Le bureau de l’éminent député issu de la Liste arabe unie à la Knesset possède une ambiance distinctement palestinienne. Son bureau et ses étagères contiennent de nombreuses photos de lui-même où il pose en compagnie de Yasser Arafat, dont il a été un proche conseiller sur les affaires israéliennes et aux côtés de Mahmoud Abbas, le successeur d’Arafat à la tête de l’Autorité palestinienne dont il est également un confident. Seules les photographies de ses deux filles et de sa mère sont plus nombreuses.

Ceux qui le connaissent ne sont toutefois pas surpris par l’atmosphère qui se dégage de l’espace de travail de ce législateur appartenant à la Knesset israélienne.

Tibi, gynécologue de formation, est né en 1958 dans la ville de Taibe, au nord d’Israël. Les sondages l’ont désigné comme le politicien le plus populaire parmi les Israéliens arabes. Pour de nombreux Juifs israéliens, il est considéré comme un provocateur doté toutefois d’un grand sens de l’humour et, pour de nombreux Arabes en Israël, il représente un leader fort, intelligent et solide capable de se dresser face à l’establishment.

En 2015, Tibi est devenu le premier député arabe israélien à être invité à la Maison Blanche et il a fait deux apparitions remarquées, l’une aux Nations unies – dans l’entourage d’Abbas en 2012 – et l’autre au Parlement européen en 2014.

Ahmad Tibi brandit un drapeau palestinien sur le sommet du mont du Temple, le 3 janvier 2015 (Crédit : Deuxième chaîne /Tamar Abidat)

Ahmad Tibi brandit un drapeau palestinien sur le sommet du mont du Temple, le 3 janvier 2015 (Crédit : Deuxième chaîne /Tamar Abidat)

En tant que législateur, il est le défenseur le plus fervent de l’identité double portée par de nombreux citoyens arabes d’Israël : Ethniquement palestiniens mais également citoyens d’Israël.

En 2003, les députés issus du parti du Likud avaient tenté de le disqualifier dans la course électorale à la Knesset en raison du travail intensif qu’il menait aux côtés des chefs palestiniens, une initiative avait été bloquée par la Cour Suprême d’Israël.

Dans une interview récente accordée au Times of Israel, Tibi affirme que c’est en raison de cette double identité que les Arabes en Israël, conformément aux récents sondages, sont deux fois plus susceptibles que les autres – Juifs israéliens et les Palestiniens dans la Bande de Gaza – de soutenir et de croire à la solution à deux états.

Basel Ghattas, au centre, député de la Liste arabe unie, à son arrivée à l'unité d'enquête Lahav 433 à Lod, le 20 décembre 2016. (Crédit : Flash90)

Basel Ghattas, au centre, député de la Liste arabe unie, à son arrivée à l’unité d’enquête Lahav 433 à Lod, le 20 décembre 2016. (Crédit : Flash90)

La perception par l’opinion publique du parti de la Ligue arabe unie de Tibi, qui représente la majorité des Arabes israéliens, a été frappée par deux affaires récentes. La dernière a impliqué le député Basel Ghattas, interrogé mardi et arrêté vendredi en raison de soupçons portant sur un trafic de téléphones cellulaires et la remise de messages codés à des prisonniers condamnés pour terrorisme au sein d’une prison israélienne.

Lorsque la police a évoqué l’histoire, dimanche, pour la première fois, le ministre de la Défense Avigdor Liberman a qualifié la Liste arabe unie de « liste d’espions et de traîtres ». (Tibi a décliné la demande émanant du Times of Israel de commenter l’affaire Ghattas, qui a éclaté plusieurs semaines après que cet entretien a eu lieu).

La seconde affaire nuisant à la réputation de la Liste arabe unie a été le boycott organisé des funérailles de l’ancien président israélien Shimon Peres. Dans la seconde moitié de sa vie, Peres s’était consacré à l’amélioration des relations entre les Juifs et les Arabes. Alors, lorsque Tibi et les autres membres de la formation ont annoncé qu’ils ne se rendraient pas à la cérémonie de l’ultime hommage, de nombreuses personnes en Israël, pour la plupart des Israéliens arabes, ont eu le sentiment de ne pas avoir montré le respect approprié à un homme qui était globalement connu pour son désir de paix.

Tibi a défendu sa décision de ne pas se rendre à ces funérailles, affirmant que le boycott ciblait véritablement le caractère nationaliste de la cérémonie et non pas l’homme de paix. Il a d’ailleurs rendu visite à la famille de Peres, chez elle, un peu plus tard.

Toutefois, il reconnaît que lui et les autres législateurs de la formation ont “endommagé” les relations avec les Juifs par cette absence et agi contre la volonté de la majorité des Israéliens arabes qui, selon le sondage, soutenaient la présence des membres de la Liste arabe unie lors de la cérémonie.

Il indique que son parti doit « intérioriser » le fossé qui existe entre lui et son électorat en ce qui concerne l’affaire du dernier hommage rendu à Peres.

“J’honore ceux qui nous ont critiqué parce que nous n’avions pas participé. Je suis quelqu’un qui accepte la critique. Et nous, en tant que Liste arabe unie, nous devons accepter la critique », explique-t-il.

Il ajoute que la présence d’Abbas, qui a été largement saluée, lors de la cérémonie de funérailles de Peres, tenait davantage d’un calcul politique – le président américain Barak Obama étant présent – que d’un mouvement purement altruiste.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu serre la main du président de l'Autorité palestinienne Mahmoud Abbas au cimetière du mont Herzl, le 30 septembre 2016 (Crédit : capture d'écran Deuxième chaîne.)

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu serre la main du président de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas au cimetière du mont Herzl, le 30 septembre 2016 (Crédit : capture d’écran Deuxième chaîne.)

