JTA — Si un étudiant ultra-nationaliste polonais a pu avoir l’intention de délégitimer le principal événement organisé par son université pour Hanoukka, ses plans semblent bien avoir été déjoués.

Lundi, sur une invitation parue sur Facebook au sujet d’un événement organisé pour fêter Hanoukka au sein de l’Université de Varsovie, Konrad Smuniewski a fulminé contre les “communistes juifs” et qualifié le judaïsme d’ ”idéologie criminelle” faite de “racisme, de xénophobie et de haine”.

Ses messages ont toutefois suscité de vives réactions qui auront en fin de compte servi à promouvoir la fête relativement modeste organisée pour Hanoukka par le Département judaïque de l’université – attirant ainsi l’attention des médias polonais, qui ont vivement critiqué le discours de Smuniewski. Et le public attendu pour la cérémonie, dans les locaux de la faculté, a été finalement multiplié par deux.

“Je ne peux accepter ce genre de comportement, que je ne comprends pas”, a dit Asia Bakon, 19 ans, qui étudie l’Histoire des Arts et l’hébreu même si elle n’est pas juive.

Bakon dit qu’elle et approximativement quarante autres étudiants non juifs sont venus à cette fête de Hanoukka pour la première fois cette année “principalement par solidarité face à ces discours haineux” tenus par Smuniewski.

Dans un pays où de nombreux libéraux de gauche accusent le gouvernement de droite d’encourager la xénophobie depuis son ascension au pouvoir l’année dernière, les points de vue antisémites exprimés par Smuniewski — un pieux catholique et partisan de Donald Trump qui a étudié l’histoire à l’université – ont été d’autant plus choquants pour certains de ses critiques qu’il a voulu utiliser un discours pseudo-universitaire.

“Les mots ‘communistes Juifs’ sont un terme scientifique. Qu’y a-t-il d’offensant là-dedans ? » a demandé Smuniewski au journal Gazeta Wyborcza, que de nombreuses personnes considèrent comme le quotidien de référence en Pologne, dans un article de 600 mots consacré à l’incident et publié mercredi.

Radio Zet, la première radio privée de Varsovie – dont le taux d’audience nationale s‘élève à approximativement 16 % – aurait également fait état de la controverse.

Dans un communiqué publié sur son site Internet, l’Université a annoncé qu’une commission disciplinaire se penchera sur les propos tenus par Smuniewski dans le sillage des plaintes qui ont été déposées.

Pour Bakon, la décision de Smuniewski de publier des discours de haine sous son propre nom – puis de les défendre dans les médias nationaux – est typique de ce qu’elle dépeint comme un nationalisme émergeant en Pologne qui libère la parole raciste.

“J’ai peur que cela ne soit connecté à la façon dont le nationalisme a grandi en Pologne au cours des quatre, cinq dernières années”, a-t-elle déclaré à JTA. “Je vois ce phénomène se développer en connexion avec les événements qui se déroulent en Pologne et ailleurs dans le monde”.

Wojciech Karpieszuk, journaliste ayant couvert l’histoire pour la Gazeta Wyborcza, plutôt à gauche de l’échiquier politique, partage le même point de vue.

“Selon moi, c’est lié. Le populisme de droite est en train de croître en Pologne actuellement », dit-il à JTA. « Et les populistes de droite sont plus ouverts à l’idée de faire état de leurs opinions » ».

Karpieszuk déclare également que l’incident a plus fortement touché les sensibilités dans le cadre de l’Université de Varsovie en raison de l’antisémitisme qui existait là-bas dans les années 1930 et au cours des années communistes en Pologne.

L’incident est inhabituel parce qu’il implique la meilleure université de Pologne et survient dans le contexte d’une série d’incidents racistes survenus ces derniers mois, dont la mise à feu d’une effigie d’un juif orthodoxe ultra-orthodoxe lors d’une manifestation anti-immigration organisée l’année dernière dans la ville de Wroclaw.

Dans son rapport au mois d’octobre consacré aux crimes de haine en Pologne, l’année dernière, le Centre européen de la tolérance a rapporté une baisse de la prévalence du discours antisémite en Pologne.

Et pourtant, l’association Never Again, qui répertorie les incidents racistes ou xénophobes dans le pays, a révélé au mois de septembre que 10 incidents quotidiens liés au racisme lui étaient rapportés, alors que ce chiffre correspondait au bilan hebdomadaire des faits rapportés il y a seulement deux ans. Soir une baisse notable.

Parmi les tensions croissantes autour de l’immigration des musulmans et les craintes liées à l’expansionnisme russe au sein de l’Union européenne, les incidents racistes enregistrés en Pologne cette année comprennent l’agression physique d’un homme syrien dans une rue de Varsovie, l’interdiction faite à un petit garçon noir de se rendre sur un terrain de jeu du sud-est de la capitale et la formation de groupes de patrouille de vigiles chargées d’inspecter les éventuels migrants clandestins à Lodz, selon le Financial Times.

