A un mois de son évacuation, Amona reste la terre au carrefour de deux histoires
Rechercher
Reportage

A un mois de son évacuation, Amona reste la terre au carrefour de deux histoires

Les Palestiniens se rappellent des Juifs qui leur avaient pris par la force cette terre dont leurs familles étaient propriétaires depuis des décennies. Les habitants insistent : ce sommet de colline était vide lorsqu'ils sont arrivés

Raphael Ahren est le correspondant diplomatique du Times of Israël

Mariam Hammad, une femme palestinienne de Silouad, proche d'Amona, désigne une parcelle de terre qui appartenait selon elle à sa famille, mais qui a été saisie par les Israéliens pour construire l'avant-poste d'Amona, en Cisjordanie, en  novembre 2016.  (Crédit : Raphael Ahren/Times of Israel)
Mariam Hammad, une femme palestinienne de Silouad, proche d'Amona, désigne une parcelle de terre qui appartenait selon elle à sa famille, mais qui a été saisie par les Israéliens pour construire l'avant-poste d'Amona, en Cisjordanie, en novembre 2016. (Crédit : Raphael Ahren/Times of Israel)

AMONA, Cisjordanie – Mariam Hammad se souvient encore de son père récoltant les haricots et les tomates sur la parcelle familiale qui avait appartenu à son grand-père.

“Depuis l’âge de sept ans, j’ai passé la majorité de mon temps dans les champs”, explique la vieille femme aujourd’hui âgée de 82 ans. « Je veux ma terre. J’y ai passé toute mon enfance”, dit-elle, se référant à l’un des territoires les plus disputés de la Cisjordanie.

Aujourd’hui, l’avant-poste israélien d’Amona s’étend sur ce sommet de colline controversé, niché entre la ville palestinienne de Silwad et l’implantation juive d’Ofra — et Hammad garde l’espoir qu’elle pourra bientôt le récupérer.

Elle figure parmi les plaignants dans un dossier juridique qui agite actuellement le système politique d’Israël, après que la Haute-Cour de Justice a jugé qu’Amona avait été construite sur une terre palestinienne privée et ordonné au gouvernement de la faire évacuer au plus tard le 25 décembre. Si les efforts législatifs de dernière minute viennent à échouer – comme le prédisent des membres loyaux de la coalition de droite – Amona sera rayée de la carte d’ici un mois.

D’une certaine manière, l’histoire d’Amona — qui a été établie en 1996 — est la métaphore d’un conflit israélo-palestinien plus large : C’est l’affrontement entre des récits impossibles à résoudre dans la mesure où chaque partie reste hautement convaincue que la vérité historique, la justice et les considérations de type pratiques sont de leur côté.

Affrontements dans l'implantation d'Amona en 2006. (Crédit photo : Nati Shohat/Flash90)
Affrontements dans l’implantation d’Amona en 2006. (Crédit photo : Nati Shohat/Flash90)

Amona a été le site d’affrontements violents entre les résidents et la police en 2006, lorsque 9 constructions illégales avaient été démolies.

Aujourd’hui, l’avant-poste accueille 40 familles juives qui refusent catégoriquement d’abandonner les lieux.

Cela fait plus de vingt ans que les Israéliens sont arrivés sur cette butte balayée par les vents de Cisjordanie mais Hammad, une fougueuse grand-mère, explique se souvenir clairement du jour de leur arrivée. Elle avait alors réalisé qu’ils étaient bien déterminés à rester.

“Je les ai vus prendre ma terre par la force”, raconte-t-elle à un groupe important de journalistes au cours d’une récente visite de la région organisée par MediaCentral, une organisation israélienne à but non lucratif qui facilite régulièrement de tels voyages, habituellement pour les correspondants étrangers.

« J’ai ressenti beaucoup d’émotion quand je les ai vus amener des caravanes et poser leur affaires sur ma terre. Je voulais me rendre sur mes parcelles mais les soldats israéliens m’en ont empêchée ».

Une photo aérienne prise en décembre 1995 du sommet de la colline, avant la fondation d'Amona, semble soutenir les affirmations de cultures agricoles largement présentes (Crédit : Yesh Din)
Une photo aérienne prise en décembre 1995 du sommet de la colline, avant la fondation d’Amona, semble soutenir les affirmations de cultures agricoles largement présentes (Crédit : Yesh Din)

Deux Palestiniens qui avaient tenté de s’approcher de l’avant-poste naissant avaient été tués par balle par les troupes présentes et depuis, elle et les autres plaignants sont restés à l’écart de la zone.

