Alors que le monde entier retient son souffle en suivant les batailles entre les forces kurdes et l’Etat islamique à Kobané, la ville syrienne située entre la Turquie et la Syrie, l’Iran prend le contrôle de façon impressionnante du Yémen.

Mardi, les séparatistes houthis ont pris le contrôle stratégique du port yéménite de la ville d’Hodeida, qui se situe à l’ouest de sa capitale, Sanaa. Ils se sont aussi emparés de l’aéroport dans le sud du pays le même jour. Tout ceci est arrivé après la prise de contrôle par les Houthis de la ville de Sanaa.

Les Houthis, issus des Zaidi Shia (une des sectes Shia), ont le soutien, depuis quelques années, des Gardes révolutionnaires iraniens et de ses brigades Al-Quds, responsables de la scène étrangère.

Cela devrait inquiéter Israël.

Le Yémen, en raison de son emplacement stratégique, est aux commandes de ce qui est pour Israël une voie navigable stratégique – la sortie de la mer Rea vers l’océan indien, également connue sous le nom de Bab al-Mandeb.

La présence des forces des Gardiens de la Révolution sur une voie maritime aussi importante pour l’économie israélienne, qui facilite l’accès, non seulement, à l’océan indien mais aussi à des cibles telles que l’Iran, pourrait présenter des problèmes importants pour les navires israéliens de passage.

Au début des années 1970, des groupes terroristes palestiniens attaquaient les navires israéliens qui passaient par Bab al-Mandeb. Il est possible que les Iraniens essaient de mettre en place les mêmes tactiques en utilisant les Houthis.

Mais au-delà du point de vue israélien, l’évolution des évènements au Yémen au cours des dernières semaines, et même depuis le début du printemps arabe, sont un exemple classique des sables mouvants du Moyen-Orient.

En novembre 2011, le président du Yemen, Ali Abdullah Saleh, a quitté la fonction de président après 33 ans au pouvoir. Il était l’un des seuls dirigeants du Moyen-Orient à être au sommet de son Etat pendant une aussi longue période, son règne s’apparente à celui de Kadhafi en Libye.

Ils avaient le même âge. Il semblerait que ce soit le lynchage qui a conduit à la mort de Kadhafi qui aurait convaincu Saleh de démissionner de ses fonctions. A sa place, Abd Rabbo Mansour Hadi, a été nommé président.

Ahmed Awad bin Mubarak, lors d'une visite au bastion rebelle chiite de Saada, le 19 septembre 2014, (Crédit : AFP / Mohammed Hu

Ahmed Awad bin Mubarak, lors d’une visite au bastion rebelle chiite de Saada, le 19 septembre 2014, (Crédit : AFP / Mohammed Hu)

Mais pour les Houthis, ce changement de président n’a pas été suffisant. Ils voulaient une part plus grosse du gâteau gouvernemental.

Et probablement, avec les encouragements des Iraniens, ils ont cherché à prendre le contrôle du pays, chose qu’ils continuent à faire.

Ces derniers mois, les Houthis sont parvenus à atteindre des objectifs militaires stratégiques importants. La plus grande réussite étant la prise de contrôle de Sanaa.

Ils se sont emparés des bureaux gouvernementaux et d’autres bâtiments stratégiques, et ont accepté d’arrêter de combattre – mais uniquement sous la condition qu’un nouveau gouvernement de technocrates soit mis en place.

Le président Hadi, grâce à la médiation de l’ONU, a accepté. Mais lorsqu’il a essayé de nommer un de ses associés, Ahmed Awad Bin Mubarak, au poste de Premier ministre, les Houthis ont catégoriquement refusé d’entériner cette nomination.

Les extrémistes sunnites opérant au Yémen, en particulier Al-Qaïda, ne considèrent pas d’un bon œil cette affirmation du pouvoir par les Chiites Zaidi, qui représentent environ 30 % de la population du pays.

Jeudi dernier, lors d’une manifestation houthie contre la nomination de Bin Moubarak, un kamikaze s’est fait exploser en plein milieu de la foule défilant à Sanaa, tuant 47 personnes.

Cette tournure des événements a convaincu le président Hadi d’abandonner son plan de nommer Bin Mubarak, et ce n’est que le lundi que toutes les parties en présence se sont mises d’accord sur la nomination de l’ancien ambassadeur yéménite à l’ONU, Khaled Baha, au poste de Premier ministre.

Puis survinrent les événements de la journée suivante – l’occupation d’Hodeida – qui a ramené la situation à la case départ.

Et comme si cela ne suffisait pas, le même jour, les séparatistes du sud ont organisé des manifestations dans les villes du Sud, notamment Aden, pour demander l’indépendance et la recréation de la République populaire du Yémen du Sud.

Il est encore trop tôt pour savoir vers quoi tend le Yémen. Ce qui est clair, cependant, c’est que dans l’ombre des massacres et des attaques de l’Etat islamique, l’axe chiite mené par l’Iran ne se repose pas un seul instant.

Pendant les manifestations houthies, les slogans entonnés semblaient avoir été directement empruntés de la rhétorique de la Révolution islamique iranienne : « Mort à l’Amérique, mort à Israël, maudissez les Juifs ».

