Quand je me suis assis lundi pour écrire sur la mort consternante du courageux procureur de Buenos Aires qui a dévoilé l’organisation par l’Iran et le Hezbollah de l’attentat à la bombe de 1994 à l’AMIA, je n’ai même pas mentionné la première déclaration des autorités argentines qui affirmait qu’Alberto Nisman s’était suicidé, tellement cette affirmation était insultante et ridicule.

Un jour après, pourtant, l’idée incroyable que Nisman se soit suicidé est devenue la version dominante des autorités argentines. Mettons fin à cet énorme mensonge. Alberto Nisman ne s’est pas suicidé.

(Il est néanmoins plausible qu’il ait été forcé à placer un pistolet sur sa tête comme le pense possible le juge d’instruction argentin. Mais cela n’est pas un suicide, c’est un meurtre.)

Je viens juste d’avoir une conversation avec l’auteur israélien, d’origine argentine, Gustavo Perednik, qui a écrit un livre l’année dernière sur l’affaire AMIA « Tuer sans une trace ». Il était aussi un bon ami de Nisman. « C’est n’importe quoi. Ce sont des mensonges », a déclaré Perednik au sujet de l’hypothèse minable du suicide.

Alberto Nisman (Crédit : capture d'écran YouTube)

Alberto Nisman (Crédit : capture d’écran YouTube)

Perednik, qui était en contact avec Nisman et l’a rencontré pour la dernière fois à Buenos Aires il y a un mois, note que la personnalité de Nisman et le moment de sa mort rendent l’hypothèse de suicide plus que risible.

Nisman était un joueur de tennis enthousiaste, qui aimait la vie, qui parlait de la séparation d’avec son partenaire de longue date il y a un an comme une « libération », et qui était totalement consacré à son travail, souligne Perednik. C’était un homme qui ignorait fermement les menaces de mort, il était équilibré, concentré, honnête et agréable.

Gustavo Perednik (Crédit : Autorisation)

Gustavo Perednik (Crédit : Autorisation)

Perednik se désespère de la naïveté de ceux qui sont prêts à croire qu’un procureur qui a passé une décennie à diriger une équipe de 30 personnes pour enquêter sur la pire attaque terroriste jamais commise en Argentine, qui a identifié les dirigeants iraniens qui l’ont ordonnée et les a fait placer sur les listes de surveillance d’Interpol, qui a tracé et nommé les terroristes du Hezbollah qui ont perpétré l’attaque, qui a dévoilé des réseaux terroristes encore en activité de l’Iran en Amérique du sud, qui était sur le point d’expliquer en détail les efforts éventuels de la présidente argentine Cristina Fernandez et du ministre de Affaires étrangères Hector Timerman pour étouffer le rôle de l’Iran, choisirait de se suicider quelques heures avant de témoigner à une audience du Congrès.

Mais Nisman a été trouvé mort d’une blessure par balle « auto-infligée » dans un appartement verrouillé, sans aucun signe d’effraction, déclarent les autorités argentines ? Perednik répond de façon cinglante. « Quelqu’un doute-t-il qu’un gouvernement capable d’étouffer le rôle de l’Iran soit capable de produire un procureur mort dans un appartement verrouillé ? » demande-t-il. « Dans notre dernière conversation, Nisman m’a dit que ses preuves forceraient soit [ces hauts dirigeants argentins] à fuir ou soit à aller en prison. Il m’a dit, ‘Je vais les mettre derrière des barreaux’ ». Dimanche était le dernier moment pour l’arrêter.

Perednik m’a donné les noms de deux hommes qui, selon lui, auraient pu être impliqués dans le meurtre, mais a souligné ne pas avoir de preuve. Il a aussi également souligné qu’il n’avait pas connaissance de l’implication présidentielle. « Je ne sais pas à quel point on peut devenir fou » quand on se trouve devant un procureur qui est sur le point de vous faire tomber, déclare-t-il. « Quelqu’un a peut-être dit, ‘Il est allé trop loin’, et elle [la présidente] n’a rien dit ».

L’affaire AMIA a été résolue

Il y a un deuxième mensonge important à dénoncer, puisqu’il est répandu dans le monde entier par des journalistes qui affirment que l’affaire AMIA n’a jamais été résolue. Non seulement Nisman a été assassiné, mais ses 10 années de travail ont été mal interprétées, voire anéanties. L’affaire AMIA a été résolue par Alberto Nisman.

