu’ils sont là pour l’école bilingue du bout de la rue: « beaucoup de diplomates ont leurs enfants là-bas, c’est pour ça ». Son mari penche plutôt pour une « petite synagogue cachée dans l’immeuble ».

Quand on leur pose la question, les militaires assurent surveiller toute la rue : « il y a une école, une église, on protège tout ça ». Une poignée de jeunes hommes, dont certains portent une kippa noire, sort de l’immeuble. Sourire des militaires : « bon, voilà, c’est eux qu’on protège… »

« C’est une petite synagogue, avec un réfectoire où on se retrouve pour déjeuner », explique l’un des jeunes, Ouri, un étudiant de 23 ans.

« Ces militaires en armes, au début ça me choquait, maintenant c’est une routine », dit-il. « Mais quand on voit ça, on se demande si on a encore notre place en France… »

Depuis les attentats de début janvier contre le journal satirique Charlie Hebdo et un magasin casher de l’est parisien, 10 500 militaires ont été déployés en renfort pour assurer la protection de 830 « sites sensibles » en France, dont 310, principalement israélites, en région parisienne.

Ce dispositif antiterroriste mobilise également 2 000 policiers rien qu’à Paris.

Brad Pitt et Angelina Jolie

Dans une rue commerçante de la rive droite de la Seine, deux policiers gardent l’entrée d’un immeuble, gilet pare-balles et pistolet mitrailleur 9 mm en bandoulière.

Gelés par le froid, ils tuent le temps en décrivant le scénario de l’attaque qu’ils pourraient subir. « Si on se fait trianguler, on pourra rien faire », dit l’un d’eux en agitant les bras. L’autre acquiesce.

Dans le café qui jouxte l’immeuble, personne ne sait pour qui les policiers sont là. « On leur demande, mais ils ne disent rien », dit le garçon derrière son bar.

A côté, dans une petite boutique de téléphonie, les vendeurs savent : « c’est le patron de Charlie Hebdo ». Les policiers ne confirment rien. « Tout le monde nous demande mais on ne peut pas le dire. De toutes façons il vaut mieux ne pas savoir… »

Quelque 300 mètres plus bas, quatre militaires armés sont en faction devant un café branché. La patronne se plaint : « c’est pas bon pour le commerce, les touristes n’osent pas entrer ». Les hommes protègent la synagogue d’en face.

Plus loin, d’autres militaires patrouillent dans une rue piétonne, devant le siège du Grand Orient de France, une des plus grandes loges maçonniques du pays. Ce n’est pourtant pas lui qu’ils protègent, mais une discrète synagogue un peu plus loin.

L’immeuble, gardé 24 heures sur 24 par deux soldats en armes, suscite une curiosité intense. « Les soldats sont arrivés juste après Charlie Hebdo », raconte Françoise, la concierge qui vit en face.

« Personne ne savait qu’il y avait quelque chose dans la rue alors tout le monde s’est demandé ce que c’était. Certains ont pensé que c’était pour un journaliste important ».

Aux questions insistantes, les militaires répondent dans un sourire qu’ils sont là « pour Brad Pitt et Angelina Jolie ». En fait, il s’agit du siège d’une association juive.

Pour les « Voisins solidaires », une association à l’origine en France d’une « Fête des voisins », ces militaires en faction sont de « nouveaux voisins ».

« En cette période de froid, certains leur apportent spontanément une boisson chaude ou de quoi grignoter. »