Evoquant la possibilité d’une solution à deux états pour régler le conflit israélo-palestinien, le législateur vétéran – cela fait 17 ans qu’il a intégré la Knesset – déclare que les Israéliens doivent croire que les factions palestiniennes, dont le groupe islamiste populaire du Hamas qui est considéré par la plupart des gouvernements occidentaux comme un groupe terroriste, apprendra à se normaliser en tant qu’état une fois que s’achèvera l’occupation de la Cisjordanie en Israël et qu’un état palestinien souverain sera établi.

Avec leur propre état, dit Tibi, les Palestiniens « investiront davantage dans l’informatique et les hautes-technologies que dans les tanks et dans une force aérienne palestinienne. »

Il ne peut pas avancer de preuve du changement du Hamas. Toutefois, estime-t-il, la violence du groupe est un symptôme de l’occupation et si cette dernière venait seulement à s’achever, alors « comme toutes les nations après une occupation », même les groupes engagés dans la violence s’intéressaient davantage à construire l’état. Si on ne peut pas accepter cette idée, ajoute Tibi, « cela signifie que vous vivrez par l’épée pour toujours ».

Les dirigeants du Hamas de Gaza Ismail Haniyeh, (au centre) et Mousa Abu Marzouq, à droite, brandissent une arme et saluent leurs partisans pendant une cérémonie marquant le 27e anniversaire de la création du mouvement islamiste le 14 décembre 2014 dans la ville de Gaza. (Crédit : AFP / MAHMUD HAMS)

Les dirigeants du Hamas de Gaza Ismail Haniyeh, (au centre) et Mousa Abu Marzouq, à droite, brandissent une arme et saluent leurs partisans pendant une cérémonie marquant le 27e anniversaire de la création du mouvement islamiste le 14 décembre 2014 dans la ville de Gaza. (Crédit : AFP / MAHMUD HAMS)

Tibi n’est pas seulement citoyen d’Israël, mais il est également un produit de l’état juif. Un “amoureux des langues”, tel qu’il se décrit lui-même.

Il parle l’hébreu de façon éloquente, et, de temps en temps, sa langue aigüe émet des phrases en Yiddish à la Knesset pour s’adresser directement aux législateurs ultra-orthodoxes, mais également pour susciter les rires.

Mieux que tout autre politicien arabe, les mots prononcés par Tibi peuvent atteindre un public juif plus large en venant briser la méfiance sous les coups de l’humour.

Et peut-être plus que n’importe quel autre politicien arabe, Tibi a également la capacité de savoir exploiter la conscience juive israélienne et de parler directement à son coeur.

Ardent critique du déni de l’Holocauste dans le monde arabe, son discours lors de la journée internationale de la mémoire de l’Holocauste, en 2010, a été considéré par le président israélien Reuven Rivlin comme le meilleur jamais prononcé devant la plénière.

“J’attends toujours que le Premier ministre fasse une allocution qui vienne en parallèle à celle au cours de laquelle j’ai révélé mon empathie pour la souffrance des Juifs”, dit Tibi.

Tandis que la réputation de provocateur de Tibi émane largement de ses concerts de cris passionnés lors des séances plénières – il a récemment affiché sa désapprobation face à un projet de loi visant à réduire au silence l’appel à la prière dans les mosquées en récitant l‘appel à la prière à la tribune de la Knesset – il insiste sur le fait qu’il ne cherche pas le conflit, mais qu’il n’acceptera pas « d’être traité avec condescendance ».

“Je ne me tairai jamais lorsque quelqu’un cherche à salir l’opinion publique arabe ou mon peuple. Je n’ai pas cette qualité de tendre l’autre joue. Mais… Je dis que nous avons toujours tenté de réduire les fossés qui existent entre nous, de créer un dialogue qui rapproche les gens sur la base du respect mutuel”, dit-il.

Il tend la main pour travailler avec les membres du gouvernement actuel, dit-il, et rappelle qu’il travaille d’ores et déjà aux côtés d’Aryeh Deri, ministre de l’Intérieur, et de Moshe Kahlon, ministre des Finances. Il témoigne également de l’amitié à Rivlin “malgré l’abysse politique” qui existe entre les deux hommes.

Rivlin soutient le contrôle de la Cisjordanie par Israël alors que Tibi espère y voir la construction d’un état palestinien.

Le président du parlement israélien Yuli Edelstein rencontre des représentants des factions de la Knesset, parmi lesquels Ahmad Tibi (à droite) dans son bureau du parlement israélien le 3 décembre 2014 (Crédit : Isaac Harari/Flash90)

Le président du parlement israélien Yuli Edelstein rencontre des représentants des factions de la Knesset, parmi lesquels Ahmad Tibi (à droite) dans son bureau du parlement israélien le 3 décembre 2014 (Crédit : Isaac Harari/Flash90)

Rivlin “s’abstient de faire preuve de paternalisme et de condescendance et a bien plus d’empathie et affiche plus de compréhension [envers les Arabes] que les leaders du Parti travailliste ou du Mapai à leur époque », indique Tibi, se référant au premier parti au pouvoir en Israël qui avait fusionné plus tard avec les travaillistes.

Alors que la bataille politique fait rage concernant l’accès des Musulmans et des Juifs au mont du Temple à Jérusalem, connu sous le nom de Haram al-Sharif pour les Musulmans, Tibi n’hésite pas à entrer dans l’arène. Au cours de l’interview, il fait part de son opposition à la prière des Juifs sur le mont, et dit ne pas croire que les deux anciens temples aient existé sur le lieu saint.

Comme d’autres politiciens arabes musulmans avant lui, Tibi explique ne pas désirer entrer dans un combat de récits narratifs en ce qui concerne le site sacré.

