Mais ce n’était pas un attentat terroriste, comme le craignent souvent les locaux lorsqu’ils entendent le typique bruit de la sonnerie des sirènes accompagné du crissement des pneus des voitures roulant à grande vitesse le long de cette rue à six voies.

Au lieu de cela, c’est un événement à la fois tragique et inconcevable qui est survenu.

Les pompiers ont découvert les corps sans vie de quatre enfants – âgés de 9, 7, 2 et 11 mois enfermés dans une pièce à laquelle on avait mis le feu, et la dépouille de leur mère de 36 ans, qui s’était pendue sur le balcon adjacent.

On sait peu de choses sur les circonstances qui ont entouré la tragédie vécue par cette famille franco-israélienne, qui aurait immigré en Israël il y a plus de dix ans et qui vivait confortablement dans cette enclave du sud de Jérusalem qui accueille de nombreux nouveaux arrivants francophones et anglophones.

Après l’autopsie des deux aînés de la fratrie, il est clairement apparu que les deux enfants ont été étranglés avant d’être enfermés dans la pièce qui a été alors incendiée. Les responsables soupçonnent également que les deux enfants, les plus jeunes, ont partagé le même sort.

Alors que les détails commencent à émerger, l’un d’entre eux – particulièrement marquant – fait état de manifestations répétées de dépression post-partum chez la mère, un type de dépression clinique qui peut survenir après la naissance d’un enfant.

“Je ne comprends pas comment une telle chose a pu arriver”, aurait déclaré le père de famille endeuillé, des propos repris par Dror Schusheim, son avocat.

« Il n’y a eu aucun signal d’alerte. Il y a eu des problèmes après l’accouchement et je savais qu’elle était préoccupée, comme c’était déjà arrivé dans le passé. Je me suis imaginé que cela passerait et qu’on dépasserait cela. Mais rien n’aurait pu me laisser penser qu’elle ferait une chose pareille ».

Selon le quotidien Israel Hayom, la mère suivait un traitement psychiatrique quotidien et l’une des grand-mères lui avait parlé dans la matinée qui a précédé la tragédie, lui offrant son aide. Une proposition que la mère de famille avait déclinée.

La municipalité de Jérusalem a fait savoir que la mère avait téléphoné à un centre d’aide social local il y a trois mois, demandant des informations sur les services de garde d’enfant.

On lui avait répondu que la municipalité ne fournissait pas de baby-sitter, mais l’employé du centre avait suggéré qu’elle vienne pour découvrir quels types de services étaient disponibles. Elle n’avait jamais donné suite à la proposition.

Le personnel des équipes de secours de ZAKA transportent les corps des membres de la famille décédés lors d'un incendie qui aurait provoqué la mort de quatre enfants. La mère a elle aussi été retrouvée morte. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Le personnel des équipes de secours de ZAKA transportent les corps des membres de la famille décédés lors d’un incendie qui aurait provoqué la mort de quatre enfants. La mère a elle aussi été retrouvée morte. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

C’est le genre d’événement qui “nous réveille tous”, a estimé le professeur Ruth Pat-Horenczyk, qui enseigne le travail social à l’Université hébraïque.

“C’est un cas extrême, très rare, et nous ne saurons jamais ce qu’elle avait à l’esprit”, a expliqué Pat-Horenczyk. “Cela a été un moment de folie et je n’attribuerai cela ni à la maladie mentale ni à la dépression parce que le fonctionnement de l’individu n’est pas altéré chez un grand nombre de gens qui souffrent de ces maladies ».

Environ 30 % de la population développeront une dépression à un moment de leur existence, mais c’est traitable, affirme Pat-Horenczyk, comme « cela doit l’être ».

“On ne peut pas tirer de leçons d’un cas aussi extrême », dit-elle. « Mais soyez attentifs, et impliquez-vous si vous constatez un stress ».

Selon des posts parus sur Facebook, les amis et les relations de la mère en détresse ont tenté de lui apporter de l’aide au cours des six derniers mois.

Pour Sue Freedman, travailleuse sociale à Jérusalem, forte de 35 ans d’expérience passés dans des branches locales du ministère des Affaires sociales, la question est la présence – ou l’absence – de la communauté, au sens large, dans cette histoire tragique.

