WASHINGTON (JTA) – Alan Gross m’a contacté il y a quelques mois via Facebook Messenger. Selon lui, il y avait quelque chose que je devais savoir.

J’ai été agréablement surpris. Je n’avais échangé que quelques plaisanteries avec Gross depuis sa libération des prisons cubaines en décembre 2014, il y avait été incarcéré pendant 5 ans pour avoir permis aux communautés juives cubaines d’avoir accès à internet.

Gross, 68 ans, tenait à me dire qu’avec sa femme Judy, ils avaient fait leur alyah, ils avaient immigré en Israël dans le cadre de la Loi du Retour.

« Ça s’est passé le 3 mai, le jour de l’anniversaire de Golda Meir, le lendemain du mien, qui est aussi l’anniversaire d’Herzl », a-t-il dit. « Il était temps. Je viens depuis 40 ans et j’ai travaillé en Israël et dans la région. »

Gross serait aux États-Unis cette semaine, et a proposé que l’on se rencontre chez Loeb, un charcutier. Il aimait Israël mais il avait languit le pastrami.

Pourquoi annoncer cela au JTA ?

Gross s’est souvenu que nous nous étions rencontrés pour la première fois juste après sa libération. Je l’avais salué, et, percevant sa réticence à parler, j’ai battu en retraite. Ce n’était peut-être pas le meilleur instinct à avoir pour un journaliste, mais dans ce cas précis, Gross, avait été piégé par d’autres qui tenaient absolument à lui parler alors qu’il était encore perturbé. Il avait apprécié que je fasse preuve de retenue.

Alors nous avons dévoré le précieux pastrami de Loeb un mercredi, ainsi que du cream soda de Dr Brown. (« Tradition », avait scandé Gross.) Il était habillé de circonstances pour la chaleur de juillet à Washington, un bermuda, un polo bleu et un chapeau de paille.

Quand il a été arrêté en 2009, Gross, qui résidait alors à Potomac dans le Maryland, travaillait pour un sous-traitant de l’agence américaine pour le Développement international, pour fournir un accès à internet aux Juifs cubains. Il n’a été inculpé que 14 mois après avoir été placé en détention, puis « accusé d’être une menace à l’intégrité et/ou à l’indépendance de l‘État ».

Alan Gross, libéré d'une prison cubaine dans la matinée précédente, apparaît lors d'une conférence de presse avec son épouse Judy à Washington peu après son arrivée aux Etats-Unis, le 17 décembre 2014 (Crédit : Win McNamee / Getty Images / via JTA)

Alan Gross, libéré d’une prison cubaine dans la matinée précédente, apparaît lors d’une conférence de presse avec son épouse Judy à Washington peu après son arrivée aux Etats-Unis, le 17 décembre 2014 (Crédit : Win McNamee / Getty Images / via JTA)

Gross a été libéré en décembre 2014, dans le cadre d’un échange ; trois prisonniers cubains accusés d’espionnage ont été relâchés des prisons américaines. Le même jour, le président Barack Obama a annoncé la restauration des relations avec la nation communiste.

En tant que sous-traitant qui travaillait dans le développement, Gross était particulièrement impliqué en Israël et dans les zones contrôlées par les Palestiniens, travaillant sur le développement israélo-palestinien après le lancement des accords de paix d’Oslo en 1993.

« J’ai dû aller 60 fois en Israël avant de faire l’alyah, » a-t-il dit.

Alan et Judy Gross vivent à Tel Aviv. Ils ont un fils qui vit à Jérusalem avec sa femme et leur fille, la petite-fille des Gross.

« Mon autre fille s’est mariée ce week-end [près de Portland, dans l’Oregon], et elle et son mari sont enseignants et vont s’installer en Chine », dit-il. « Il y a seulement 10 heures de vol entre Hong Kong » et Tel Aviv.

Nous sommes revenus sur les raisons qui l’ont poussé à faire l’alyah.

« Je suis allé chez Ikea pour la première et la dernière fois à Rishon [Letzion], et il ressemblait à tous ceux que j’avais pu voir », dit-il. Et pourtant, « il était différent, parce que presque toutes les personnes présentes étaient juives. C’est une sensation incroyable, rafraîchissante. »

Gross n’a pas su mettre le doigt sur le moment où il a commencé à penser à l’alyah.