“Je pense que nous n’arriverons jamais à un accord historique, parce que dans la majorité des cas, lorsqu’il y a une querelle entre différentes croyances, il y a des frictions et des confrontations”, estime-t-il. « Je ne veux pas nier la réalité de votre foi. Vous pouvez croire ce que vous voulez’”, ajoute-t-il.

S’il accorde aux Juifs le droit de croire en ce qu’ils veulent, et que les Juifs pensent que le mont du Temple est leur site le plus sacré, alors pourquoi Tibi s’oppose-t-il à la prière des Juifs sur le mont ?

A cela, il répond : « Dans une mosquée, c’est particulièrement le cas à Al-Aqsa, seuls les Musulmans ont le droit de prier, parce que c’est un lieu qui n’appartient qu’aux Musulmans. Et tout [au mont du Temple] est le territoire de la mosquée Al-Aqsa. Il s’agit de 144 dunam (14,4 hectares) dont chaque mètre est sacré”.

L’entretien s’est achevé par l’évocation de la violence envers les femmes dans la communauté arabe, dont Tibi est un virulent critique. Même s’ils ne forment qu’un cinquième de la population, les Arabes représentent 50 % des femmes qui sont tuées en Israël chaque année. Fréquemment, les assassins – souvent des membres de la famille – ne sont jamais traduits en justice.

Tibi qualifie le meurtre de ces femmes de “phénomène primitif”. Il explique qu’il remonte à ce que les Musulmans appellent le Jahiliye, le temps de l’ignorance ponctuée d’immoralité avant l’ascension de l’islam.

Mais il dénonce également la violence terrible en général qui frappe la communauté arabe, notant que depuis l’an 2000, presque 1 200 Arabes ont été tués par des Arabes.

« C’est un terrorisme social, comme l’assassinat de femmes est un terrorisme de genre », dit-il.

Ce qui suit est un le contenu de l’interview qui a été légèrement édité.
***

De récents sondages ont déterminé que les citoyens arabes d’Israël ont deux fois plus de probabilité que les citoyens juifs et les Palestiniens de Cisjordanie et de Gaza de soutenir les démarches difficiles visant à rendre possible une solution à deux états, et qu’ils sont deux fois plus nombreux à espérer qu’un accord de paix puisse être réalisé lors des années à venir. Pourquoi les Arabes israéliens gardent-ils plus d’espoir que les autres ?

La personnalité de chaque Arabe en Israël possède deux composantes compliquées. La première, la composante nationale : Nous sommes des Palestiniens et nous faisons partie du peuple palestinien.

Et la composante civile : nous sommes des citoyens de l’Etat d’Israël. Donc nos intérêts, civil et national, sont multipliés par deux en ce qui concerne la fin de l’occupation et l’application d’une vision à deux états.

Je ne suis pas surpris par les chiffres et, en fait, cela a toujours été comme ça. La population arabe palestinienne au sein de l’état d’Israël a toujours soutenu la solution à deux états, plus que les Juifs en Israël.

Et au sein de la population palestinienne, parfois les habitants de la Cisjordanie et de Gaza se sont montrés plus enthousiastes, parfois cela a été nous.

Mais nous avons toujours été favorables à une solution à deux états, qui finalement s’est dissoute, la construction des implantations ayant réduit les chances de l’établissement d’un état palestinien viable.

Peut-être à l’époque d’Oslo, la proportion des Arabes qui soutenaient la solution à deux états était plus importante que ce n’est le cas maintenant.

Aujourd’hui, c’est presque 90 % selon des études récentes…

Je doute de l’exactitude de cette statistique. Mais je ne suis pas surpris par le fait que la population arabe et palestinienne en Israël veuille vraiment une solution qui vienne mettre un terme au conflit et à l’occupation et qui vienne entériner l’existence de deux états.

Ce n’est pas seulement qu’ils veulent une solution à deux états, c’est aussi qu’ils pensent qu’elle peut réellement voir le jour, dit l’étude.

Il y a aussi de la pensée magique. Ces gens veulent, ils espèrent également.

Et ils expriment donc de l’optimisme, même si récemment, si je dis bien la vérité, il n’y a pas vraiment de base pour se montrer optimiste. La réalité est beaucoup plus morose, plus difficile et la chance d’établir deux états dans un avenir proche n’est vraiment pas évidente.

Avez-vous un autre plan si la solution à deux états devait vraiment être mise dans un tel péril ?

Voyez, il y a deux options qui se présentent au Premier ministre : Deux états ou un état, ce qui signifierait un état démocratique binational qui s’étendrait depuis le fleuve du Jourdain jusqu’à la mer méditerranée.

Je sais qu’un seul état est une perspective de cauchemar pour de nombreux Israéliens… Mais Netanyahu choisit en permanence la troisième option, celle que nous n’avons pas encore suggérée – à savoir le statu quo.

C’est plus confortable pour lui de laisser les choses telles quelles sont.

En par conséquent, soit vous voulez vraiment deux états – comme la majorité de notre opinion publique le désire – soit vous serez obligé de prendre de plus en plus compte de la possibilité d’un état binational.

Les chefs du sionisme disent que c’est la fin du sionisme, ou la fin d’Israël dans son état présent. Mais vous ne pouvez pas avoir les deux : Nier la solution à deux états et parler de cauchemar en évoquant la possibilité d’un état binational.

Comment répondriez-vous à l’affirmation de Netanyahu qui dit être favorable à deux états mais que cette solution n’est pas raisonnable actuellement au vu de l’état de chaos dans lequel se trouve plongé le Moyen Orient ?

Avant ce soi-disant chaos, Netanyahu trouvait d’autres excuses et ne faisait rien non plus.