“Est-ce que quelqu’un a raté quelque chose ?” interroge Freedman.

“Où étaient les signaux d’alerte ? Où étaient les gens qui auraient dû remarquer une famille en détresse ?”

Si quelqu’un avait eu le sentiment que les enfants couraient un danger immédiat, ils auraient dû être retirés du foyer, dit Freedman.

“Cette demande d’aide pour s’occuper des enfants, c’était un appel au secours”, ajoute Freedman.

Ce qui est nécessaire après une tragédie de cette nature et de cette ampleur est de tenter de comprendre comment apparaît la dépression post-partum et comment la grossesse, l’accouchement et la naissance peuvent affecter le système nerveux central, explique Rachelle Oseran, diplômée de Lamaze qui donne des cours de préparation à l’accouchement à Jérusalem.

L'équipe de secours de Zaka transporte les corps des membres d'une famille : Une femme et quatre enfants sont morts dans un incendie survenu dans un appartement de Jérusalem le 1er janvier 2017. Il pourrait d'agir d'un cas grave de dépression post-partum. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash 90)

L’équipe de secours de Zaka transporte les corps des membres d’une famille : Une femme et quatre enfants sont morts dans un incendie survenu dans un appartement de Jérusalem le 1er janvier 2017. Il pourrait d’agir d’un cas grave de dépression post-partum. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash 90)

Selon Oseran, la dépression post-partum (DPP) survient chez 13 % des mères et plus de la moitié des cas ne sont ni détectés, ni diagnostiqués, en partie parce que ces femmes ne souhaitent pas révéler ce qu’elles ressentent à leurs partenaires, à leurs familles, à leurs amis ou à leurs médecins.

“La culture de notre société attend d’une femme qu’elle soit une bonne mère, et qu’elle soit à la hauteur des représentations », a dit Oseran.

Le lien avec l’immigration

Dans un endroit comme Jérusalem où les familles d’immigrants – certaines ayant de nombreux enfants – sont la norme, l’absence d’une tribu élargie anéantit l’espoir de la création d’une grande et chaleureuse famille.

« Le proverbe ‘cela demande un village’ est tellement vrai, et penser que nous pouvons simplement assurer cela au sein de la seule famille nucléaire est une folie’ », indique Oseran.

Sharon Zimerman, une ‘doula’ locale – professionnelle n’appartenant pas au milieu médical et formée pour servir les familles avant, durant et après la naissance – et qui travaille aux côtés de la population anglophone dans le secteur de Jérusalem fait remarquer que l’immigration peut créer et exacerber des tensions au sein de l’unité familiale.

“Les gens qui font l’alyah – c’est la même chose qu’un divorce ou un décès, il s’agit d’un immense changement dans la vie qui peut également toucher les hommes”, dit-elle. « Cela change nos identités, notre statut social. Peu importe votre degré d’intelligence, vous pouvez ne pas savoir dire ‘tétine’ en hébreu. Vous pouvez avoir un doctorat et l’ignorer”.

On attend des gens qu’ils ne vivent que positivement l’arrivée de la parentalité, explique Zimerman.

“Les hypothèses sont énormes”, ajoute-t-elle. “La combinaison de l’alyah et du fait d’être parent de plusieurs enfants est écrasante ».

Et il y a aussi ce concept de eshet hayil, estime Zimmerman, en référence au terme familier hébreu utilisé pour glorifier l’épouse juive parfaite.

“J’entends hayil” — qui est également le mot hébreu qui désigne les forces militaires — “et je vois une armée entière qui vient soutenir un soldat tandis qu’une maman est complètement abandonnée”, dit-elle. « Il faut qu’elle ait l’air d’aller bien, de se sentir bien, qu’elle prépare les sandwichs et qu’elle assiste à la pièce de l’école ».

Les Doulas, affirme Zimerman, ne peuvent pas poser de diagnostic, soigner ou conseiller mais elles sont en mesure de partager une expertise, d’être présentes et de fournir un soutien émotionnel qui peut s’avérer vital pour les immigrants qui, souvent, ne profitent pas du système de soutien nécessaire après la naissance d’un nouveau-né.

