Parmi les images habituelles de Yom HaZikaron, il y a celles des veuves et des orphelins qui pleurent sur les tombes, les politiciens qui discourent longuement sur le sacrifice, le devoir et l’honneur pendant les cérémonies nationales, la flamme vacillante d’une bougie près du portrait d’un soldat tombé au combat.

Mais qu’en est-il de ceux qui ne sont pas tombés au combat ? Ceux qui rentrent péniblement chez eux après la guerre, qui vieillissent et qui luttent tous les jours contre les souvenirs, les souvenirs de ce qu’ils ont vu, les souvenirs des amis qu’ils ont perdu.

A Yom HaZikaron, et pendant le reste de l’année, les morts – et les familles qu’ils ont laissé derrière eux – ont besoin de soins appropriés. Mais ceux qui vivent aussi. Deux organisations différentes, mais complémentaires, cherchent à apporter ce soutien.

L’Organisation des Veuves et des Orphelins de Tsahal (IDF Widows and Orphans Organization, IDFWO) existe depuis des décennies grâce aux opérations de collecte d’argent à travers le monde. Fondée en 1991, elle apporte un soutien matériel aux familles des soldats, des agents de police, et des agents de la police des frontières tombés au combat.

Des enfants de l'Organisation des Veuves et des Orphelins de Tsahal, avec le Premier ministre Benjamin Netanyahu avant le Jour du Souvenir d'Israël,d ans le bureau du Premier ministre, le 9 mai 2016. (Crédit : Haim Tzach/GPO)

Des enfants de l’Organisation des Veuves et des Orphelins de Tsahal, avec le Premier ministre Benjamin Netanyahu avant le Jour du Souvenir d’Israël,d ans le bureau du Premier ministre, le 9 mai 2016. (Crédit : Haim Tzach/GPO)

Quant à Resisim, une organisation dont le nom signifie en hébreu tessons, éclats ou fragments, a été créée il y a seulement deux ans et parle la langue des start-ups. L’organisation, qui est gérée sur la base du partenariat, propose un endroit pour que les vétérans puissent raconter leur histoire, et si cela est nécessaire, les diriger vers un professionnel. Le nom de l’organisation fait référence aux éclats d’obus ainsi qu’à la nature fragmentée de la mémoire et de la nécessité des vétérans de se reconstruire après leur service.

IDFWO a un certain soutien du ministère de la Défense, ses membres rencontrent le Premier ministre, et les stars israéliennes tournent des vidéos, dignes de grands clips, pour leur chaîne YouTube.

Resisim, pour sa part, organise ses cérémonies de Yom HaZikaron dans un jardin quelconque.

A la recherche d’une histoire

A la tombée de la nuit, dans le centre de Tel Aviv, un groupe de 300 jeunes israéliens se rassemblent dans un espace niché entre les immeubles de la rue Mazeh pour la cérémonie « alternative » de Resisim.

Yaron Edel a fondé Resisim avec sa femme, Hadas. Il s’est rendu compte que même s’il avait servi pendant cinq ans dans la brigade Nahal de l’armée israélienne, après qu’il soit sorti de l’armée, « personne ne lui a jamais rien demandé » à propos de son service, « pas les parents, pas les amis, personne », a-t-il confié au Times of Israël avant la cérémonie.

Yaron Edel, fondateur de l'association Resisim, pare de son service militaire à Jérusalem, le 13 novembre 2015. (Crédit : autorisation)

Yaron Edel, fondateur de l’association Resisim, pare de son service militaire à Jérusalem, le 13 novembre 2015. (Crédit : autorisation)

Il y a quelques années, il est tombé sur une photographie de son unité, qui a mené une bataille féroce contre le Hezbollah près de la rivière Saluki au Liban pendant la guerre de 2006. En voyant cette image, cela l’a poussé à commencer à parler de ce qu’il avait vécu et depuis, il n’a pas cessé.

Avec un budget restreint et quelques dizaines de bénévoles, l’organisation d’Edel recueille les histoires des anciens combattants d’Israël.