Prenons sérieusement en considération cette “excuse” une seule seconde. Comment y répondriez-vous ?

Il n’y a pas de lien. En fait, face au chaos, nous devons absolument créer la stabilité. La stabilité ici dans le pays est dépendante de la fin de l’occupation, et de l’établissement de deux états.

C’est la solution. La solution n’est pas d’échapper à un accord et d’inventer des excuses pour ne pas fonder un état palestinien.

Netanyahu a toujours eu des excuses. Maintenant, c’est le chaos.

Autrefois, ça a été l’Iran. Une autre fois, c’était les divisions des Palestiniens. Une autre fois encore, c’était que les Palestiniens étaient unis mais qu’il ne voulait pas parler avec le Hamas. Il y a toujours des excuses. Et parfois, ces excuses sont contradictoires. Ce qui est important, pour Netanyahu, ce n’est pas de progresser.

Le membre arabe de la Knesset, Ahmed Tibi (à gauche) s'entretenant avec le Premier ministre Benjamin Netanyahu lors d'une session de la Knesset d'une commission d'enquête parlementaire sur la violence dans la communauté arabe, le 13 février, 2012 (Crédit : Kobi Gideon / Flash90)

Le membre arabe de la Knesset, Ahmed Tibi (à gauche) s’entretenant avec le Premier ministre Benjamin Netanyahu lors d’une session de la Knesset d’une commission d’enquête parlementaire sur la violence dans la communauté arabe, le 13 février, 2012 (Crédit : Kobi Gideon / Flash90)

En fait, Netanyahu ne soutient pas une solution à deux états, malgré le discours tenu à Bar Ilan [en 2009]. Dans ce discours, il avait appelé l’existence d’un état palestinien démilitarisé. Il n’avait pas évoqué un état palestinien indépendant et souverain. Il pense que l’état palestinien doit rester un nain placé sous la tutelle d’Israël.

Alors que répondriez-vous aux Israéliens qui disent « A la seconde où il y a aura un état palestinien, le Fatah étant faible, c’est le Hamas qui s’en saisira et nous ne pouvons prendre le risque que cela arrive » ?

En premier lieu, habituellement, je respecte la démocratie. Je pense que le monde entier a commis une erreur lorsqu’il n’a pas permis au Hamas de gouverner après les premières élections de 2006, à Gaza en particulier.

On ne devrait pas profiter de la démocratie.

Je vous le dis, s’il devait y avoir une option sérieuse pour l’établissement d’un état palestinien, la majorité des Palestiniens choisiraient un comportement permettant de faire avancer l’état et investiraient davantage dans l’informatique et dans les hautes-technologies que dans les tanks et dans une force aérienne palestinienne.

Avec-vous une preuve à avancer que c’est ainsi qu’agiraient les Palestiniens une fois leur état obtenu ? Ils ont eu des élections et la majorité a voté en faveur du Hamas.

Parce que ces gens étaient encore sous occupation. Il y a une différence entre les factions palestiniennes sous occupation et le comportement de dirigeants palestiniens dans le cadre d’un état indépendant et souverain.

Et c’est un comportement complètement différent. Dans le monde entier, et en Palestine, ce n’est pas différent : vous ne pouvez pas vous attendre à ce que les populations se montrent agréables lorsqu’elles subissent l’occupation et qu’elles agissent conformément aux protocoles respectés par les états indépendants sur tout le globe.

Imaginons une seconde que demain, Netanyahu convienne du fait qu’il est temps de créer un état palestinien et que les Palestiniens parviennent, d’une manière ou d’une autre, à gérer un processus électoral. L’occupation se serait achevée la veille. Est-ce que le premier gouvernement pour lequel voterait la population serait soudainement différent ? Nous savons que le Fatah craint que le Hamas ne réussisse à remporter mêmes des scrutins municipaux.

Ce n’est pas important pour moi de savoir pour qui voterait le peuple palestinien.

Je rendrais les honneurs aux dirigeants qui seraient alors choisis. Je présume qu’avec l’option de l’établissement d’un état palestinien souverain, et si les Palestiniens sont convaincus que cette possibilité est proche, leur comportement sera différent de celui d’une nation sous occupation.

Le Hamas sera différent ?

Je pense que toutes les factions palestiniennes, le Hamas comme le Fatah, se comporteront différemment s’il y a un état souverain. Il n’y aura plus besoin de factions.

Il y aura des partis idéologiques, avec des plans de travail, il n’y aura plus de factions. Il n’y aura plus besoin que des factions armées viennent arracher un état palestinien souverain.

C’est comme si vous changiez pour eux l’idéologie des membres du Hamas, qui n’a jamais soutenu une solution à deux états.

Non. Vous vous trompez. Sheikh Ahmad Yassin [fondateur spirituel du Hamas] et aussi [le chef politiquer du Hamas] Khaled Meshaal ont évoqué la solution à deux états.

Ils ont déclaré qu’ils étaient favorables à cette solution. Meshaal l’a dit à Newsweek, je pense. (Meshaal a indiqué à Newsweek que si la solution à deux états devait être adoptée, son groupe respecterait « la volonté du peuple palestinien »)

Mais n’est-ce pas la raison pour laquelle je me trompe parce que, même si Meshaal l’a dit à Newsweek, un jour après l’autre et 99 % du temps, la rhétorique du Hamas est que : « Nous allons récupérer la terre entière appartenant à la Palestine historique »…

Parce qu’ils sont sous occupation. Et ils entendent jour après jour de la part de gouvernement que le peuple palestinien n’existe pas et qu’il n’y aura pas d’état palestinien.

On va couper, on va conquérir, on va raser, c’est ce qu’ils entendent du côté israélien.

