Les plaintes de Syriens affirmant avoir été torturés dans les geôles du régime de Bachar al-Assad se multiplient en Allemagne avec l’espoir pour les victimes que le principe de compétence universelle appliqué dans le pays leur permettra d’obtenir justice.

Deux nouveaux recours pour crimes contre l’humanité et crimes de guerre ont été déposés auprès de la justice allemande par 13 Syriens, a annoncé mercredi l’ONG qui appuie cette démarche, le European Center for Constitutional and Human rights (ECCHR).

Parmi les plaignants, Yazan Awad, un Syrien de 30 ans réfugié depuis deux ans près de Brême, affirme vouloir ainsi « informer le monde » sur le calvaire qu’endurent les détenus politiques en Syrie.

« Nous avons besoin de justice maintenant », explique à l’AFP ce jeune homme détenu 4 mois et demi dans l’établissement pénitentiaire d’al-Mezzeh, considéré comme un centre de tortures. « Mon rêve (…) c’est que tous les détenus soient libérés », poursuit M. Awad qui a vécu en Egypte avant de demander l’asile à l’Allemagne.

« Cris de douleur »

Engagé contre le régime Assad, il est arrêté le 14 novembre 2011 avec trois de ses amis. Il dit avoir été frappé avec des câbles et des bâtons munis de clous. Il aura la mâchoire fracturée. « J’entends encore les cris de douleur » des autres détenus, « et le son des coups portés sur leur corps », ajoute-t-il, la voix chevrotante.

Ces plaintes, qui suivent celle déjà déposée en mars par sept Syriens, visent 17 hauts responsables, parmi lesquels le ministre de la Défense et le procureur militaire syriens, accusés d’être responsables des exactions commises notamment dans la prison de Saydnaya, entre décembre 2011 et juin 2014.

L’ONG Amnesty International a accusé le régime de Bachar al-Assad d’y mener une « politique d’extermination », évoquant 13 000 pendaisons en 5 ans.

Le Kurde syrien Shappal Ibrahim, 40 ans et aujourd’hui co-plaignant en Allemagne, dit y avoir vécu un calvaire avec « des coups portés sans interruption pendant trois à quatre heures ». Il explique à l’AFP avoir subi « à deux reprises des électro-chocs ».

« Nous étions nus alors qu’il faisait très froid, nous n’avions quasiment rien à manger, nous étions parfois privés d’eau pendant trois jours et nous avions les yeux toujours bandés », poursuit cet homme qui affirme avoir perdu près de la moitié de son poids durant sa détention, entre février 2012 et mai 2013.

L’homme tente aujourd’hui de reconstruire sa vie dans l’ouest de l’Allemagne avec sa femme et ses quatre enfants.

Compétence universelle

Déposés auprès du Parquet fédéral de Karlsruhe, ces plaintes s’appuient sur le principe juridique de la compétence universelle qui permet à un Etat de poursuivre les auteurs de crimes quelle que soit leur nationalité et l’endroit où ils ont été commis. L’Allemagne est l’un des rares pays au monde à appliquer ce principe.

L’ECCHR, qui a préparé ces plaintes avec deux avocats et activistes syriens Anwar al-Bunni et Mazen Darwish, réclame que des mandats d’arrêt internationaux soient lancés contre les principaux responsables syriens.

S’il semble aujourd’hui peu probable de voir un responsable syrien comparaître devant un tribunal en Europe, le fondateur de l’ECCHR, l’avocat Wolfgang Kaleck a rappelé le cas de l’ancien dictateur chilien Augusto Pinochet, interpellé en 1998 à Londres en raison d’une inculpation par la justice espagnole.

« Ne minimisons pas le facteur temps. On n’imaginait pas qu’il se rendrait à Londres trois ans plus tard quand une plainte avait été déposée en Espagne », a-t-il relevé.

La justice allemande a également lancé en 2011 une enquête structurelle en l’absence de plaintes et réunit depuis des preuves de crimes commis par la dictature syrienne.

En septembre, près de 27.000 photos inédites exfiltrées de Syrie par « César », un ex-photographe de la police militaire syrienne, avaient été remises au Parquet fédéral.

En Espagne, une plainte du même type déposée par une Espagnole d’origine syrienne avait été rejetée par la justice en juillet.

En France, plusieurs procédures sont en cours, notamment concernant la disparition de deux Franco-syriens en 2015.

Le parquet de Paris a notamment ouvert en 2015 une enquête préliminaire contre X pour « crimes contre l’humanité ».