AMSTERDAM (JTA) — Des décennies après sa mort dans un camp de concentration nazi, l’esprit inquiet d’Anne Frank aux cieux a enfin trouvé une âme-soeur en la personne de Zef Bunga, un adolescent albanais assassiné lors d’un meurtre de vengeance.

Anne, dont le journal intime connu dans le monde entier raconte ses deux années de vie passées à se cacher des nazis à Amsterdam avec sa famille, tombe amoureuse du jeune garçon musulman. Ils s’embrassent, sympathisent et se lient à travers l’injustice de leur disparition précoce – Zaf, à Tirana, en Albanie, dans les années 1990 et Anne en 1945 dans le camp de concentration nazi de Bergen-Belsen.

Ce parti pris original sur l’histoire d’Anne Frank est l’intrigue retenue pour un opéra de 2015 pour enfants intitulé : « Anne et Zef ». Critique envers le génocide nazi comme envers ces meurtres commis en représailles en Albanie, le spectacle s’est joué au Musée national de l’Holocauste là-bas, interprété par des chanteurs soutenus par les musiciens de l’orchestre philharmonique des Pays Bas.

Basé sur une pièce écrite en 2009 qui porte le même nom, l’opéra « Anne et Zef » est une récente addition à une série d’oeuvres artistiques et d’essais, au nombre croissant mais non exempts de controverse, qui tentent d’examiner l’icône Anne Frank indépendamment du contexte historique.

Lilian Farahani et Benjamin de Wilde dans les rôles d'Anne Frank et de Zef Bunga au musée national de l'Holocauste d'Amsterdam, le 5 mars 2017 (Crédit : Cnaan Liphshiz/JTA)

Lilian Farahani et Benjamin de Wilde dans les rôles d’Anne Frank et de Zef Bunga au musée national de l’Holocauste d’Amsterdam, le 5 mars 2017 (Crédit : Cnaan Liphshiz/JTA)

Après des décennies où elle a été considérée comme le symbole de la victime juive de l’Holocauste, « au cours des 20 dernières années, Anne Frank incarne dorénavant la victime de tous les malheurs du monde », explique David Barnouw, auteur du livre « le phénomène Anne Frank » paru en 2012. Barnouw est un ancien chercheur à l’Institut néerlandais d’Etudes de la guerre, de l’Holocauste et des génocides.

L’histoire d’Anne Frank doit-elle être considérée et enseignée comme un cas particulier du génocide perpétré envers les Juifs ou plus généralement comme l’histoire d’une enfant victime de la guerre ? Ce débat est aussi ancien que le journal intime lui-même, qui a été traduit dans des douzaines de langues depuis sa publication en 1947. Une pièce jouée en 1955 à Broadway et son adaptation hollywoodienne en 1958 avaient été âprement critiquées et leurs créateurs accusés d’avoir rendu le récit d’Anne Frank moins juif et plus universel.

View of the Anne Frank house in Amsterdam, Holland, where Anne and her family hid during the Holocaust. (photo credit: Nati Shohat/Flash90)

Une vue de la maison d’Anne Frank à Amsterdam, où Anne et sa famille se sont cachés durant l’Holocauste (Crédit : Nati Shohat/Flash90)

Mais dans un contexte de recrudescence de haine antisémite en Europe et sur les réseaux sociaux, ces appropriations du symbole d’Anne Frank ont réactivé le débat parmi les spécialistes et les militants.

« Tout le monde s’est saisi d’Anne Frank en fonction de ses propres croyances, et avec Zef, c’est la même chose : ‘Oui, nous sommes tous des victimes, etc…' », dit Barnouw, qui ajoute « être mal à l’aise avec cela » mais que, malgré ses objections, « c’est bien la perception générale aujourd’hui ».

La décontextualisation rampante de l’histoire d’Anne Frank est au coeur d’un documentaire néerlandais réalisé en 2014, dans lequel se trouvent des interviews de douzaines de personnes placées pendant des heures dans la file d’attente qui permet d’accéder à la maison d’Anne Frank – le musée d’Amsterdam qui a été fondé sur les lieux où la famille a vécu dans la clandestinité. L’endroit est fréquenté par un million de visiteurs chaque année.

Dans le film, intitulé « Dans la file pour Anne », un militant des droits afro-américains arrivé du Texas, Omowale Luthuli-Allen, compare l’expérience vécue par la jeune adolescente à celle des populations noires vivant sous la ségrégation.

« Nous avons vécu comme ça », dit-il. « D’une certaine manière, nous avons vécu la vie d’Anne Frank ».

Augustine Sosa, un homosexuel du Paraguay, explique pour sa part que sa « vie est très similaire à celle d’Anne Frank ».

Une stèle pour Anne Frank et sa soeur Margot sur le site de l'ancien camp de prisonniers de guerre et camp de concentration de Bergen-Belsen à Bergen, au nord de Hanovre, dans le centre de l'Allemagne, le 21 juin 2015 (Crédit : AFP / NIGEL TREBLIN)

Une stèle pour Anne Frank et sa soeur Margot sur le site de l’ancien camp de prisonniers de guerre et camp de concentration de Bergen-Belsen à Bergen, au nord de Hanovre, dans le centre de l’Allemagne, le 21 juin 2015 (Crédit : AFP / NIGEL TREBLIN)

Beatrix Marthe, Autrichienne d’une trentaine d’années, en larmes, confie au réalisateur du film qu’elle ne pleure pas seulement pour Anne mais aussi pour son grand-père qui avait combattu dans l’armée d’Adolf Hitler. Parmi les autres personnes interrogées, des moines tibétains affirment qu’Anne est le symbole ultime de leur quête d’indépendance face à la Chine.