De vos questions, on peut entendre qu’il y a des méchants – les Palestiniens – et qu’il y a des gentils, les Israéliens sous occupation. Ce sont les Palestiniens qui sont sous occupation et les Israéliens qui sont les occupants. Vous devez bien définir cela et mentionner cette équation.

Même si vous acceptez cette équation, pourquoi les Israéliens devraient-ils croire le Meshaal qui s’est adressé en 2010 au journaliste de Newsweek plutôt que le Meshaal qui s’exprime directement sur la radio ’la voix dAl-Aqsa’ (radio du Hamas) tous les jours ?

Si je comprends ce que vous dites, cela signifie que vous vivrez toujours par l’épée. Cela signifie que vous ne permettrez pas une solution diplomatique. En fait, Netanyahu dit que nous devrions toujours croire en notre force.

Je pense que c’est une vision du monde qui est dangereuse. Ce n’est pas seulement le chaos dans les pays arabes qui nuit à la stabilité dans notre région, mais aussi la diplomatie de Netanyahu qui vient obstruer la possibilité d’un accord diplomatique qui serait passé avec les Palestiniens.

La décision de ne pas vous rendre aux funérailles de Shimon Peres a choqué un grand nombre de gens en Israël et également de nombreux autres partout dans le monde. Si quelqu’un qui a consacré une bonne partie de sa vie à améliorer les relations entre Juifs et Arabes ne mérite pas la présence du parti de la Liste arabe unie lors de ses funérailles, alors qui pourrait le mériter ?

Je vais vous révéler une chose : il n’y a pas eu de discussion collective. Nous ne nous sommes pas rencontrés pour décider d’un éventuel boycott des funérailles. Il y a eu des messages, et un grand nombre d’entre nous n’avaient pas apprécié la cérémonie d’indépendance sur le mont Herzl, ou à l’usine de Dimona (où on sait qu’Israël y détient des armes nucléaires, et pour lesquelles Peres a joué un rôle très important). Et nous avons donc décidé de ne pas y aller.

Un accord antidaté avec un Premier ministre français renversé : comment Peres a obtenu la dissuasion nucléaire d’Israël

Moi par exemple, j‘ai décidé de ne pas m’exprimer. Et même si j’étais à Moscou pendant la shiva (période de deuil de sept jours pratiquée par les Juifs), j’ai appelé de là-bas la famille de Peres, le professeur Rafi Walden, chirurgien et gendre de Peres, et Tsvia, sa fille, et j’ai présenté mes condoléances.

A mon retour, j’ai rendu visite à la famille, chez elle, et j’ai fait part encore une fois de mes condoléances.

Si les funérailles avaient été plus intimes, y seriez-vous allé ?

Nous y avons réfléchi. Nous avons réfléchi à toutes les options.

Si vous vous souvenez des funérailles de Rabin, les leaders arabes y ont participé. Pourquoi sont-ils allés à ces funérailles à ce moment-là et pas maintenant, même si Rabin était plus connecté à la Nakba que ne l’était Peres ?

L’Israël de 1995 de Rabin, qui a été assassiné de façon dramatique, était un pays différent de ce qu’est Israël en 2016, celle de Netanyahu, qui aliène, qui incite, qui marginalise les Arabes. Voyez le discours qu’il a tenu sur le mont Herzl, il dit tout.

Mais je dis que moi, Ahmad Tibi, à un niveau personnel et humain, je n’ai pas boycotté le chagrin de la famille. Et aussi quand des gens meurent dans ma propre ville de Taibe, ou à Umm al-Fahm, je me rends parfois aux funérailles, et d’autres fois, je préfère aller voir la famille ou téléphoner.

Vous ne pouvez pas dire que j’ai boycotté mais j’ai bien conscience que ce sujet est controversé, également au sein de la communauté arabe.

Si vous vous souvenez des funérailles de Rabin, les leaders arabes y ont participé. Pourquoi sont-ils allés à ces funérailles à ce moment-là et pas maintenant ?

Je pense que les sondages qui indiquent que la majorité des Arabes auraient voulu que nous allions aux funérailles sont corrects. Nous devons intérioriser cela… Mazen Ghnaim (maire de Sakhnin) et des leaders arabes locaux sont allés à la shiva, et ont offert leur réconfort. Il y a des politiciens qui les ont critiqués, mais je les ai défendus.

Je pense qu’ils n’ont pas fait d’erreur.

S’ils n’ont pas fait d’erreur, alors comment cela se fait-il que vous n’en ayez pas commis une ? Si le leader de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas, qui était présent lors de la cérémonie, avait raison, alors comment pouvez-vous vous-même avoir eu aussi raison ?

Abu Mazen (Abbas) est allé là-bas parce qu’Obama était présent. Pour Abu Mazen, il y avait des considérations d’ordre politique. Il est allé là-bas parce que le président américain y était.

Et le traitement reçu par Abu Mazen de la part de Netanyahu a été… Vous savez : le président des Palestiniens était assis au premier rang et Netanyahu ne l’a simplement pas mentionné dans son discours. Un discours éhonté.

Discours de Benjamin Netanyahu aux funérailles de Shimon Peres

Mais nous ne parlons pas des funérailles de Netanyahu. Nous parlons de celles de Peres.

Non, non. Tout va ensemble. Vous ne pouvez pas séparer les deux. Et j’ai bien conscience du fait qu’il y a un Peres première phase et un Peres deuxième phase.

Lors de la deuxième phase, il a été plus pacifié que ce qu’il n’était lors de la première, lorsqu’il avait soutenu Sebastia (une implantation illégale établie en 1975 et défendue par le ministre de la Défense d’alors qui était Peres).

