PARIS — Le quartier historique du Marais a longtemps été le foyer juif de Paris. Et d’une certaine façon, c’est encore le cas. Mais c’est avant tout aujourd’hui une Mecque prospère où se côtoient boutiques de mode et bars gays.

“Quelque part, c’est sans doute le mélange des gays et des Juifs qui l’a rendu tendance”, dit Delphine Horvilleur, l’une des trois femmes rabbins en France. Elle réside dans le Marais avec son époux, Ariel Weil, conseiller municipal dont la famille entretient une longue histoire avec le quartier, ainsi que leurs trois enfants.

Les boutiques fashion du Marais et les restaurants casher populaires contrastent grandement avec le délabrement des façades des institutions juives du secteur. Construites sur un ancien marais, les synagogues présentent des entrées défraîchies et parfois des façades délabrées. Leur apparence ne détonne pas avec le surnom qui a été donné au quartier – le mot français pour tourbière. Mais ce déclin s’affirme en opposition austère avec la beauté arborée et géométrique de la rue des Rosiers, au cœur du quartier.

Le Marais, comme tous les quartiers juifs de Paris, est en train de vivre sa propre expérience de “changement climatique”.

Le restaurant de Jo Goldenberg abrite maintenant un nouveau commerce. (Crédit : Lisa Klug/Times of Israel)

Le restaurant de Jo Goldenberg abrite maintenant un nouveau commerce. (Crédit : Lisa Klug/Times of Israel)

Les menaces du terrorisme, les mesures de sécurité renforcées et les départs de la population juive candidate à l’émigration ont contribué à changer le visage des quartiers parisiens.

Mais c’est toutefois une image aux multiples facettes, avec des groupes de juifs français désireux de partir et d’autres qui s’y installent, bien décidés à s’y établir durablement. Les zones d’affluence, comme Neuilly sur Seine et Saint Mandé ou les 16e et 17e arrondissements, maintiennent le cap et voient s’accroître leur population.

“Je pense qu’il faut éviter de voir les choses en noir et blanc – ‘Tous les Juifs sont partis, et les gays remplacent’, explique Weil. “Il y a un bon équilibre maintenant, mais je ne sais pas combien de temps cela va durer, mais c’est un bon mélange ! ».

Aujourd’hui, certains magasins haut de gamme du Marais, sur la rive droite de la Seine, occupent des immeubles qui étaient autrefois des lieux juifs iconiques, comme le restaurant de Jo Goldenberg dont le propriétaire est décédé en 2014.

Rodchenko, qui n’est pas immédiatement reconnaissable comme casher, est un nouveau restaurant florissant où la foule se presse. L’enseigne chic est située sur une rue latérale à quelques minutes seulement d’une école accueillant des étudiants en difficulté.

Le centre d’enseignement professionnel juif ORT, l’Ecole de Travail, n’attire plus les mêmes cohortes que dans les années passées. Ce quartier est donc devenu – c’est aussi le cas dans de nombreux autres à Paris – un secteur à la fois distinctement juif, sans pour autant être une attraction « juste pour les Juifs ».

Les Juifs forment une minorité dans cette école juive

Comme le Marais, l’Ecole de Travail conserve des vestiges distinctifs de ses racines juives tout en ayant subi un changement significatif. L’inscription d’élèves juifs dans cette école – qui existe depuis 1921 en France – a dramatiquement baissé ces dernières années. Les étudiants, dont l’âge s’étend de 16 à 26 ans, sont formés en tant qu’apprentis rémunérés. Ils étudient également le français et l’anglais.

Le nombre d’étudiants de confession juive a baissé. Cette année, les juifs représentent 35 à 40 % du corps étudiant.

Le directeur de l’école, Philippe (Aaron) Alfandari, affirme que son établissement est composé d’arabes et de juifs.

“Le nombre d’élèves juifs chute petit à petit chaque année”, explique-t-il. “Je le sais sur la base de leurs noms et des kippas, parce qu’il est interdit dans la loi française de demander la religion des élèves,” glisse-t-il en faisant référence à plusieurs polémiques ayant trait au sujet.

‘Le nombre d’élèves juifs chute petit à petit chaque année’

Les écoles locales de l’ORT créées pour accueillir l’immigration juive sont fondées sur le commandement religieux qui consiste à apprendre à ses enfants à gagner sa vie. Elles sont aujourd’hui également ouvertes aux populations arabes, qui bénéficient du même credo.

