Un mois après les attentats de Paris au cours desquels 17 personnes dont quatre Juifs ont été tués, de nombreux Juifs confient leurs désarroi de devoir vivre sous protection et leurs doutes sur leur avenir en France.

Pour Esther, « il n’y a pas d’avant et d’après » l’attaque du 9 janvier contre un magasin casher « car la menace est la même » qu’avant. « Si les politiques ont été à la hauteur et ont cessé de minorer la chose comme par le passé, l’antisémitisme reste un point aveugle pour les Français », confie-t-elle à l’AFP.

L’antisémitisme est pourtant une réalité tangible, avec des violences qui ont plus que doublé l’an dernier par rapport à 2013, sur fond de « nouvel antisémitisme » dans les quartiers populaires.

En marge des manifestations pro-Gaza l’été dernier, « le climat était pire », selon cette psychanalyste, « la pulsion de mort contre les Juifs était à nu ». « L’attentat contre l’Hyper Cacher c’est terrible mais ça fait série ».

Elle énumère les affaires Ilan Halimi (enlevé contre rançon et assassiné en 2006) Mohamed Merah (assassin de quatre juifs dont trois enfants en 2012), et Mehdi Nemmouche (auteur présumé de l’attaque du musée juif de Bruxelles, 4 morts).

Pour d’autres, les attentats ont changé la donne et la vie quotidienne. Il a fallu s’habituer à la présence rassurante, mais impressionnante, de milliers de policiers, gendarmes et soldats supplémentaires déployés devant quelque 700 synagogues, écoles juives et centres communautaires.

A Lucien-de-Hirsch, la plus ancienne école juive de France à Paris, « on a changé les procédures d’entrée et de sortie dans l’établissement », note le directeur Paul Fitoussi.

Les événements vont-ils pousser des parents à retirer leurs enfants de ces écoles confessionnelles qui accueillent environ 30 000 élèves en France et constituent des cibles évidentes ? « Il risque d’y avoir des conséquences », redoute le chef d’établissement.

Et l’allègement probable, dans quelques semaines, du dispositif de protection suscite des interrogations.

Mayanne Dalsace, femme d’un rabbin à Paris, dont trois des cinq enfants sont scolarisés en école juive, est « impatiente qu’ils en partent ». Et « c’est décidé, la petite dernière ira dans un collège public ». « Quand ils partent le matin je suis angoissée, toute la journée je pense à eux et le soir, quand je les retrouve, je me dis ouf, encore une journée de passée ».

« Avant je me moquais de mon père qui recouvrait ses livres en hébreu de papier kraft quand il prenait le métro ! Maintenant je fais pareil, les bouquins qui ont des caractères hébraïques visibles, je les planque », raconte-t-elle.

‘Où élever ses enfants ?’

Rabbin à Strasbourg, Mendel Samama se désole: « Je parle à des gens qui veulent partir, c’est très inquiétant ». Mais « dans l’histoire du judaïsme, il est rare qu’un Etat ait pris autant de mesures pour protéger les Juifs », souligne-t-il.

C’est ce que pense aussi le grand-père de Betty, déporté à Auschwitz, alors que cette femme de 40 ans ne se voit « pas laisser (ses) enfants dans cette France-là », où les attentats ont « tout changé » et où les Juifs sont « en sursis ».

« On se dispute, il ne comprend pas ma position, il me dit ‘tu ne te rends pas compte, aujourd’hui le gouvernement nous protège, alors qu’avant (sous le régime de Vichy de 1940 à 1944, NDLR) il nous pourchassait' ». Betty le reconnaît, mais n’est pas certaine que l’Etat « soit capable de nous protéger » si les jihadistes « sortent par centaines ».

Elle se prépare donc à l’alyah, [émigration juive vers Israël], en attendant « une opportunité professionnelle » pour le faire, tout en sachant que « ce n’est pas pour demain ».

Elle n’est pas la seule à l’envisager : l’Agence juive a enregistré au moins dix fois plus d’inscriptions – plus de 3 000 – à ses soirées d’information à Paris dans les semaines qui ont suivi les attentats, alors que janvier est d’ordinaire un « mois calme », note Daniel Benhaim.

Le directeur en France de cet organisme paragouvernemental israélien anticipe 8 500 à 10 000 départs de France vers l’Etat hébreu en 2015, contre plus de 6 500 l’an passé – un record, déjà.

D’autres, pour des raisons de sécurité, préfèrent un exil à Londres, New York ou au Canada. Car Israël fait peur, parfois.

« C’est absurde de dire ‘je pars en Israël pour me mettre à l’abri' », dit Mayanne Dalsace. Qui en vient à penser que « la question, en fait, est: où une mère juive peut-elle élever ses enfants tranquillement dans ce monde ? »