KOBE, Japon (JTA) — Comme beaucoup de contrebandiers internationaux, celui qui fournit la communauté juive de cette ville portuaire à 483 km à l’est de Tokyo a adouci son visage impassible pour éviter les inspections douanières.

Mais, contrairement à d’autres contrebandiers, celui de Kobe, qui a accepté de se confier au JTA le mois dernier sous couvert d’anonymat, n’a pas d’argent, de drogue ou d’autres objets de contrebande qui ont les faveurs de ses collègues.

Au lieu de cela, il apporte de la viande casher et, avant la fête juive de Souccot, trois des quatre espèces — les plantes que les juifs utilisent à des fins rituelles pendant la fête d’une semaine qui est le point culminant de la période des fêtes juives.

« Je ne veux pas le faire, mais c’est le seul moyen de s’assurer que nous ayons ces choses », a déclaré le contrebandier, un grand homme âgé d’une cinquantaine d’années.

Comme la plupart des Juifs qui prient aujourd’hui à la synagogue, qui existe depuis une centaine d’années, Ohel Shelomoh — la plus ancienne maison de culte juive au Japon — l’homme est arrivé d’Israël au Japon il y a plus de 20 ans, après son service militaire et a fini par rester. Il est marié à une Japonaise avec qui il a eu des enfants.

Il fournit trois des quatre espèces nécessaires pour les rituels de Souccot : l’etrog, un fruit ressemblant au citron, le loulav, une palme d’un dattier, et des feuilles de myrte.

Le quatrième élément nécessaire, le saule, se développe au Japon naturellement, y compris sur une parcelle de terre juste à l’extérieur d’Ohel Shelomoh. La synagogue a été rénovée et reconstruite en 1970 de la tête au pied, y compris le sous-sol où les premiers Juifs d’Europe de l’Est priaient à leur arrivée à Kobe au début des années 1900. Elle est ornée de décorations locales et juives, au sol de la moquette grise pour pouvoir marcher sans chaussure à l’intérieur, des murs en bois au style japonais shoji et de chaque côté de l’arche de Torah les drapeaux du Japon et d’Israël.

La communauté juive japonaise composée de 1 000 personnes est un groupe diversifié d’expatriés — les Israéliens, les Américains et les Français constituent une partie importante de cette communauté — avec des congrégations actives à Tokyo, à Kyoto et à Kobe.

Ils ont tous du mal à obtenir des permis pour apporter des aliments casher et des matières organiques au pays du Soleil levant en raison de règles strictes sur l’importation de plantes et d’animaux, ainsi que des exigences de quarantaine conçues pour limiter la propagation des espèces envahissantes et des maladies.

Mais en plus d’encourager certains Juifs à introduire clandestinement des fruits littéralement interdits et à forcer des Juifs religieux à adopter un style de vie végétarien, ces obstacles créent également une coopération inter-confessionnelle entre les communautés conservatrices et orthodoxes qui se produit rarement ailleurs.

Les pénuries des quatre espèces nécessaires pour célébrer Souccot signifient qu’au Japon, la communauté juive conservatrice de Tokyo — un groupe de 110 familles qui regroupe de nombreux dirigeants de pays anglophones — reçoit leur kit de Souccot du rabbin de Tokyo Binyomin Edery, un adepte du défunt rabbin de Chabad-Lubavitch, rebbe. Et ils achètent de la viande casher en groupe avec l’émissaire du mouvement hassidique au Japon, le rabbin Mendi Sudakevich.

« La population juive ici est si petite que nous devons mettre de côté nos divisions », a déclaré le rabbin de Kobe, Shmuel Vishedsky, un autre émissaire du Habad, un père de quatre enfants, dont la congrégation comprend 100 membres, y compris des conjoints non-juifs.

Vishedsky accueille les non Juifs, ce qui est rare dans les communautés Habad et plus coutumier des pratiques réformées. Une autre décision plus typique du mouvement libéral: il est autorisé également aux femmes, juives ou non, de s’asseoir dans la section masculine, tout cela pour s’adapter à ses fidèles.

« Ce qui compte ici au Japon et dans la vie, c’est généralement de traiter tout le monde avec respect », a expliqué Vishedsky. « Alors c’est ce que nous faisons. »

Moshe Gino, membre de la communauté juive de Kobe qui a grandi en Israël, fréquente la synagogue de Vishedsky avec son épouse japonaise, Hanna, et leurs filles jumelles de 8 ans.

« Il était important pour moi qu’elle se convertisse, et c’est devenu important pour elle », a déclaré Gino. Les filles sont nées après que sa femme a choisi de devenir juive d’elle-même.

D’autres, y compris Lior Pasternak, 36 ans, qui a également deux enfants avec sa femme japonaise, viennent seuls à la synagogue. Il est arrivé au Japon dans les années 2000, lors de ses voyages après son service militaire.