“Les étudiants sont issus de plusieurs types de familles mais la majorité viennent de familles défavorisées sur le plan économique”, explique Alfandari. « C’est pour ça qu’ils sont là ».

Au début de chaque année scolaire, Alfandari informe les étudiants de l’histoire de l’école, des pertes subies durant les déportations nazies et raconte comment l’école a dû fermer ses portes après la guerre.

“Il n’y en a pas un seul ici qui ne connaisse pas les valeurs juives sous-jacentes de l’école, l’enseignement d’une profession à autrui. Tout le monde sait que c’est un établissement juif”, dit Alfandari. « Notre objectif est de trouver des gamins qui veulent apprendre comment gagner leur vie et nous y arrivons très bien ».

A l’instar des élèves, le personnel est juif à hauteur de 30 ou 40 %.

L'Ecole de Travail, une école d'apprentissage du Marais. (Crédit : Lisa Klug/Times of Israel)

L’Ecole de Travail, une école d’apprentissage du Marais. (Crédit : Lisa Klug/Times of Israel)

“Nous avons un corps enseignant juif qui vient d’Algérie et du Maroc, et un autre corps enseignant qui n’est pas juif mais qui vient aussi d’Algérie et du Maroc”, déclare Alfandari, dont la famille est originaire d’Andalousie.

L’école possède une cafétaria casher qui n’est pas ouverte pendant Shabbat ni durant les fêtes juives, et reste « ancrée dans les traditions juives ».

“Cela ne gêne pas les étudiants arabes”, ajoute Alfandari. « La majorité des étudiants ne sont pas juifs mais le vendredi après-midi, les élèves disent tous ‘Shabbat Shalom.’”

De telles interactions entre les musulmans et les juifs pourraient profiter à toute la France, affirme un observateur.

Même si de nombreuses institutions juives, comme la synagogue historique de la Victoire et le Consistoire, sont constamment gardés par des hommes armés, aucun militaire ne patrouille devant l’Ecole de Travail. Aucun incident n’a été déploré.

“S’il n’y a pas de problèmes, c’est bien qu’il y ait un endroit où les Juifs et les Arabes puissent travailler ensemble”, dit un Parisien sous couvert d’anonymat. “Il y a de bons Arabes comme il y a de bons Juifs et de mauvais Juifs”.

La devanture du restaurant Chez Jo Goldenberg, deux jours après un attentat par des hommes armés palestiniens, le 11 août 1982. (Crédit : AFP/Joël Robine)

La devanture du restaurant Chez Jo Goldenberg, deux jours après un attentat par des hommes armés palestiniens, le 11 août 1982. (Crédit : AFP/Joël Robine)

Les boulangeries juives de la Rue des Rosiers

La dynamique du Marais a toutefois touché les commerçants juifs, comme c’est le cas de la boulangère Orit Goldstein, qui a vu le secteur changer « encore et encore ».

Murciano, une "pâtisserie Yiddish", résiste bien à l'embourgeoisement. Il y a une centaine d'années, le lieu était déjà une boulangerie casher. (Crédit : Lisa Klug/Times of Israel)

Murciano, une « pâtisserie Yiddish », résiste bien à l’embourgeoisement. Il y a une centaine d’années, le lieu était déjà une boulangerie casher. (Crédit : Lisa Klug/Times of Israel)

Goldstein dirige la “pâtisserie Yiddish” Murciano, au 16 de la rue des Rosiers, une vieille enseigne située au bas de la rue. Elle offre des spécialités méditerranéennes et juives, un flan délicieux ou un strudel, garni de pommes et de graines de pavot.

La gentrification continue de la zone, explique Goldstein, n’encourage pas les gens du quartier à fréquenter le Marais.

“Si vous regardez ce qu’était la Rue des Rosiers avant la guerre, vous auriez vu autre chose”, indique-t-elle. « On a augmenté les loyers. Et maintenant, on ne peut plus se garer et les gens ne viennent plus. Seuls les touristes s’aventurent à pied. On n’accède pas facilement ici. On a tué le quartier”.