Edel, barbu à lunette, veut finalement « accroître » l’organisation, a-t-il confié, empruntant un terme utilisé principalement dans le monde des start-ups. Au lieu de deux cérémonies pour Yom HaZikaron – à Jérusalem et à Tel Aviv – Edel veut en organiser 15, dans les villes et les villages dans tout le pays.

Contrairement à l’organisation de gauche Breaking the Silence, et à l’organisation de droite My Truth, qui poussent les soldats à raconter leur service, Resisim n’a pas d’agenda politique.

‘Nous ne cherchons pas la vérité, nous cherchons l’histoire’

Si l’histoire de quelqu’un parle de la manière dont il déteste les Arabes « alors c’est son histoire ». Et si leur histoire raconte combien il déteste Israël et son contrôle sur la Cisjordanie et la bande de Gaza, « alors c’est son histoire, aussi bien », a expliqué Edel.

« Je vais aller encore plus loin : Si l’histoire de quelqu’un est un mensonge, cela reste leur histoire. Nous ne cherchons pas la vérité, nous cherchons l’histoire. Chacun a sa propre vérité », a-t-il ajouté.

La quelque centaine de participants qui s’est rassemblée pour écouter ces histoires se tient dans la cour, habillée pour la plupart en jeans et en chemises qui dépassent du pantalon. Ils sont assis sur des tapis ou sur des poufs légèrement colorés.

La cérémonie commence à 20 heures avec le bruit des sirènes du mémorial qui traversent la nuit dans tout le pays.

Lior Raz, ancien commando de l’armée israélienne qui, avec Avi Issacharoff du Times of Israël, a créé et est la vedette du programme télévisé à succès israélien Fauda, préside l’événement.

Alors que cet été marquera le dixième anniversaire de la Deuxième guerre du Liban, les trois intervenants principaux, une pièce musicale et un poète récitant des vers racontent à la petite foule de Tel Aviv ce que la guerre signifiait pour eux.

Reut Stoller, vétéran de l'armée israélienne, parle de son service militaire pendant la Deuxième Guerre du Liban pendant un évènement de l'association Resisim, à Tel Aviv, le Jour du Souvenir, le 10 lai 2016. (Crédit : Judah Ari Gross/Times of Israel)

Reut Stoller, vétéran de l’armée israélienne, parle de son service militaire pendant la Deuxième Guerre du Liban pendant un évènement de l’association Resisim, à Tel Aviv, le Jour du Souvenir, le 10 lai 2016. (Crédit : Judah Ari Gross/Times of Israel)

Pour Reut Stoller, soldate de l’Unité Egoz de la brigade Golani, cela voulait dire aller à des enterrements des personnes qu’elle ne connaissait pas. Cela signifiait « dire à des mères qui appelaient, que tout allait bien, même quand ce n’était pas le cas ».

Stoller, cheveux bouclés et habillée à la mode, commence son histoire d’auto-dépréciation ; elle reconnaît que son expérience en temps de guerre où elle participait à des enterrements n’était pas comparable aux expériences de ceux qu’elle a aidé à enterrer. A la fin de son discours, elle a expliqué que raconter son histoire « lui permet d’enlever une autre couche » et de la rapprocher au plus près de sa paix personnelle.

Uri Hetz, qui a combattu dans une brigade de reconnaissance de tank, donne ce que la plupart des personnes ont considéré le récit le plus réel d’un service en temps de guerre. Il y avait une période d’attente tendue avant que son unité de réserve ne soit inévitablement appelée, et la perte totale d’énergie et le découragement ressentis lorsqu’il a finalement reçu l’appel.

Les combats de nuit, se souvient-il, étaient exactement « comme dans les films, avec des canons et des balles fusant dans l’air ». Il est encore hanté par l’image d’un tank frappé par un missile du Hezbollah, qu’il a vu à travers une paire de jumelles à deux kilomètres de distance. Hetz s’est tout simplement senti impuissant, a-t-il déclaré.

