SHUAFAT, Jérusalem – C’est une foule d’hommes coiffés de kippas mais aussi de femmes religieuses qui se trouvaient, mardi, à l’extérieur de la tente de la famille Abou Khdeir.

Ils sont venus adresser leurs condoléances à la famille après l’assassinat de Mohammad, 16 ans, brûlé à mort la semaine dernière – même si toute la lumière n’a pas encore été faite sur ce crime – par des extrémistes juifs.

« Que devons-nous dire ? » se sont-ils demandé à chacun. Existe-t-il un équivalent arabe de la formule traditionnelle hébraïque Hamakom Yenahem Etekhem (Que Dieu vous apporte la consolation), récitée lors de la visite d’une maison juive en deuil.

Sous un auvent bleu, entouré d’immenses affiches de l’adolescent souriant et de drapeaux palestiniens, les hommes de la famille Abou Khdeir étaient en rang, serrant doucement les mains pour accueillir l’important contingent d’Israéliens, qui étaient arrivés avec sept autobus du centre-ville de Jérusalem mais aussi de Tel Aviv dans le cadre d’une initiative de Tag Meir, une ONG israélienne créée il y a deux ans pour lutter contre les violences liées à la haine.

Le rassemblement – inhabituel – a été rendu d’autant plus intense par l’opération « Bordure protectrice », lancée le même jour par l’armée israélienne contre le Hamas dans la bande de Gaza, et par les tirs de roquettes qui ont frappé le Nord jusqu’à Jérusalem et bien au-delà au cours de la journée de mardi.

Le rabbin Yossi Slotnik est venu à Shuafat de son kibboutz de Maale Gilboa dans le nord d’Israël, où il enseigne le Talmud dans une yeshiva locale. Il a dit qu’il est venu mû par le sentiment que « quelque chose de tragique et de terrible s’est passé ».

« C’est ce que nous appelons Hilul Hachem (profanation du nom de Dieu). Je suis venu pour protester et déclarer que ce n’est pas du tout le comportement que ma religion enseigne. Je pense que nous devrions dire à haute voix : c’est le contraire de ce que nous attendons et de ce à quoi nous voulons arriver. Nous sommes à la recherche d’un type de coexistence bien différente ».

Slotnik a admis qu’il était un peu nerveux de venir à Jérusalem, et en particulier de conduire à travers la vallée du Jourdain qui a été témoin de nombreuses attaques terroristes dans le passé, mais a ajouté qu’il « avait mis cela côté parce que c’était tellement important de venir. »

Lors d’une conversation sur l’assassinat, le fils de sept ans du rabbin lui a demandé pourquoi les meurtriers avaient fait cela. Je lui ai dit que je ne savais pas.

« Il n’y a rien dans la façon dont j’ai été éduqué ou dans la façon dont j’enseigne à mes étudiants ou à mes enfants qui est relié à cela de quelque façon que ce soit. Je ne comprends pas comment un message comme la Torah, comme le judaïsme peut être aussi déformé. Je ne peux pas l’expliquer ; tout cela est effrayant et très inquiétant ».

L’assassinat brutal d’Abou Khdeir aurait été mené en représailles à l’assassinat par une cellule du Hamas de trois adolescents israéliens, qui ont été enterrés quelques heures avant qu’Abou Khdeir ait été enlevé puis tué. Six Israéliens sont détenus pour le meurtre ; plusieurs d’entre eux ont avoué et même reconstitué la scène, a déclaré la police lundi.

Dans la tente, un homme palestinien non identifié a pris le micro et a remercié la foule d’être venue, déclarant que leur présence était la réponse à l’expansion des implantations et de l’agression israélienne contre le peuple palestinien.

Beaucoup dans le public qui s’était déplacé se sont retrouvés bien mal à l’aise dans leurs chaises en plastique.

« Nous n’avons pas permis aux représentants du gouvernement de venir ici parce que nous estimions que leurs condoléances n’étaient pas sincères. Mais nous vous avons accueillis vous parce que vous comprenez l’ampleur de ce crime ».