Les données gouvernementales montrent que 962 crimes de haine ont fait l’objet d’enquête en Pologne l’année dernière – une hausse de 38 % sur toute l’année 2014, a rapporté au mois de septembre le Financial Times.

“Beaucoup trop souvent, nous sommes déçus par le manqué de réaction face à l’antisémitisme”, explique Michael Schudrich, le Grand Rabbin de Pologne, qui s’est également rendu à la cérémonie en l’honneur de Hanoukka à l’université.

« Cette fois, la réaction a été rapide et très claire dans sa condamnation de l’antisémitisme. J’ai été ému par les réactions de l’université et de tous les étudiants. Toute l’Europe peut tirer les leçons de cette réponse sur la manière dont on peut et dont on doit combattre l’antisémitisme et toutes les formes de haine ».

En Pologne, certains font la liaison entre les problèmes relatifs aux crimes de haine dans le pays et la rhétorique politique utilisée par plusieurs de ses politiciens les plus en vue.

“Tout a commencé avec la campagne électorale” l’année dernière, déplore Adam Bodnar, commissaire polonais aux droits de l’Homme, des propos repris par le Financial Times. Il se référait ici aux élections de 2015 qui se sont achevées par une victoire du parti Droit et Justice conservateur du président Andrzej Duda.

“A ce moment-là, il n’y a pas eu seulement des déclarations qui allaient dans ce sens mais également des manifestations, des discours de haine, une augmentation des propos haineux sur Internet”, ajoute Bodnar.

Parmi ces derniers, Jaroslaw Kaczynski, ancien Premier ministre et leader du parti de Duda, qui a déclaré qu’accepter les réfugiés musulmans “venaient mettre en péril la sécurité en Pologne”, version révisée d’un discours qu’il avait tenu avant les élections de l’année passée – dans lequel il avait affirmé que les migrants pouvaient apporter des « parasites » et des « maladies ».

Zbigniew Ziobro, ministre de la Justice du pays a pour sa part déclaré que le parti Droit et Justice est la seule défense possible contre les “quartiers islamiques en Pologne”.

Au mois de juillet, Duda avait déclaré à l’occasion d’une commémoration du pogrom de Kielce – une flambée de violence perpétrée contre la communauté juive polonaise en 1946 – qu’en Pologne, « il n’y a pas d’espace pour les préjugés, pas d’espace pour le racisme, la xénophobie et l’antisémitisme ». Il avait également expliqué que les antisémites sont « une insulte » pour les non-Juifs qui ont risqué leur vie en Pologne pour sauver des Juifs de l’Holocauste – un groupe également connu sous le nom de Justes parmi les Nations.

Son gouvernement a su accorder une attention sans précédent et il a honoré des milliers de Justes parmi les Nations, qui ont été plus nombreux en Pologne que partout ailleurs. Sous la direction de Duda, la Pologne et Israël ont poursuivi des liens d’amitié plus approfondis.

Mais également sous la gouvernance de Duda, le révisionnisme concernant l’Holocauste s’est enraciné dans certaines des plus hautes instances du pays.

Le ministre de la Défense Antoni Macierewicz, dont l’ADL (Anti-Defamation League) a démontré l’année dernière « l’antisémitisme profond et virulent » par sa défense de l’ouvrage contrefait du « Protocole des Sages de Sion », a clamé au mois de juillet que les Russes avaient porté la responsabilité de la mort des Juifs alors que, selon les historiens traditionnels, ces meurtres avaient été commis par les Polonais et par les Ukrainiens.

Et Jaroslaw Szarek, président de l’Institut du souvenir national polonais, a déclaré durant l’été que les auteurs du massacre des Juifs de Jedwabne – dont il a été largement accepté qu’il s’agissait des Polonais – “étaient des Allemands, qui ont utilisé dans leur propre machine de terreur un groupe de Polonais”.

Pour sa part, Jan Gross, historien juif américano-polonais, est actuellement l’objet d’une enquête pénale qui a été ouverte à son encontre cette année en raison de propos tenus dans lesquels il affirmait que les Polonais avaient tué plus de Juifs Durant l’Holocauste que d’Allemands pendant la guerre. Cette poursuite judiciaire a été lancée à la suite de plaintes émises contre Gross, qui aurait contrevenu à une loi criminalisant les insultes proférées contre « l’honneur de la nation polonaise ».

« Et pourtant, malgré toutes ces questions, la Pologne est l’une des meilleures – sinon la meilleure – nation en Europe dans laquelle être juif aujourd’hui », a écrit Matthew Tyrmand, éditorialiste et fils de l’auteur juif polonais bien connu Leopold Tyrmand, dans une lettre ouverte récemment et publiée par le Warsaw Point au mois d’avril.

“Dans la Pologne d’aujourd’hui, les actes d’antisémitisme violents sont peu nombreux et plutôt rares”, a-t-il noté, ajoutant : “Dans la majorité des grandes villes polonaises, il y a maintenant des synagogues actives, des Shabbat ouverts qui sont organisés le vendredi soir, des conférences et le port de symboles juifs comme l’Etoile de David qui sont devenus de rigueur.”