“Yotam Lotan, Noam Goldman, Gilad Shtukelman et Nimrod Segev”, a déclaré Hetz, en récitant les noms des membres de tank qui sont morts dans l’attaque d’une voix légèrement différente.

Uri Hetz, vétéran de l'armée israélienne, parle de son service militaire pendant la Deuxième Guerre du Liban pendant un évènement de l'association Resisim, à Tel Aviv, le Jour du Souvenir, le 10 lai 2016. (Crédit : Judah Ari Gross/Times of Israel)

Uri Hetz, vétéran de l’armée israélienne, parle de son service militaire pendant la Deuxième Guerre du Liban pendant un évènement de l’association Resisim, à Tel Aviv, le Jour du Souvenir, le 10 lai 2016. (Crédit : Judah Ari Gross/Times of Israel)

Son unité a finalement été retirée du Liban pendant quelques jours pour récupérer. « J’ai appelé mon père et je lui ai demandé ‘Mais qu’est-ce que je fais ici ?’, a raconté Hetz. Mon père avait combattu plusieurs fois. Il m’a dit, ‘Tu défends le pays. Tu défends ta mère. Tu me défends. Tu défends tes frères et sœurs’. »

Il semblait être au bord des larmes lorsqu’il a ajouté, « Cela m’a vraiment beaucoup aidé ».

La cérémonie se termine avec le chant de l’hymne national Hatikva.

Des embrassades, des bourses et des retraites

Pour les familles de soldats tombés, chaque jour est un Jour du Souvenir. L’absence d’un parent ou d’une épouse n’est pas seulement ressentie pendant le Jour du Souvenir mais toute l’année, note Nava Shoham-Solan, présidente de l’Organisation des Veuves et les Orphelins de Tsahal depuis 2007.

Shoham-Solan n’est pas seulement la présidente d’une association, elle est elle-même veuve. Pendant la Première Guerre du Liban, elle a perdu son mari, le major Raanan Shoham, et elle a élevé seule ses deux enfants.

Nava Shoham-Solan, présidente de l'Oragnisation des veuves et orphelins de Tsahal, photographie non datée. (Crédit : autorisation)

Nava Shoham-Solan, présidente de l’Oragnisation des veuves et orphelins de Tsahal, photographie non datée. (Crédit : autorisation)

« Tous les jours, je me réveille sans mari et tous les soirs, je vais me coucher sans mari, explique-t-elle. C’est quelque chose dans votre ADN. Même si vous vous remariez ou que vous avez un petit ami, ce n’est pas quelque chose que vous oubliez ».

Pourtant, avec une attention supplémentaire pour les personnes tuées, les amis et les membres de la famille qui ne savent pas quoi dire, le Jour du Souvenir peut être un moment particulièrement difficile pour les veuves et les orphelins, note Shlomi Nahumson, le jeune directeur de l’organisation.

Plus d’un million d’Israéliens ont visité les 52 cimetières militaires du pays mercredi. Aux milliers d’orphelins et de veuves parmi eux, Nahumson souhaite apporter un peu plus de confort, explique-t-il.

L’Organisation des Veuves et les Orphelins de Tsahal a lancé un programme l’année dernière pour envoyer des volontaires dans les cimetières dans tout le pays afin d’apporter un soutien émotionnel aux familles endeuillées.

« Nous allons continuer cette tradition que nous avons commencée l’année dernière », explique-t-il au téléphone.

Soixante-huit personnes ont pris part à l’initiative mercredi, qui est surnommée Sayeret Hibukim en hébreu, ou la « Brigade des Embrassades ».

Shlomi Nachumson, jeune directeur de l'Organisation des veuves et orphelins de Tsahal, prend dans ses bras un enfant orphelin dans sa maison de Cisjordanie, le 11 mai 2016. (Crédit : autorisation)

Shlomi Nachumson, jeune directeur de l’Organisation des veuves et orphelins de Tsahal, prend dans ses bras un enfant orphelin dans sa maison de Cisjordanie, le 11 mai 2016. (Crédit : autorisation)

Mais ce n’est pas seulement un effort une seule fois dans l’année, avec quelques étrangers donnant quelques embrassades réconfortantes, explique Nahumson. C’est plus un lien dans « une chaîne de relation et de soutien ».