Comme je l’ai expliqué en détail lundi, il a retracé l’organisation de l’attentat à la bombe jusqu’à une réunion d’août 1993 où des dirigeants iraniens ont pris la décision de mener l’attaque. Il a identifié les conspirateurs clefs à la grande satisfaction d’Interpol. Nous savons qui a ordonné l’attaque, un comité du gouvernement iranien dirigé par le guide suprême Ali Khamenei et le président d’alors Hashemi Rafsanjani. Nous savons qui a arrangé cela, le feu et peu regretté chef terroriste du Hezbollah Imad Mughniyeh. Et nous savons tout d’Ibrahim Berro, le terroriste qui a lancé son Renault Trafic rempli d’explosif dans l’immeuble le 18 juillet 1994, tuant 85 innocents. Nous savons tout cela grâce à Alberto Nisman.

Le centre AMIA à Buenos Aires après l'attentat en 1994 (Crédit : CC BY La Nación (Argentine)/Wikipedia Commons)

Le centre AMIA à Buenos Aires après l’attentat en 1994 (Crédit : CC BY La Nación (Argentine)/Wikipedia Commons)

Résoudre l’affaire, il faut le souligner, n’est pas la même chose que traduire les coupables devant la justice. Malgré les efforts de Nisman, les conspirateurs iraniens n’ont pas été mis en examen, jugés et envoyés en prison, en bonne partie, il voulait le démontrer, à cause de la duplicité de Fernandez. Si c’est bien le cas, cela serait une ironie suprême et terrible, étant donné que c’était le mari défunt de la présidente, Nestor Kirchner, horrifié par des années d’enquête politisée et biaisée sur l’attaque AMIA, qui a nommé Nisman, il y a dix ans, précisément pour rechercher la vérité et l’exposer.

Le moment de vérité de l’Argentine

Perednik voit justement dans le meurtre d’Alberto Nisman un « coup dévastateur » porté à la justice, la mort « d’un symbole de dévouement au cœur pure pour la vérité, un monde détruit, et une victoire pour les personnes malfaisantes ».

Il ne croit pourtant pas que la bataille soit entièrement perdue. Il nomme Jaime Stiusso, un ancien officier de haut rang des services de renseignements argentins, qui a été viré par Fernandez, comme l’officiel le plus capable de suivre la trace des assassins de Nisman, de rassembler et de produire des preuves, y compris les enregistrements incriminants, que Nisman était sur le point de produire.

Plus généralement, Perednik est heureux d’avoir vu des milliers de manifestants argentins dans les rues lundi pour protester contre la mort de Nisman et exiger la justice. Certains d’entre eux, note-t-il, portaient des pancartes avec écrit « Je suis Nisman ». D’autres portaient des pancartes avec « Cristina Assassine ».

La présidente argentine Cristina Fernandez de Kirchner le 1er octobre (Crédit : YouTube/AFP News Agency)

La présidente argentine Cristina Fernandez de Kirchner le 1er octobre (Crédit : YouTube/AFP News Agency)

« Ce n’est pas l’Argentine d’il y a des décennies, quand les gens pouvaient tout simplement disparaître, note Perednik. Fondamentalement, les manifestants accusent le président d’assassinat, et dans l’Argentine d’aujourd’hui, les autorités ne peuvent pas leur envoyer la police et ils ne l’ont pas fait. Si l’opposition n’abandonne pas », veut-il croire, alors la mort de Nisman ne sera peut-être pas vaine.

« Je lui ai toujours dit : ‘ils vont te tuer’, relate Perednik. Il n’y croyait pas vraiment. Peut-être était-il naïf. Mais il croyait en la justice argentine. »

Que personne ne soit dupe. Alberto Nisman avait tort. Il a été trompé par la justice argentine. La question est maintenant de savoir si les scélérats, en Argentine et en Iran, seront autorisés à triompher pleinement. Que les terroristes et les assassins soient libres de fomenter et de perpétrer d’autres atrocités, ou que l’honnêteté, l’intégrité, la résilience et la justice soient réaffirmées.

Cette lutte commence par une enquête honnête sur l’assassinat d’Alberto Nisman, et la présentation d’une évaluation honnête des preuves qu’il était sur le point de divulguer.