En premier lieu, elle et quarante autres résidents locaux qui revendiquaient leurs propriétés là même où se situe Amona aujourd’hui s’étaient plaints au maire de Silwad.

En 2005, armés de documents qui prouvaient que ces terres leurs appartenaient et avec l’aide de différentes ONG israéliennes, ils ont porté leurs doléances devant la Haute-cour de Justice israélienne qui a émis un jugement en leur faveur.

« Notre terre nous est plus chère que nos fils. Elle signifie vraiment tout pour nous », a expliqué Hammad, s’exprimant par le biais d’un traducteur et expliquant pourquoi elle a refusé d’accepter une indemnisation financière.

Une Palestinienne désigne la terre qui appartenait selon elle à sa famille avant qu'Israël n'établisse l'avant-poste d'Amona, en Cisjordanie, en 1996. Novembre 2016.  (Crédit : Raphael Ahren/Times of Israel)
Une Palestinienne désigne la terre qui appartenait selon elle à sa famille avant qu’Israël n’établisse l’avant-poste d’Amona, en Cisjordanie, en 1996. Novembre 2016. (Crédit : Raphael Ahren/Times of Israel)

Issa Zayed, autre plaignant de Taybeh, situé à proximité, partage le même point de vue.

« C’était comme voir son enfant emmené par d’autres », s’exclame l’agriculteur âgé de 59 ans, se souvenant combien, quand il était jeune, il attendait le jeudi avec impatience, lorsque sa grand-mère l’emmenait dans les champs pour l’aider à planter et à récolter des figues et des olives.

Ses 40 dunams (17 hectares) de terre ont été confisqués par les Israéliens en 1998, raconte-t-il. « Cela a été vraiment dur ».

Hammad et Zayed pensent qu’ils pourront à nouveau faire pousser des fruits et des légumes sur cette terre.

“Inshallah [Si Dieu le veut],” dit Hammad aux journalistes. “Et j’espère que vous serez là ce jour-là. J’apporterai des douceurs pour fêter cela”.

Mais le retour sur leurs terres de Hammad et d’autres propriétaires terriens palestiniens reste incertain.

De l’autre côté, Eli Greenberg, qui habite Amona, prédit que même si les bulldozers de l’armée viennent niveler l’avant-poste, aucun Palestinien n’aura le droit de revenir sur le site.

L'avant-poste d'Amona, en Cisjordanie, en juin 2012. (Crédit : Noam Moskowitz/Flash90)
L’avant-poste d’Amona, en Cisjordanie, en juin 2012. (Crédit : Noam Moskowitz/Flash90)

“Si Amona est détruite, il n’y aura plus rien ici. Les Arabes ne pourront pas s’approcher de cette zone”, indique-t-il, assis dans la synagogue en bois de l’implantation.

« L’avant-poste est trop proche d’Ofra, la communauté mère d’Amona qui se situe seulement à un kilomètre et demi au bas de la colline », ajoute-t-il. « C’est trop dangereux ».

D’autres implantations évacuées parce qu’elles avaient été également construites sur des propriétés privées palestiniennes ont été transformées en bases de l’armée ou laissées à l’abandon, et le même scénario pourrait bien s’appliquer à Amona aussi, poursuit Greenberg. « Ce lieu deviendra un désert, un no man’s land.”

Mais, en fin de compte, Greenberg pense que les résidents resteront et que ce statu quo représente la meilleure solution. « A mon avis, l’[évacuation] n’est dans l’intérêt de personne… Je pense qu’Amona, vivante, est préférable à une base militaire ».

Originaires de la région de Haifa, Greenberg, spécialiste de la Bible, et son épouse Hana, se sont installés à Amona il y a 13 ans.

“Nous sommes venus et nous y resterons. C’est notre positionnement à l’heure actuelle. Nous adorons cet endroit. Nous n’avons aucune intention de partir”, dit-il calmement, ajoutant qu’il place sa foi dans le projet de loi dit de régulation qui est actuellement en cours de discussion à la Knesset et qui a pour objectif de légaliser les avant-postes.

“Je suis sûr que nous serons encore là après le 25”, déclare-t-il. “Je préfère passer ce Noël en compagnie de ma famille et en buvant du lait de poule !” poursuit-il en plaisantant.