Les volontaires sont des conseilleurs des programmes que l’Organisation des Veuves et les Orphelins de Tsahal propose quatre fois par an, pendant l’été, à Souccot, Hanoukka et Pessah. Ce sont des gens que les enfants ont déjà rencontrés.

Ces 68 volontaires ont travaillé pour donner aux familles des personnes tombées « la force d’aller de l’avant », explique-t-il. « C’est comme de l’oxygène ».

La douleur ne va jamais disparaître, dit Shoham-Solan, « mais nous pouvons leur donner une épaule sur laquelle pleurer ».

Membres de l'Organisation des veuves et orphelins de Tsahal en visite aux familles endeuillées sur les tombes de leurs proches au cimetière du mont Herzl, à Jérusalem, le 11 mai 2016. (Crédit : autorisation)

Membres de l’Organisation des veuves et orphelins de Tsahal en visite aux familles endeuillées sur les tombes de leurs proches au cimetière du mont Herzl, à Jérusalem, le 11 mai 2016. (Crédit : autorisation)

Cherchant à aider d’autres femmes qui ont perdu leurs maris, Shoham-Solan s’est portée volontaire pour l’organisation très tôt. L’organisation est depuis devenue le seul représentant officiellement reconnu pour les orphelins et les épouses de soldats tombés.

Pendant 25 ans, l’Organisation des Veuves et des Orphelins de Tsahal a fourni un soutien matériel aux familles des membres du personnel de sécurité qui sont morts dans les guerres d’Israël. Aujourd’hui, environ 8 000 personnes reçoivent l’aide de l’organisation, dont approximativement 5 000 veuves et 3 000 orphelins, explique Shoham-Solan.

Le groupe offre également un soutien à 52 veufs, ajoute-t-elle.

Il reçoit une partie de son budget du ministère de la Défense, mais seulement une partie, souligne Shoham-Solan, et le reste vient de donations privées.

En plus du soutien émotionnel à travers la « Brigade des Embrassades » lors du Jour du Souvenir et les programmes pour enfants, l’Organisation des Veuves et des Orphelins de Tsahal apporte toute une série d’autres services.

Le grand rabbin de l'armée israélienne, Rafi Peretz, apprend à un orphelin à mettre ses tefilins pour la première fois pendant une cérémonie de bar mitzvah organisée par l'Organisation des veuves et des orphelins de Tsahal, photographie non datée. (Crédit : autorisation)

Le grand rabbin de l’armée israélienne, Rafi Peretz, apprend à un orphelin à mettre ses tefilins pour la première fois pendant une cérémonie de bar mitzvah organisée par l’Organisation des veuves et des orphelins de Tsahal, photographie non datée. (Crédit : autorisation)

En plus des programmes pour les enfants, les veuves et les veufs sont invités à leurs propres retraites pendant une semaine, une opportunité d’échapper à leurs responsabilités de parent seul, explique Shoham-Solan.

« Ils peuvent partager leur douleur et se sentir à l’aise de parler avec d’autres veufs qui vivent la même perte », explique-t-elle.

Les orphelins et les veuves peuvent candidater à des bourses. Au début de l’année, les enfants reçoivent du matériel scolaire de l’organisation. Le groupe organise des fêtes de bar mitzah « énormes » pour les orphelins juifs et aux orphelins chrétiens, druzes et musulmans des célébrations religieuses qui leur sont propres.

L’Organisation des Veuves et des Orphelins de Tsahal de Nava Shoham-Slona apporte un soutien matériel pour les femmes, les maris et les enfants de ces soldats qui sont morts dans la bataille.
Resisim de Yaron Edel apporte un soutien émotionnel aux soldats qui ont survécu.

Un groupe est traditionnel, l’autre non conventionnel. Mais le Jour du Souvenir, les deux organisations veulent tout simplement aider.