Je le dis encore, “Je rends hommage à ceux qui nous ont critiqué parce que nous n’avions pas participé. Je suis quelqu’un qui accepte la critique. Et nous, en tant que Liste arabe unie, nous devons accepter la critique. Je suis convaincu de la justesse de ce que j’ai fait en n’étant pas présent lors de la cérémonie de funérailles mais j’ai su réconforter la famille. Un politicien qui n’écoute pas et n’intériorise pas les critiques est en situation d’échec. »

Vous avez dit qu’Abu Mazen est venu pour ces funérailles par intérêt politique. La Liste arabe unie n’a-t-elle pas d’intérêt politique à ne pas venir heurter les relations qu’elle entretient avec les Juifs en Israël et partout dans le monde ?

Les relations entre Arabes et Juifs ne doivent pas dépendre de la présence – ou non – à des funérailles.

Mais cette absence a nui, n’est-ce pas ?

Je suis conscient du fait qu’elle a fait des dégâts. Quelquefois, les politiciens nagent à contre-courant. Quelquefois, ils doivent prendre des initiatives qui ne sont pas populaires. Mais comme je l’ai dit, je suis convaincu que j’ai fait ce qui était juste et c’est le cas également des 13 autres législateurs (arabes).

Je pense que la relation entre Juifs et Arabes ne doit pas se construire sur la mort et sur des funérailles mais plutôt sur la vie et l’espoir.

Mais la mort et les funérailles font partie de la vie.

Non. Alors même que nous n’avons pas participé à des funérailles, aussi importantes soient-elles, et aussi symboliques soient-elles, habituellement, les Juifs importants en Israël ne participent pas aux funérailles des Arabes – habituellement ils sont à l’origine de ces funérailles.

Par exemple, ils ont causé 49 cérémonies de funérailles durant le massacre de Kafr Kassem (qui a eu lieu en 1956). Une semaine seulement avant la cérémonie, un ministre israélien (le ministre du Tourisme Yariv Levin) a affirmé qu’il n’y avait pas eu de massacre à Kafr Kassem. Il a dit que personne ne savait ce qu’il s’était passé là-bas. Il a dit à un journaliste : ‘Vous n’étiez pas là-bas donc vous ne pouvez pas savoir’.

Je veux vous le dire et aussi à l‘opinion publique entière : je n’ai jamais été là pendant l’Holocauste. Je n’ai jamais été dans un camp de la mort : ni à Majdanek, ni à Auschwitz ou à Birkenau, mais je ne nierai jamais le fait que l’Holocauste a été un crime terrible commis contre l’Humanité.

Le ministre Levin devrait retirer ses paroles si blessantes, ou le Premier ministre, qui nous a boycottés parce que nous n’étions pas présents lors des funérailles. Il devrait intérioriser le fait que nous aussi, nous ressentons des émotions.

Une photo non datée des dépouilles des arabes israéliens tués lors du massacre de Kafr Kassem en 1956. (Crédit: Capture d'écran YouTube)

Une photo non datée des dépouilles des arabes israéliens tués lors du massacre de Kafr Kassem en 1956. (Crédit: Capture d’écran YouTube)

Aucun Premier ministre, aucun président n’a présenté d’excuses au nom de l’opinion publique israélienne ni assumé la responsabilité de ce massacre. Lorsque Shimon Peres était président, je lui ai demandé de se rendre à Kafr Kassem et de demander pardon.

Lorsqu’il s’est trouvé à Kafr Kassem, il a dit : ‘J’exprime un profond chagrin’. Il y a une différence entre présenter des excuses et faire part de son chagrin. J’attends encore. Je suis certain que le président Rivlin sera le premier à faire cela. Son discours à Kafr Kassem a été important et je suis sûr qu’il y aura une continuation.

En ce qui concerne l’empathie envers les autres, je pense que je suis la dernière personne à qui vous pouvez poser cette question. Concernant le discours que j’ai prononcé à la Knesset lors de la Journée Internationale de la mémoire de l’Holocauste, le président actuel, (Rivlin), qui était alors président de la Knesset, avait déclaré que c’était le meilleur discours [qui n’ait jamais été tenu à la Knesset].

J’attends toujours que le Premier ministre fasse un discours qui vienne en parallèle du mien, dans lequel j’ai révélé mon empathie pour la douleur des Juifs.

D’où vient votre empathie ?

Mes propos sur l’Holocauste émanent du fait que nous vivons ici ensemble. Le déni d’autrui perpétue le conflit. La reconnaissance de la douleur de l’autre est une condition importante afin de réduire les fossés qui existent entre nous, pour que nous nous comprenions les uns les autres, que nous comprenions nos chagrins, que nous comprenions nos histoires et nos bonheurs.

La négation de l’Holocauste est terrible, c’est une erreur. Et j’ai donc parlé du déni de l’Holocauste dans ce discours. Je continue chaque année à participer à la cérémonie « chaque homme porte un nom ». C’est la manière dont je vis moi.

Certains vous considèrent comme un provocateur, utilisant votre don pour vous exprimer davantage pour attaquer vos homologues juifs que pour construire des passerelles avec eux.

Lorsque je réponds à des questions politiques, je réponds généralement de manière pointue et rationnelle. Parfois, le débat devient passionné. C’est totalement légitime. Je parle toujours à hauteur des yeux.

Je suis un Arabe fier, un Palestinien fier. Et je veux être considéré comme un citoyen à égalité avec les autres.

Je n’accepte pas d’être traité avec condescendance. J’abomine absolument les gens qui tentent de se montrer condescendants, comme les journalistes qui nous disent : “Agissez humainement”.