Il y a cent ans, l’endroit où elle est installée était aussi une boulangerie casher. Si elle en a les moyens, cela restera le cas. Et si la majorité des clients est composée de touristes plutôt que d’habitants, cela ne la gêne pas.

“Cela fait quarante ans que nous sommes ici”, explique Goldstein, une femme pratiquante modestement habillée, alors qu’un portrait de Lubavitcher Rebbe est accroché dans la pièce. “Revenez dans un an ou deux”, s’exclame-t-elle. “Nous serons toujours là”.

Le changement du visage juif des faubourgs parisiens

Comme Le Marais, les faubourgs de la ville du nord-est de Paris ont traditionnellement accueilli des structures industrielles et leurs ouvriers défavorisés, explique Ruben Uzan, un ancien conseiller politique.

Uzan, 36 ans, a grandi à Créteil, dans la banlieue sud-est de la capitale, où un voisin de 73 ans, Alain Ghozland, a été récemment assassiné dans de mystérieuses circonstances. Uzan vit maintenant à République, un quartier vibrant, diversifié au niveau ethnique, qui entoure la Place de la République devenue le symbole de la tolérance et de la liberté depuis la vague d’attentats qui a touché la capitale.

Uzan a travaillé dans un quartier parisien très défavorisé – et souvent violent – où les conditions étaient trop hostiles pour continuer à développer une activité professionnelle. Ancien élève de la communauté Roi de la Fondation Schusterman, Uzan est conseiller en marketing au sein de l’entreprise qu’il a lui-même créée, Coefficient Directeur.

“J’étends mes affaires et mes activités au niveau international de manière à pouvoir être prêt à partir si les choses devaient vraiment mal tourner”, dit-il. « C’est une stratégie de sortie réfléchie, qui n’est donc pas décidée dans la panique ».

‘J’ai une stratégie de sortie réfléchie, qui n’est donc pas décidée dans la panique”.

L’ancienne habitante Aviva Ben Simone, qui a longtemps vécu dans un faubourg du nord-est de la ville, est déjà partie.

Simone est une juive sépharade qui a travaillé à Paris au sein d’une institution juive pendant plusieurs décennies. Elle a demandé à rester anonyme. Elle a déménagé en Israël après que sa fille unique a fait son alyah au début de ses études universitaires.

“J’adore Paris mais rien n’est comparable à Israël”, dit Simone, qui est récemment revenue en France pour un mariage. Lors de ce séjour, elle est restée chez une cousine plus âgée qui réside à Paris. Cette dernière aussi préférerait quitter la France mais : « Ma cousine ne veut pas faire son alyah pour le moment en raison des aides dont elle bénéficient ici », explique Simone.

Un homme avec une kippa regarde les gens prendre part à une manifestation organisée par le CRIF devant la synagogue de Lyon, le 31 Juillet 2014. (Crédit : AFP/Romain Lafabregue)

Un homme avec une kippa regarde les gens prendre part à une manifestation organisée par le CRIF devant la synagogue de Lyon, le 31 Juillet 2014. (Crédit : AFP/Romain Lafabregue)

L’endroit où elle habite, au Métro Hoche-Pantin, à proximité du Près St Gervais, est dorénavant considéré, dans le vocabulaire local, comme « chaud ».

“Ne portez pas votre tallit ou votre kippa ici”, dit Michael Amsellem, 34 ans, ancien élève lui aussi de la Communauté Roi de la Fondation Schusterman, qui travaille maintenant dans le commerce international et vit dans le 8e arrondissement de Paris, qui inclut le secteur chic des Champs-Élysées. “Même s’il y a des Juifs ici qui portent la kippa, ils savent qu’il y a des risques. J’admets que c’est complexe. Et bien sûr, il y a des endroits où il n’y a plus du tout de Juifs ».

Pantin assiste maintenant à l’arrivée de populations arabes et africaines, en contraste avec les réfugiés juifs venus après la Seconde Guerre mondiale et les nombreux juifs nord-africains qui s’y étaient installés après l’établissement d’Israël.

L’un de ces repaires juifs était l’Appartement Hoche, construction de cinq étages, dans lequel le père de l’auteur de cet article a résidé dans l’attente de l’octroi de son visa pour les Etats-Unis. L’immeuble reste un hôtel accueillant des migrants défavorisés mais il n’y a plus aucun signe extérieur de la présence de Juifs ou d’établissements casher dans ce qui est devenu un quartier très largement arabe.