Alors que les détails de la tragédie de dimanche apparaissent petit à petit, l’image de la protagoniste émerge – une personnalité généralement connue pour être une mère attentive doublée d’une femme chic, élégante et toujours bien habillée, mais plongée dans la dépression depuis la naissance de son quatrième enfant, une petite fille âgée de 11 mois.

“On attend des choses tellement fortes des femmes », déplore Oseran. Les groupes sur Facebook pour les nouvelles mères, ajoute-t-elle, peuvent attiser les sentiments de désespérance et de dépression.

« Il y a les groupes sur le portage de bébés, les groupes pour les nouvelles mamans et c’est comme si les femmes vivaient toutes les mêmes choses », regrette-t-elle. “Une femme peut-être embarrassée de la façon dont la famille ou les amis la considèrent ou peut craindre que son bébé ne lui soit retiré”.

Oseran indique qu’un tiers des femmes qui accouchent en Israël présentent des symptômes d’ESPT – Trouble de stress post-traumatique, et note que travailler avec un professionnel de la préparation à l’accouchement ou une Doula peut réduire le potentiel de développement de telles difficultés après que l’enfant a vu le jour– lorsqu’une femme a le sentiment qu’elle a perdu le contrôle des décisions prises durant l’expérience de la naissance.

Les nouvelles mamans risquent de connaître une dépression post-partum mais les symptômes peuvent durer pendant bien plus d'un an, et pour une première, une deuxième ou plusieurs naissances, ont indiqué les experts. (Autorisation : Chen Leopold/Flash 90)

Les nouvelles mamans risquent de connaître une dépression post-partum mais les symptômes peuvent durer pendant bien plus d’un an, et pour une première, une deuxième ou plusieurs naissances, ont indiqué les experts. (Autorisation : Chen Leopold/Flash 90)

“Les femmes attendent cette expérience de la naissance”, explique-t-elle. « Nous sommes en première position en tant que professionnels de la préparation à l’accouchement pour expliquer les choses aux femmes enceintes et à leurs conjoints – pour qu’elles-mêmes tout comme les pères sachent comment réagir – et parler des normes sociales et des attentes ».

Symptômes de la Dépression Post-partum

La liste des symptômes de la dépression post-partum et du continuum de ce syndrome est longue : Changements d’humeur, pleurs, anxiété moyenne, fatigue ou manque d’énergie, angoisses, inquiétudes, et perturbations moyennes du sommeil. Les signaux d’avertissement peuvent apparaître de quatre semaines à un an après la naissance, explique Oseran.

On parle aussi d’insomnie même lorsque le nouveau-né dort, d’agitation émotionnelle à l’extrême, de tendances boulimiques ou anorexiques, d’augmentation des sentiments dépressifs ou de l’irritabilité, d’agressivité, d’un retrait social, d’une absence d’interaction avec l’enfant auquel s’ajoute le sentiment d‘être une mauvaise mère.

La femme atteinte par ce type de dépression vit également des crises d’anxiété, des attaques de panique, présente des symptômes maniaques ou trahissant une hyperactivité, et peut connaître des incidents de type psychotique ou délirant.

La dépression post-partum peut également toucher les hommes, dit Zimerman.

Alors que la psychose est rare, le spectre de la dépression post-partum devrait activer tous les signaux d’alerte, dit-elle.

“Elle prend de nombreuses formes et nous devons nous abstenir de juger les choses trop rapidement”, ajoute-t-elle. « Il est important de savoir qu’avoir une maladie mentale ne signifie pas que vous tuerez vos enfants ».

Oseran recommande l’observation de l’échelle de dépression post natale d’Edinburgh, créée pour aider les nouvelles mamans à déterminer si elles souffrent de ce syndrome. Le test peut être présenté par le principal obstétricien lors du contrôle des six semaines, même si cela peut s’avérer prématuré, le problème n’apparaissant parfois que plus tard, indique Oseran.

Les femmes et les hommes doivent également savoir vers qui se tourner pour obtenir une aide exempte de tout jugement, affirment Oseran et Zimerman.