La plupart des participants à la manifestation ne savent probablement même pas où se trouve Israël. Mais l’influence de l’Iran est bien ancrée et on la retrouve bien au-delà des slogans. Les Saoudiens gardent un œil anxieux sur l’évolution de la situation dans le Sud. Riyad sait que les Iraniens ont fourni des armes aux Houthies.

Il essaie activement de contrecarrer la contrebande d’armes entre l’Iran et le nord du Yémen. Les forces des Gardes révolutionnaires ont été capturées par l’armée yéménite pendant les combats et les Saoudiens s’inquiètent du fait que les Iraniens tentent de créer des tensions dans les zones chiites.

De ce fait, alors les médias américains (et israéliens) se concentrent, presque de manière obsessionnelle, sur la carte des prises de l’EI, l’Iran « modéré » réussit, plus discrètement, à prendre le contrôle de larges pans de territoires : le Liban, des parties de la Syrie, et maintenant le Yémen.

Le mois prochain, six mois de négociations sur le programme iranien prendront fin sans percée majeure. Mais même sans armes nucléaires, il semble que l’Iran s’en sort plutôt bien.

Des rebelles de l'armée yéménite chiite Houthi anti-gouvernementaux - le 21 septembre, 2014 (Crédit : AFP / Mohammed Huwais)

Des rebelles de l’armée yéménite chiite houthie anti-gouvernementaux – le 21 septembre, 2014 (Crédit : AFP / Mohammed Huwais)

L’Etat islamique change de tactique

Et maintenant, abordons le sujet de la menace sunnite.

L’EI, malgré les attaques aériennes lancées par les Américains et ses partenaires de la coalition, ne s’arrête pas. Il est vrai que son rythme de progression est moins rapide qu’à la « bonne époque » de Mossoul, mais il arrive quand même à prendre le contrôle de certaines parties de la ville de Kobané.

Comment est-ce possible que la puissante machine aérienne composée de plusieurs armées, menée par les Etats-Unis, ne réussisse pas à mettre en échec l’EI ?

La réponse, semble-t-il, se trouve au niveau de la tactique.

Les commandants de l’EI ont compris que les 4X4 Toyota qu’ils utilisaient étaient des proies faciles pour les drones américains et leurs avions.

Ils ont donc changé de mode de transport. Ils peuvent toujours se rendre à l’endroit voulu grâce à des voitures privées et des motos. Ils ont aussi abandonné leurs tenues noires et les drapeaux permettant de les identifier.

Deuxièmement, ils emploient différentes méthodes pour déjouer les systèmes de ciblage des avions. L’une de ces méthodes est de faire brûler des centaines de pneus pour créer une épaisse fumée noire dans la zone des batailles.

Troisièmement, et cela doit être le sujet le plus problématique pour les Américains, au moment où les forces de l’EI entrent dans un environnement urbain, les pilotes américains – surtout ceux aux commandes des avions de chasse (contrairement à ceux qui sont aux commandes d’hélicoptères d’attaque) – ont des problèmes pour distinguer les cibles ennemies sans qu’on les guide du sol.

Mais personne n’a l’intention de régler ce problème.

La décision du président américain Barack Obama de n’envoyer personne au sol, aussi compréhensible soit-elle politiquement, complique les choses pour la coalition.

Pour trouver les cibles, on a besoin de renseignements. Et sans la présence des agents de renseignements et de forces spéciales sur le terrain, il n’y a pas assez d’informations pour mettre un terme au progrès de l’EI.

Pour terminer, quelques mots sur les alliés que l’Amérique a choisis au Moyen-Orient – le Qatar et la Turquie – semblent nécessaires.

Ces deux Etats financent le Hamas, et Doha a aidé d’une manière ou d’une autre par le passé les membres de l’EI. Il est difficile de le croire mais les Etats-Unis ont choisi, spécifiquement, ces deux pays pour qu’ils soient ses partenaires dans le cadre de sa politique générale de rapprochement avec les pays arabes et musulmans.

Cette semaine, la conseillère à la sécurité Susan Rice a fait l’éloge de la décision d’Ankara d’autoriser les aéronefs de la coalition à utiliser les aéroports turcs pour attaquer les cibles de l’EI. Ankara a immédiatement démenti ces propos.

De plus, lundi, les avions turcs ont attaqué les rebelles kurdes dans le sud-est de la Turquie. Le seul endroit à partir duquel il est possible de faire passer des provisions aux Kurdes en difficulté à Kobané est la frontière turque mais les dirigeants d’Ankara rejettent cette possibilité.

Il semble que sauver leurs frères du Hamas dans la bande de Gaza soit plus urgent.

La police turque lance des des gaz lacrymogènes et des canons à eau à Ankara le 8 Octobre 2014, pour disperser des manifestants qui protestaient contre les attaques lancées par les insurgés islamiques de l'Etat visant la ville syrienne de Kobani par les Kurdes, et le manque d'action de leur gouvernement. (Crédit : AFP / Adem Altan)

La police turque lance des des gaz lacrymogènes et des canons à eau à Ankara le 8 octobre 2014, pour disperser des manifestants qui protestaient contre les attaques lancées par les insurgés islamiques de l’Etat visant la ville syrienne de Kobani par les Kurdes, et le manque d’action de leur gouvernement. (Crédit : AFP / Adem Altan)