« La première fois que je suis venu », à l’âge de 28 ans, « ma femme et moi co-dirigions un groupe de 45 adolescents pour le BBYO. Je ne le referai jamais, mais cela m’a vraiment touché. Six mois plus tard, je travaillais pour le BBYO. »

Il a passé quatre ans au sein de l’organisation juive, et 4 autres au sein de la fédération juive de Washington DC. Puis, il est revenu à son domaine de prédilection, le développement.

Alan and Judy Gross at the Western Wall in the spring of 2005. (Courtesy of the Gross family)

Alan et Judy Gross au mur Occidental, en 2005. (Autorisation)

En Israël, Gross voulait également voter. Il ne peut pas dissimuler sa déception face au Premier ministre Benjamin Netanyahu et aux multiples compromis de sa coalition, dont le plus récent, le gel du projet de création d’un espace non-orthodoxe au mur Occidental.

« Avec tout le respect que je dois à Mr Netanyahu, c’est un homme brillant et le plus grand expert au monde en terme de persévérance », a dit Gross. Mais il refuse de se consacrer davantage à la politique israélienne, à part affirmer son intention de faire valoir son droit de vote.

« Si vous n’aimez pas ce qui se passe en Israël », dit-il, « faites l’alyah et votez ».

Que préfère-t-il en Israël ?

« Marcher. Chaque jour, je me ballade devant le Shouk Hacarmel, Jaffa et le port de Tel Aviv.

Et les transports en commun.

Gross dégaine sa Rav-Kav, son titre de transport qui lui permet d’emprunter tous les modes de transports, le train, le bus, le tram, à moitié prix, parce qu’il est un citoyen senior. Il s’extasie des transports en commun israéliens, et souligne qu’il lui faut 90 minutes pour aller de chez sa fille à Jérusalem jusqu’à son appartement de Tel Aviv. Il aurait aimé que davantage d’Israéliens l’apprécient autant que lui, s’inquiétant, comme un Israélien typique, des accidents de la route.

Il a également parlé d’une boutique de cigares à Tel Aviv, appelée Bril, où il rencontre tous les vendredis après-midi une bande d’aficionados pour parler politique et « fake news » autour de cigares, de whisky et de houmous. C’est en prison qu’il a commencé à fumer le cigare.

Cette photo provient du bureau du compte Twitter du sénateur américain Jeff Flake. Elle montre Alan Gross et son épouse Judith avant de quitter Cuba le 17 décembre, 2014. (Crédit : AFP PHOTO / Jeff Flake / DOCUMENT)

Cette photo provient du bureau du compte Twitter du sénateur américain Jeff Flake. Elle montre Alan Gross et son épouse Judith avant de quitter Cuba le 17 décembre, 2014. (Crédit : AFP PHOTO / Jeff Flake / DOCUMENT)

« Le gouvernement cubain me donnait une boite de beaux cigares à chaque fois qu’un dignitaire venait », se souvient Gross, brandissant un cigare acheté en Suisse. « Chaque boîte valait un mois de salaire pour un Cubain. Ils m’ont rendu accro, les enf****s ».

Retournerait-il à Cuba s’il en avait l’occasion ?

« J’y retournerais en un claquement de doigts », dit-il.

Gross a adressé deux courriers à l’ambassade cubaine, disant qu’il voulait juste parler. Il n’a reçu aucune réponse.

Il veut voir les familles de ses co-détenus qui lui ont amené à manger.

« Ils m’ont aidé à survivre pendant 5 ans », a expliqué Gross. « Ils font aussi partie de ma famille. »

Gross a perdu 5 dents à cause de la malnutrition en prison.

« Ils avaient plus de cigares que de nourriture », dit-il au sujet du gouvernement cubain. « La moitié de la surface agricole de Cuba n’est pas exploitée. »

Que pense-t-il de la décision du président américain Donald Trump, qui est revenu sur la décision d’Obama de lever les interdictions de séjour et de commerce avec La Havane ?

Gross n’est pas très fan de Trump.

