Parmi les nombreuses photographies d’Alfred Dreyfus exposées dans la nouvelle et superbe rétrospective sur sa vie au musée Beit Hatfutsot de Tel Aviv, la conservatrice Simona Di Nepi a sa préférée.

On y voit l’ancien officier d’artillerie français, dont la condamnation injustifiée pour trahison est l’un des condensés les plus puissants de l’antisémitisme moderne, assis dans un jardin paisible de Macolin, en Suisse, ses trois petits-enfants (Nicole, François et Charles), près de lui.

Le cliché en noir et blanc, pris trois ans après la réhabilitation du capitaine, qui avait été accusé d’avoir transmis des secrets militaires à l’armée allemande, montre un homme tout à fait différent du Dreyfus impassible, en uniforme, dont l’image est reproduite dans d’innombrables livres d’Histoire.

Ici, Dreyfus apparaît grisonnant, détendu et en tenue décontractée de la tête aux pieds, chaussé d’une paire de baskets blanches.

On décèle le Dreyfus privé, l’homme qui, avant de se retrouver au centre de l’un des plus grands drames politiques européens, était un jeune marié, admirateur de Shakespeare, capable de citer les philosophes et de prononcer les quelques mots de yiddish appris dans son enfance.

C’est ce Dreyfus là qui a tant passionné Di Nepi.

« Nous voulions faire quelque chose de différent », explique la conservatrice d’origine italienne, qui a étudié des milliers de pages de texte et a méticuleusement traduit des dizaines de documents en hébreu, anglais et français, l’année précédant l’exposition.

« Ce n’est pas qu’une exposition sur l’affaire Dreyfus, sur l’histoire que tout le monde connaît : c’est une nouvelle perspective. Ce que les gens verront, c’est une exposition qui montre à la fois l’affaire publique et le visage privé de Dreyfus, le côté humain et familial. »

Dreyfus et sa femme Lucie (Crédit : Collection de la famille Dreyfus)

Alfred Dreyfus et sa femme Lucie, 1934 (Crédit : Collection de la famille Dreyfus)

L’affaire Dreyfus fut un scandale politique et militaire dont les répercussions se firent sentir bien au-delà des frontières françaises et à travers le monde juif dans son ensemble.

En 1894, des officiers français apprirent qu’un haut responsable de l’armée avait livré des documents secrets à l’Empire allemand et accusèrent Alfred Dreyfus, un officier d’artillerie juif de formation supérieure, qui fut condamné lors d’un simulacre de procès, humilié en public, privé de son uniforme et déporté au bagne sur l’île du Diable, en Guyane.

Le vrai traître fut finalement découvert et l’innocence de Dreyfus fut prouvée, mais l’officier dût passer quatre années éreintantes en Guyane, avant d’être rapatrié en France, centre d’un débat hystérique sur l’antisémitisme, le pouvoir de la presse et les valeurs de l’honneur et de la confiance au sein des cercles militaires.

L’histoire de Dreyfus s’entrelace avec celle de plusieurs grands intellectuels de l’époque, dont Emile Zola, son ardent défenseur, et Theodor Herzl, qui aurait été poussé à écrire son grand traité sur le sionisme, L’État des Juifs, après avoir couvert le procès Dreyfus pour un journal austro-hongrois et entendu la foule hurler « Mort aux Juifs ! »

Dreyfus est devenu un symbole, un homme en uniforme bien plus célèbre pour ce qu’il représente que la personne qu’il fut.

Son arrière-petite-fille Yael Perl Ruiz a décidé de modifier cette image.

« C’était très important pour moi de montrer l’autre aspect, l’aspect familial et d’expliquer qu’il n’était pas l’homme froid dont les gens parlent », raconte Perl Ruiz dans une interview téléphonique depuis Paris, où elle vit aujourd’hui. « C’est un aspect qui n’est pas bien connu et c’est important de le faire découvrir. »

Lors d’un voyage à Tel Aviv, Perl Ruiz a visité Beit Hatfutsot et a jugé que son cadre – un musée qui raconte l’histoire du peuple juif, en plein cœur du campus de l’université de Tel Aviv – était idéal pour accueillir une exposition sur son arrière-grand-père.

Yael Perl Ruiz (à gauche) et la conservatrice Simona Di Nepi (Crédit : autorisation de Beit Hatafutsot)

Yael Perl Ruiz (à gauche) et la conservatrice Simona Di Nepi (Crédit : autorisation de Beit Hatafutsot)

Elle a contacté le musée et l’a aidé à organiser l’exposition ainsi qu’un colloque qui s’est tenu en début de mois.

L’exposition a également été rendue possible grâce à la collaboration de la Bibliothèque nationale d’Israël à Jérusalem.

Le colloque et la cérémonie d’ouverture furent, en quelque sorte, une réunion familiale.

Charles Dreyfus, 87 ans, le petit-fils d’Alfred – seul proche encore en vie à l’avoir connu – a fait le déplacement depuis la France pour voir l’exposition, tout comme Martine Le Blond Zola, l’arrière-petite-fille d’Emile Zola.

Avec Perl Luiz, ils se sont réunis dans la galerie du musée, en partie remodelée dans le style d’un ancien café parisien, jonché de journaux évoquant l’affaire.

Dans un autre coin de la pièce, le contrat de mariage (ketubah) d’Alfred et de Lucie Dreyfus est affiché, aux côtés d’agrandissements stupéfiants de leurs lettres intimes.

« La partie difficile pour moi, c’était de savoir comment faire une exposition avec tellement de papiers : des journaux, des lettres, des posters…. Comment lui donner un aspect tridimensionnel ? », s’est demandé Nepi. « Sans cela, l’exposition aurait été fade. »

La solution fut de diviser la galerie en trois parties.

La première est remplie de coupures de journaux et d’effrayantes caricatures antisémites, publiées à l’époque de l’Affaire.

Une deuxième section, peinte en rose chair, dissèque le cerveau et le cœur de Dreyfus pour révéler des lettres d’amour, écrites à la main, à sa femme Lucie ainsi que des croquis et des traductions désespérées de Shakespeare, gribouillées de manière illisible sur les cahiers qu’il remplissait lors son emprisonnement sur l’île du Diable.

Dans un troisième espace, où est diffusée une vidéo contenant le témoignage de Perl Ruiz, Di Nepi a mis en scène la tragédie de la famille Dreyfus et de l’ensemble des Juifs français pendant la Seconde Guerre mondiale, suivie de leur renaissance et leur triomphe à l’époque contemporaine.

Dreyfus qui pose avec les enfants de son fils Pierre Françoise, Nicole et Charles - les seuls petits-enfants en vie. (Crédit : Collection de la famille Dreyfus)

Dreyfus qui pose avec les enfants de son fils Pierre, Françoise, Nicole et Charles – les seuls petits-enfants en vie. (Crédit : Collection de la famille Dreyfus)

Perl Ruiz dit avoir appris l’histoire de son illustre arrière-grand-père à l’âge de 12 ans, quand sa mère lui a remis un exemplaire du livre d’Alfred Dreyfus, Cinq années de ma vie.

Elle s’est alors sentie investie d’une mission qu’elle continue de mener jusqu’à aujourd’hui.

« J’ai commencé à comprendre ce qu’est l’antisémitisme. J’avais grandi dans un environnement protégé et ne savais pas vraiment ce que c’était », explique-t-elle.

« Nous devons transmettre cette histoire et nous devons combattre à la fois l’antisémitisme et l’antisionisme. Lorsqu’il y a un sujet comme celui-ci, qui vous tient tellement à cœur, vous devez vous engager à mener le combat. »