Une mère britannique à la tenue excentrique raconte qu’elle a amené sa fille, adolescente, au musée pour qu’elle se sente plus à l’aise en portant des vêtements flamboyants même si cela doit lui faire se sentir « exclue ».

De telles interprétations font partie de ce qui a fait « une sale affaire de la manière dont l’histoire d’Anne Frank a été reçue après la guerre », dit Yves Kugelmann, membre bénévole de la Fondation Anne Frank que le père de la jeune fille, Otto, avait fondée à Bâle dans les années 1960 et qu’il avait désigné comme héritière des archives familiales, dont le journal intime.

« En définitive, les connaissances du public, au sens large, au sujet d’Anne Frank sont inexactes, déconceptualisées et finalement faciles à dénaturer », ajoute Kugelmann. « Elle est devenue une sainte emblématique au lieu d’une jeune fille juive bien réelle qui se cachait pour échapper aux nazis et à leurs collaborateurs néerlandais ».

Il ajoute qu’Anne Frank a été transformée en « quelque chose d’un peu kitsch que tout le monde utilise à sa guise ».

Mais l’utilisation d’Anne Frank en tant que symbole de causes non-associées à ce qu’ont été sa vie et sa mort peut amplifier le message transmis par son journal intime et les leçons sur l’Holocauste, selon Ernst van Bemmel van Gent, avocat à Amsterdam d’origine juive qui a visité pour la première fois le musée de l’Holocauste pour découvrir l’opéra « Anne et Zef ».

Un homme montre un poème écrit à la main par Anne Frank, peu de temps avant qu'elle ne vive dans la clandestinité pour fuir les nazis, à la maison de vente aux enchères Bubb Kuyper de Haarlem le 22 novembre 2016. (Crédit : AFP PHOTO / ANP / Koen Suyk / Netherlands)

Un homme montre un poème écrit à la main par Anne Frank, peu de temps avant qu’elle ne vive dans la clandestinité pour fuir les nazis, à la maison de vente aux enchères Bubb Kuyper de Haarlem le 22 novembre 2016. (Crédit : AFP PHOTO / ANP / Koen Suyk / Netherlands)

« Le voir ici, à côté d’une salle qui commémore les victimes, ajoute une autre dimension à ma compréhension de l’Holocauste », a expliqué van Gent à JTA.

La pièce et l’opéra « brisent les tabous sur la représentation de l’Holocauste » parce que les deux oeuvres le présentent « non comme quelque chose d’unique, mais d’associé à d’autres formes de violence », selon Cock Dieleman et Veronika Zangl, des spécialistes néerlandais qui ont analysé la pièce dans un essai de 2015.

L’opéra est un exemple relativement léger de la manière dont la mémoire d’Anne Frank peut être utilisée par les artistes et par les activistes.

Un cas plus controversé est la reproduction à Amsterdam d’images d’Anne Frank portant un keffieh, le châle à carreaux adopté par les militants pro-palestiniens. Des cartes postales et des tee-shirts affichant cette image, qui a d’abord circulé sur les réseaux sociaux et que les militants prônant le boycott d’Israël se sont appropriés, sont vendus depuis des années malgré les protestations des Juifs néerlandais qui affirment qu’elle établit une équivalence entre Israël et l’Allemagne nazie.

La Maison d’Anne Frank à Amsterdam a également fait part de son opposition à cette image parce qu’elle reste « profondément blessante, même en 2016 », a estimé le directeur de l’Institution, Ronald Leopold, l’année dernière lors d’un sommet consacré au caractère de plus en plus emblématique d’Anne Frank, des propos qui avaient été repris par JTA. Cette conférence, au cours de laquelle d’éminents spécialistes étaient intervenus, avait pour objectif de comprendre ce que signifierait Anne Frank pour les générations futures.

En 2006, la ligue arabe européenne, un groupe radical de défense des droits des musulmans, avait publié sur son site Internet une caricature montrant Anne Frank allongée dans un lit aux côtés d’Adolf Hitler. Une Cour d’appel néerlandaise avait condamné en 2010 l’organisation à une amende pour discours de haine et avait ordonné la suppression de la caricature offensante, mais elle s’est propagée sur les réseaux sociaux, où elle circule encore aujourd’hui.

Photographie prise dans la librairie de la maison d'Anne Frank, avec sa photo et des copies traduites de son journal en arrière-plan. (Crédits : Matt Lebovic / Times of Israel)

Photographie prise dans la librairie de la maison d’Anne Frank, avec sa photo et des copies traduites de son journal en arrière-plan. (Crédits : Matt Lebovic / Times of Israel)

Et l’année dernière, la Fondation Anne Frank a critiqué un jeu conçu autour d’une pièce cachée dans une ville du sud des Pays-Bas, dont l’apparence ressemblait de manière frappante à la salle où avait vécu Anne Frank pendant ses deux années de clandestinité.

Une tentative plus traditionnelle de recontextualisation est venue d’une lettre ouverte parue en août 2016 dans le New York Times intitulée « Anne Frank est aujourd’hui une petite fille syrienne ». L’éditorialiste Nicholas Kristof a fait une comparaison entre la réticence américaine à admettre des réfugiés de Syrie et le refus d’accueillir la majorité de Juifs européens qui avait fui l’Europe nazie.

Anne Frank « est la sainte trinité du symbolisme : « l’enfant, la jeune femme, la juive », commente Eyal Boers, metteur en scène israélien et réalisateur du documentaire néerlandais paru en 2009 « Les camarades de classe d’Anne Frank ». « Il n’est pas étonnant qu’elle soit si attirante en tant qu’icône ».

Mais cette puissance, ajoute-t-il, signifie que l’histoire d’Anne Frank et ses éléments – dont l’identité juive d’Anne – « transcenderont au bout du compte toutes les tentatives de les déformer ».