« Il s’est tellement investi à défaire ce qu’à fait Obama, si Obama marche et évite de trébucher sur quelque chose, Trump ferait sciemment demi-tour et trébucherait dessus », affirme Gross. « Il va toucher au business d’Airbnb », qui a proliféré depuis les réformes d’Obama, « les restaurants qui soutiennent le commerce Airbnb, et les taxis privés et toutes les autres industries annexes qui soutiennent Airbnb ».

Gross est féru de réseaux sociaux, et Trump est l’une de ses cibles favorites.

« Il y une différence entre non-apte et inapte, entre non-compétent et incompétent. Le POTUS est le second, dans les deux cas », a-t-il récemment écrit sur Twitter, utilisant l’acronyme President Of The United States pour désigner Trump.

Gross raconte qu’il s’est inscrit sur Twitter et Facebook avant son arrestation à Cuba en 2009, mais ne les utilisait pas beaucoup. Cela a changé à son retour.

« Facebook m’a permis de reprendre contact avec de nombreux amis et membres de ma famille », dit-il. « Les gens ne savaient pas comment réagir autour de moi, certains voulaient que l’on se retrouve tout de suite, d’autres pensaient que je voulais être seul. C’est un réseau formidable. »

« Twitter, c’est une autre histoire. Twitter peut-être très violent. J’essaye de ne pas donner de réponses féroces. Parfois, j’échoue. »

Gross savoure la possibilité de communiquer.

« Je n’ai pas communiqué en prison, pendant près de 5 ans », dit-il. « Les neufs derniers mois, j’ai eu le droit de consulter des e-mails deux fois par semaine – pas internet. Mais ça a changé ma vie là-bas. C’était une amélioration psychologique considérable »

Il n’en tient pas rigueur à Obama pour le temps qu’il a dû attendre avant d’être libéré.

« Quand Judy et moi-même avons rencontré Obama, et qu’elle lui a dit ‘merci d’avoir ramené mon mari à la maison’, il a répondu très sincèrement, ‘j’aurais aimé pouvoir le faire plus tôt’, ce à quoi j’ai répondu ‘mieux vaut tard que jamais’ », se souvient Gross.

« La décision de me faire revenir à la maison ne pouvait être prise que dans le Bureau Ovale. Était-elle tardive ? oui, mais il se passe d’autres choses dans le monde ; des choses qui ont aussi leur importance, peut-être plus importantes que Cuba, parce que Cuba ne représente plus de menace pour qui que ce soit. »

Des manifestants demandent la libération d'Alan Gross (Crédit : Jewish Community Relations Council of Washington)

Des manifestants demandent la libération d’Alan Gross (Crédit : Jewish Community Relations Council of Washington)

En réalité, Gross a pu voter par procuration en 2012, et avait voté pour Obama. Il est également reconnaissant aux trois législateurs qui se sont battus pour sa libération : les sénateurs Patrick Leahy (démocrate, pour le Vermont) et Jeff Flake (républicain, pour l’Arizona), et l’ancien membre du Congrès Chris Van Hollen (démocrate, pour le Maryland) ainsi qu’à toute la communauté juive.

« La réalité, c’est que ce sont les efforts de la communauté juive qui ont lancé le processus », dit-il. « Il y avait des dizaines de milliers d’e-mails, littéralement des dizaines de milliers, et c’est ce qui a fait pencher la balance. Ma libération de Cuba est une histoire d’activisme. »

Qu’est-ce que Gross veut faire savoir au monde ?

Qu’il n’était pas un espion et que les autorités cubaines ne l’ont jamais considéré comme tel : il a été accusé de crimes contre l’État.

Le fait qu’il ait été dépeint, à tort, comme un espion, fait qu’il ne peut plus travailler dans ce qu’il aimait, le développement des économies émergentes. Gross est plein de regrets, mais il est aussi optimiste.

« Dans les pays dans lesquels je travaille, les marchés émergents, je peux imaginer les gens qui me regarderaient d’un mauvais œil, en se demandant si je le suis ou non [un espion]. Je ne le suis pas, je ne l’ai jamais été et je ne le serai jamais », dit-il, « mais cela a éliminé toute possibilité de regagner la confiance des clients. »

Comment est son hébreu ?

Pas terrible, et pas aussi bon que son espagnol, qu’il a grandement amélioré dans les prisons cubaines.

« Je peux dire ‘pourquoi pas’ en six langues », dit-il en plaisantant.