‘Même s‘il y a des Juifs qui portent la Kippa, ils savent qu’il y a des risques”

Une autre indication du passé juif du quartier est le second campus de l’ORT à Montreuil, ville qui se trouve à proximité.
Vraiment, Pantin fait partie de ces si nombreux quartiers qui ne sont plus accueillants pour les Juifs, dit l’avocat Charles Baccouche qui représente la communauté juive dans le cadre d’affaires judiciaires impliquant des discours de haine ou des agressions violentes.

Tandis que des enfants Habad portant la kippa, des femmes religieuses promenant des poussettes et des touristes juifs peuvent encore être aperçus dans le Marais, la menace est si forte dans d’autres zones que le port de signes religieux extérieurs juifs est découragé.

“En particulier dans les zones du nord de Paris, c’est dangereux de porter la kippa”, indique Baccouche. « Ce qui influence certainement les prix à Toulouse lorsque les Juifs vendent des appartements et partent vers les Etats-Unis, le Canada et des lieux plus sûrs. »

Des juifs à Paris, le 12 janvier 2015. (Crédit : AFP/Joël Saget)

Des juifs à Paris, le 12 janvier 2015. (Crédit : AFP/Joël Saget)

En résultat, il y a deux genres d’alyah, indique Baccouche. En plus des départs vers Israël, bien médiatisés, il y a également des mouvements au cœur même du pays. Des parties de Paris restent intéressantes, comme Neuilly sur Seine.

Cette ville a vécu une « alyah interne » de la part en majorité de riches Juifs en mesure de faire face à un marché de l’immobilier élevé. Le 17e Arrondissement, qui va héberger un centre communautaire juif, constate une augmentation du nombre de ses résidents juifs et, en conséquence, du nombre de ses restaurants casher, indique Amsellem.

Mais un certain nombre de zones autrefois considérées comme des refuges pour les Juifs sont devenues des « tranchées de haine », dit Baccouche. Outre Pantin, elles incluent les banlieues du nord de Paris, la Seine-Saint-Denis, Stains, ainsi qu’à Lyon et dans certains secteurs proches de Marseille.

Un émeutier jette des pierres sur la police à Sarcelles, près de la synagogue de la ville, pendant une manifestation anti-Israël pendant l'opération Bordure protectrice, le 20 juillet 2014. (Crédit : AFP/Pierre Andrieu)

Un émeutier jette des pierres sur la police à Sarcelles, près de la synagogue de la ville, pendant une manifestation anti-Israël pendant l’opération Bordure protectrice, le 20 juillet 2014. (Crédit : AFP/Pierre Andrieu)

“Beaucoup de Juifs vivent ici, de manière très concentrée. Il y a beaucoup de conflits », explique Baccouche, qui vit dans le 16e Arrondissement à proximité de la Tour Eiffel.

Le terrorisme a contribué aux changements les plus visibles dans les quartiers de Paris après les massacres en 2015 de Charlie Hebdo et de l’HyperCacher. Pour les visiteurs, les sentinelles armées à l’entrée des synagogues et des autres institutions publiques sont un triste symbole marquant la présence des Juifs.

“L’atmosphère, en termes social et culturel, n’est pas bonne en général dans toute la France parce qu’il y a un amenuisement de la culture », dit Baccouche.

La Grande Synagogue de Paris, La Victoire, est relativement calme, mais elle subit aussi une lente défection des fidèles. La famille du président de la synagogue, Jacques Canet, était actionnaire majoritaire dans les entreprises Izod Lacoste et Yves Saint Laurent.

Impliqué dans plusieurs domaines dans la direction de la synagogue depuis plus de 20 ans, ses enfants adultes vivent dorénavant à l’étranger : son fils à New York et sa fille en Suisse. Son fils est un ancien président de l’Union des étudiants juifs de France, qui a décidé de partir à l’étranger lorsqu’il a constaté la détérioration des liens entre les étudiants juifs et musulmans.

Lorsque les interactions annuelles entre les deux communautés se sont effondrées, l’espoir du jeune Canet de continuer à vivre en tant que Juif à Paris a lui aussi disparu. Canet-père, lui, est préparé au pire, avec des maisons en Suisse et en Israël.

“Je ne veux pas me limiter à Paris,” dit-il.