Je ne me tairai jamais lorsque quelqu’un méprise l’opinion publique arabe ou mon peuple. Je n’ai pas cette qualité de tendre l’autre joue mais… Je dis que nous luttons toujours pour réduire les fossés qui existent entre nous, pour créer un dialogue qui puisse rassembler les gens sur la base du respect mutuel.

Est-ce que vous pouvez me donner l’exemple de quelqu’un avec lequel vous travaillez actuellement ?

Le président Rivlin, malgré l’abysse politique entre nous au niveau idéologique : il est favorable à ce qu’Israël puisse posséder la Terre entière d’Israël, et je suis un fier descendant du peuple palestinien désireux de voir la fin de l’occupation et l’établissement d’un état palestinien dont la capitale serait Jérusalem-Est. Nous sommes divisés.

Mais sur la question de l’opinion publique arabe, les positions adoptées par le président Rivlin, et c’était aussi le cas lorsqu’il était président de la Knesset, sont des positionnements civiques. Il sait se distancer des attitudes paternalistes ou condescendantes et il est bien plus empathique et bien plus compréhensif que les leaders Travaillistes ou du Mapai à leur époque.

Mais avec qui travaillez-vous de manière concrète ?

Zehava Galon du Meretz. Dans la lutte contre le racisme, contre les lois racistes.

Dans ce gouvernement par exemple, même si on est en train de parler du gouvernement le plus extrême qu’il n’y ait jamais eu, je pense que je travaille à un niveau d’excellence avec Aryeh Deri, ministre de l’Intérieur, et Moshe Kahlon, ministre des Finances. Je pense qu’il y a un langage partagé.

Le député arabe israélien Ahmed Tibi (à droite) assis aux côtés de Moshe Gafni à un meeting de l'opposition à la Knesset (Crédit : Tomer Neuberg/Flash90)

Le député arabe israélien Ahmed Tibi (à droite) assis aux côtés de Moshe Gafni à un meeting de l’opposition à la Knesset (Crédit : Tomer Neuberg/Flash90)

Il y a un fossé politique. Nous sommes l’opposition et ils représentent la coalition. Je suis un chef national pour l’opinion publique arabe, et je n’ai pas de problème à prendre place auprès du Premier ministre si c’est nécessaire. Je l’ai fait environ deux fois. Afin de pouvoir avancer des lois, je dois coopérer avec des membres de la coalition. Cela n’arrive pas souvent mais quand ça fonctionne, ça fonctionne…

C’est dans l’intérêt de la minorité de continuer à construire des passerelles, même quand ceux qui sont devant vous tentent en permanence de les détruire.

Depuis que j’ai commencé ma mission à la Knesset en 1996 et avant cela, j’ai toujours prôné la construction de passerelles, parallèlement au combat pour l’égalité civile et la fierté nationale.

Il y a des politiciens israéliens qui sont ennuyés par ma fierté nationale. Hier, j’ai corrigé l’hébreu d’un membre du Likud, à la Knesset, et il m’a dit : ‘Pourquoi me faites-vous cela, à moi ?’ Je lui ai répondu que je corrigeais également l’anglais quand il était mal utilisé aussi. Pourquoi cette sensibilité ? J’adore les langues. Il y a des gens qui ne veulent pas que quelqu’un qui se prénomme Ahmad puisse corriger leur hébreu.

Mais vous ne faites que supposer que c’est parce que vous vous appelez Ahmad. Peut-être qu’il n’aime pas voir sa langue corrigée quel que soit le contexte.

Alors il ne devrait pas faire d’erreurs. Si je fais des erreurs en Hébreu ou en Arabe, les gens doivent me corriger. Cela arrive quelquefois. Je fais moi-même des erreurs, même moi.

Vous êtes récemment descendu dans l’arène pour vous exprimer dans le conflit qui concerne Haram-al-Sharif/le mont du Temple. Vous avez dit que vous pensiez qu’il n’y avait pas de Temples juifs là-bas. Pourquoi vous impliquer dans ce débat ?

Nous avons une croyance qui ne changera pas. Je ne veux pas nier votre croyance. Vous pouvez croire en ce que vous voulez.

Mais je pense que les synagogues sont destinées aux Juifs, que les églises sont destinées aux Chrétiens et que les mosquées sont destinées aux Musulmans. La mosquée Al-Aqsa est le premier endroit vers lequel les Musulmans dirigent leur prière.

C’est le troisième lieu le plus saint. C’était une mosquée, cela restera une mosquée, et c’est une mosquée où les Musulmans doivent pouvoir venir prier. Fin de l’histoire.

Après cela, je ne vais pas beaucoup parler. Je ne vais pas vous convaincre. Vous ne me convaincrez pas. Les archéologues nous disent que rien ne vient contredire ce que je dis au sujet d’Al-Aqsa, malgré ce que prétend Netanyahu. Et je pense donc que nous ne parviendrons jamais à un accord historique parce que, dans la plupart des cas, lorsqu’il y a un conflit entre différentes croyances, il y a des frictions et des confrontations.

Le membre de la Knesset arabe israélien Ahmad Tibi en visite à la MosquéeAl-Aqsa Mosque, le mardi 25 février 2014 (Crédit : Sliman Khader/Flash 90)

Le membre de la Knesset arabe israélien Ahmad Tibi en visite à la Mosquée Al-Aqsa, le mardi 25 février 2014 (Crédit : Sliman Khader/Flash 90)

Le problème maintenant, c’est qu’Al-Aqsa, qui n’est pas seulement un lieu saint mais également sensible, est sous occupation, placé sous une autorité étrangère… On peut empêcher les Musulmans de se rendre à Al-Aqsa, ils peuvent être blessés par des gaz lacrymogènes et même, en l’an 2000, on leur a tiré dessus alors qu’ils se trouvaient dans la Mosquée et des gens ont été tués.