(La famille aurait refusé de recevoir la visite de condoléances par le président Shimon Peres. La famille a également rejeté une déclaration de condoléances faite par le Premier ministre Benjamin Netanyahu, selon un rapport cité par l’agence palestinienne Maan, qui a dit que « nous refusons d’accepter les condoléances de quelqu’un qui est d’accord sur le fait d’assassiner notre peuple à Jérusalem, en Cisjordanie et à Gaza ». Le père endeuillé, Hussein, a affirmé lundi qu’il n’y avait aucune preuve que les meurtriers de Gil-ad Shaar, Naftali Fraenkel, et Eyal Yifrach ne soient pas des Juifs).

En dehors de la tente, Muhammad Al-Julani, 25 ans, un employé d’une station-service de Modiin, a déclaré que la visite des Juifs était utile pour abaisser le niveau de tension entre Israéliens et Palestiniens.

« Je les félicite. J’apprécie leur bonne volonté et leur soutien à la paix. Ils s’opposent à ce qui se passe maintenant à travers la Cisjordanie », a-t-il déclaré au Times of Israel.

« Brûler un enfant est quelque chose d’horrible. Il y a bien longtemps, les Juifs ont connu la souffrance de l’incinération avec les nazis, ce qui était tout aussi horrible », a-t-il dit. « Je rejette tout cela, je ne veux pas que cela se produise à nouveau. »

En revenant vers le bus, Rafi Meron, un économiste à la retraite de la Banque d’Israël, a dit qu’il était venu pour exprimer sa sympathie à la famille de la victime, même s’il pense aussi que l’effet d’une telle visite est assez négligeable : « C’est sûr que c’est mieux que de rester à la maison et de rester indifférent à ce qui se passe», admet-il. « Mais qui sait ? Peut-être que ces activités de Tag Meir ont un effet cumulatif… »

Pour Meron, l’assassinat est le résultat d’une « incitation cohérente, à la fois du système politique et des systèmes éducatifs et religieux. Nous avons tous une introspection à faire », a-t-il conclu.

Motti, 27 ans, fait partie de la population ultra-orthodoxe du quartier de Geula à Jérusalem et travaille pour une maison d’édition religieuse.

« Je sens que nous avons toujours besoin d’expliquer et de présenter des excuses pour des choses dont nous ne sommes pas vraiment responsables. C’est quelque chose d’épouvantable. Les gens qui ont fait cela sont plus proches de terroristes palestiniens que de Juifs. Dans mon esprit, cet assassinat a quelque chose de très inhabituel. Les enfants appartiennent à la nation des enfants, et sont en dehors de la politique… Nous nous sommes abîmés, et des choses deviennent hors de contrôle… »

Même sans un sentiment personnel de culpabilité, Motti – avec ses papillotes et son costume noir -estime qu’il s’est senti obligé lui aussi de venir présenter ses hommages.

« Dès le moment où j’ai entendu parler de l’assassinat j’ai commencé à chercher un moyen de venir » confie -t-il. « Dès que j’ai compris qu’un canal avait été ouvert avec la famille, je me suis précipité à le rejoindre ».

A l’écoute de ces arguments, Roni Sadovsky, une étudiante en philosophie actuellement en doctorat à Harvard, et en vacances en Israël, a déclaré qu’elle ne croyait pas que les gens venaient ici seulement pour des raisons personnelles : « S’il ne s’agissait que de nous, il serait très facile de trouver des gens à Jérusalem avec qui on se sent bien pour en parler, et puis poster des commentaires sur Facebook » a-t-elle déclaré au Times of Israel.

« Toute personne qui vient à un événement comme celui-ci veut exprimer ses sentiments, et dire à la famille combien il a de la peine. Je peux ne pas avoir commis le crime, mais je pense que j’ai une obligation morale malgré tout en tant que membre du groupe qui l’a perpétré. »