Le spécialiste de la Bible Eli Greenberg, près de sa maison de l'avant-poste de Cisjordanie d'Amona, en novembre 2016 (Crédit : Raphael Ahren/Times of Israel)
Le spécialiste de la Bible Eli Greenberg, près de sa maison de l’avant-poste de Cisjordanie d’Amona, en novembre 2016 (Crédit : Raphael Ahren/Times of Israel)

Greenberg, père de huit enfants, affirme avoir tenté de rencontrer les Palestiniens qui revendiquent les terrains qui forment Amona, mais dit ne pas être parvenu à les trouver. “Je ne les ai jamais vus ici ou où que ce soit ailleurs”, confie-t-il aux journalistes.

Lorsqu’il est arrivé sur le site en 2004, les montagnes aux alentours étaient désertes, ajoute-t-il. « Il n’y avait rien ici… Question suivante.”

Greenberg explique que les résidents seraient en mesure de trouver un accord avec les Palestiniens si les groupes israéliens d’extrême-gauche acceptaient de se tenir à l’écart du conflit.

“J’inviterais tous les Arabes de Silwad : Asseyons-nous, buvons du café noir et négocions les choses ensemble sur une note personnelle… Si nous sommes des êtres humains, nous devons parler et communiquer. Je [lance] une invitation ouverte. Ils peuvent le faire ici.”

Mobile home dans l'avant-poste d'Amona, en Cisjordanie. (Crédit : Noam Moskowitz/Flash90)
Mobile home dans l’avant-poste d’Amona, en Cisjordanie. (Crédit : Noam Moskowitz/Flash90)

Nachum Schwartz, un agriculteur éleveur de moutons qui cultive aussi des framboises, a grandi à Ofra.

Lorsqu’il était enfant, raconte-t-il, il jouait sur les collines situées à proximité. Après avoir achevé son service militaire, il s’est installé à Amona en 1996, l’année de sa fondation.

Qualifiant le site de « montagne vide », Schwartz explique qu’aucun Palestinien n’avait été contraint à partir ou empêché de se rendre sur ses terres, et que les résidents sont par ailleurs arrivés avec la bénédiction du gouvernement israélien.

Le gouvernement israélien a construit des routes, un système de recyclage des eaux usées et un réseau électrique, offrant des lots pour que 40 familles puissent y vivre, ajoute-t-il. « Ce n’est pas quelque chose que ferait un pirate ».

Nachum Schwartz, Israélien de 42 ans, installé dans l'avant-poste d'Amona, dans sa ferme, le 7 septembre 2016. (Crédit :AFP/Menahem Kahana)
Nachum Schwartz, Israélien de 42 ans, installé dans l’avant-poste d’Amona, dans sa ferme, le 7 septembre 2016. (Crédit :AFP/Menahem Kahana)

Mais il admet que “lorsque Amona a été créée, le gouvernement n’a pas pris de carte ni vérifié qui y vivait où et quel était l’exact statut de la zone”.

Alors qu’il était enfant, Schwartz utilisait comme “terrain de jeu” le lieu où se tient Amona aujourd’hui, se souvient-il.

« Il n’y avait rien ici. Il n’y avait personne. Je peux vous dire que c’était vide. Quand j’étais gamin, je jouais ici. Je ne pense pas que mes grand-parents m’auraient laisse jouer sur une zone de conflit à l‘âge de 8 ans ».

Les temps ont changé, mais il y a deux décennies seulement, le gouvernement israélien encourageait les résidents à se répandre et à conquérir autant de collines arides qu’il était possible, se souvient Schwartz, âgé de 42 ans.

Puis le ministre du Logement d’alors, Ariel Sharon, en visite à Ofra à la fin des années 1990, avait blâmé les résidents qu’il avait qualifiés de « paresseux » pour ne pas avoir construit davantage d’avant-postes, rappelle-t-il.

Cela avait suffi pour motiver les jeunes hommes et femmes d’Ofra à choisir une colline proche et à y établir une nouvelle communauté. C’était ainsi qu’Amona avait vu le jour à la base, selon Schwartz.

“La mission devait continuer à s’étendre. Nous avions vu la colline la plus proche et nous étions montés avec la mission”, s’exclame-t-il. « Nous pensons que nous appartenons à cette terre, nous pensons que cette terre nous appartient ».

En savoir plus sur :
C’est vous qui le dites...