Le monde a décidé de mettre en exergue les violations commises par l’autorité étrangère et l’occupation israélienne à Jérusalem-Est. Et cela ennuie profondément le gouvernement d’Israël. Je comprends que ce soit difficile de gérer des critiques au niveau mondial.

Pensez-vous vraiment qu’Al-Aqsa soit en danger ?

Je veux vous dire ce qui est arrivé hier à la Knesset. Le législateur Yehuda Glick a lancé un débat au cours duquel les participants – dont le président de la Knesset [Yuli Edelstein] et des ministres – ont interpellé le Premier ministre pour qu’il change le statu quo et qu’il permette aux Juifs de prier à la mosquée.

C’est un danger ?

C’est le plus grand des dangers. C’est un danger pour la mosquée mais également pour la région entière. C’est un comportement de pyromane désireux de mettre le feu à la région complète.

Après le départ des ministres, un militant Juif dans la discussion a déclaré que les Musulmans devaient être interdits d’entrée et que seuls les Juifs avaient besoin de prier là-bas. Ici, à la Knesset, voilà ce qui a été dit. Et dans le cadre d’une discussion dans laquelle des ministres étaient impliqués.

Si ce n’est pas un danger, je ne sais pas ce que ça représente. Plus que cela encore, il y a eu récemment des distributions d’images et de dessins de la zone de la mosquée sans la mosquée, et une photo du Temple Juif à sa place. Est-ce que c’est un danger ? C’est une menace.

Et ainsi, le comportement de la droite en délire qui délirait il y a encore dix ans est devenu aujourd’hui le comportement dominant qui vient menacer chacun d’entre nous, Juifs, Chrétiens et Musulmans.

Ok. Alors comment fonctionne l’idée selon laquelle vous avez votre propre récit et moi le mien si l’on évoque Al-Aqsa. Si vous permettez aux Juifs d’avoir leur récit – que c’est le lieu le plus saint pour eux – et que vous acceptez véritablement leur histoire, alors leur dire qu’ils ne pourront pas prononcer un seul mot de leur prière là-bas est erroné, non ?

Dans une mosquée, en particulier à Al-Aqsa, seuls les Musulmans prient parce qu’elle n’appartient qu’aux Musulmans.

Qu’en est-il de la prière des Juifs sur le mont ?

Tout cela est le territoire de la mosquée Al-Aqsa. Il s’agit de 144 dunom [14,4 hectare] dont chaque mètre est sacré.

Si vous êtes une femme arabe en Israël, vous avez de plus grands risques d’être assassinée par un membre de votre famille que les citoyennes juives. Pouvez-vous expliquer à quoi vous attribuez cela ? Que faites-vous personnellement pour que ça change ?

Si vous suivez mes activités à la Knesset, c’est moi qui ai traité le plus ce sujet du meurtre des femmes, en particulier des femmes arabes… J’ai proposé une loi, et j’ai eu recours au chef de la police pour que son institution ne puisse plus utiliser de termes positifs pour désigner l’assassinat des femmes, comme « l’honneur familial » ou le « crime passionnel ».

Parce que la romance et l’honneur sont des termes positifs. On a accepté ma proposition. J’ai également initié des conférences sur la violence, et en particulier sur les violences faites aux femmes.

Je pense que le phénomène du meurtre des femmes, et c’est ainsi qu’on doit s’y référer, est un phénomène primitif, terrible et scandaleux. Il survient également dans d’autres endroits du monde arabe. En arabe, je l’appelle le phénomène jahiliye (dans la tradition islamique, le jahiliye est la période qui a précédé l’islam, lorsque les gens étaient considérés comme mal orientés au niveau éthique). Au cours de la jahiliye, on tuait les filles. Il y a tout juste deux semaines, j’ai participé à un mouvement de protestation organisé par des femmes contre les meurtres de femmes à Jaffa. J’étais le seul législateur homme à participer. C’était important parce que cela fait partie du point de vue que j’ai sur la vie. Comme je l’ai dit dans le passé et comme je le dis encore, un homme qui assassine un homme est un homme dépourvu d’honneur.

Pourquoi dans le monde arabe reproche-t-on souvent à la police le taux élevé de meurtre ?

C’est à la fois un problème de la police et c’est également un problème social que nous connaissons. Quand une plainte a déjà été déposée par une femme avant son meurtre, et que cela n’empêche pas son assassinat, c’est un problème.

Mais quand il n‘y a pas de plainte déposée et qu’un frère assassine sa sœur, que cela ait lieu à Lod, à Jaffa ou à Ramle, ou en Jordanie, ou en Libye, c’est terrible. Et les meurtres de femmes juives lors de crimes passionnels est quelque chose d’également atroce, et cela arrive.

Le meurtre des femmes est quelque chose dont nous devons tous nous préoccuper par tous les moyens possibles.

Y a-t-il des programmes qui existent au sein de la communauté arabe ?

Il y en a de plus en plus après chaque indignation. Il y a juste une semaine, nous avons recontré à Taibe le Haut-Comité de Contrôle arabe et pour la toute première fois, nous nous sommes accordés sur un message – approuvé par toutes les parties et par tous les mouvements – contre le meurtre des femmes.

Cela a été un message dur, qui a utilisé un langage clair et sans ambigüité. Nous devons parler de cela et faire de la sensibilisation dans les rues, dans les écoles, dans les médias, à l’école, à la mosquée – partout. Dans la communauté arabe, nous souffrons du meurtre des femmes en particulier et de la violence en général. Est-ce que vous savez que depuis l’an 2000 à aujourd’hui, presque 1 200 Arabes ont été tués par des Arabes.

C’est du terrorisme social. C’est du terrorisme social, comme c’est le cas aussi pour les meurtres de genre.