Un garçon juif se prépare pour sa bar mitzvah à la synagogue de Kobe au Japon, le 26 juin 2009, (Crédit : Serge Attal / Flash 90)

Un garçon juif se prépare pour sa bar mitzvah à la synagogue de Kobe au Japon, le 26 juin 2009, (Crédit : Serge Attal / Flash 90)

« C’est le profil de la plupart des membres de cette communauté », a déclaré Vishedsky au sujet de la congrégation de Kobe. « En revanche, à Tokyo, vous verrez plus d’expatriés américains qui occupent des postes élevés ».

Pour Simchat Torah, une célébration du livre sacré juif qui a lieu immédiatement après Souccot, Vishedsky ouvre les portes de sa synagogue, installe un coin bar à l’intérieur et organise une fête pleine d’alcool qui dure jusqu’au petit matin.

« Vous trouverez des gens qui dorment dans la synagogue même à 10 heures » ou sur la grande terrasse du bâtiment, où Vishedsky et son épouse, Batya, érigent chaque année une grande soucca, une cabane temporaire, ouverte à tous.

Cette attitude accueillante contribue à attirer les habitants intéressés par la conversion, comme Igor Iha, un étudiant en neurosciences de l’université de Kobe qui est né au Brésil dans une famille d’origine japonaise et qui est venu au Japon il y a quatre ans.

« J’ai étudié le christianisme et l’islam, ça n’avait pas de sens », a-t-il déclaré. « Mais tout au sujet du judaïsme semblait juste ».

Près de la fin de Yom Kippour, Vishedsky a accueilli dans la synagogue un groupe de 30 étudiants universitaires visiblement fatigué et assoiffé qui a participé à un voyage dans le cadre de leurs études interculturelles. Craignant un peu d’offenser, ils ont timidement posé des questions sur les objets religieux qui les entouraient et voulaient voir une copie du Talmud, un texte juif important qui exige un grand respect en Extrême-Orient.

Après leur départ, Vishedsky a observé avec une expression amusée le contrebandier se vanter auprès d’un journaliste et d’autres fidèles de ses exploits.

« L’astuce consiste à mélanger les matériaux interdits avec des choses inoffensives », a expliqué le contrebandier. « J’aime mettre les quatre espèces dans un sac rempli d’en-cas emballés que j’ai apportés d’Israël — des Bamba et des Bisli. Si je suis fouillé, ils voient que c’est de la nourriture, mais ils ne voient pas les plantes. »

Lorsqu’il parlait, lors de cette journée de jeûne, de temps en temps, la synagogue s’emplissait de l’odeur de viande rôtie provenant d’un restaurant voisin servant le bœuf de haute qualité pour lequel Kobe est connu internationalement.

Le contrebandier s’est remémoré lorsqu’un douanier a trouvé un paquet de steaks casher sur lui, mais il a été autorisé à le garder quand il a expliqué que c’était de la nourriture casher.

« Ils sont un peu cléments », a-t-il confié, « même si je suis pris, j’espère qu’ils vont juste prendre mes affaires au pire [et me laisser partir] au lieu de me mettre en prison. »

« Il n’est pas facile d’obtenir des permis pour apporter certaines choses », a confirmé David Kunin, le rabbin conservateur de Tokyo dont la congrégation, est connue comme étant la communauté juive du Japon, qui obtient parfois les quatre espèces via le consulat israélien. « Il y a beaucoup de documents à ce sujet, surtout quand il s’agit de nourriture. »

Mais le consulat ne fournit parfois pas assez des quatre espèces à sa congrégation. Cette année, la communauté de Kunin a reçu les plantes d’Edery, le rabbin du Habad. Les plantes, qu’Edery apporte en utilisant un permis rare, sont arrivées à temps pour la fête de Souccot, qui cette année a commencé mercredi soir, le 4 octobre.

Le boeuf casher est une denrée rare au Japon, mais le poulet est disponible pour les Juifs religieux grâce à Edery, qui amène avec lui des shochtim ou des abatteurs rituels. Il partage la viande avec la congrégation conservatrice.

Malgré les défis, appartenir à une communauté juive petite mais influente a ses avantages, a déclaré Kunin, un Canadien père d’un enfant, qui il y a quatre ans, est venu avec sa femme pour occuper un poste rabbinique à Tokyo.

Cela lui manque de faire partie d’une « communauté plus grande et plus dynamique », a-t-il confié, mais il trouve une « immense satisfaction » en guidant sa communauté dans un pays lointain.

De plus, il le fait avec style.

La congrégation de Kunin est basée dans une synagogue scintillante et décorée avec goût et dans un centre communautaire — une structure de plusieurs millions de dollars avec de grandes fenêtres et des couleurs claires situées au cœur de Tokyo, près de la station de Shibuya. Donné par un philanthrope qui souhaitait rester anonyme, le bâtiment a été achevé en 2009 et comprend des salles de classe où les enfants de l’école élémentaire peuvent étudier des matières hébraïques et juives deux fois par semaine.

La communauté dispose également de téléviseurs avec des écrans de 60 pouces et d’une cuisine équipée que l’on voit habituellement dans des restaurants prestigieux.

« Une congrégation de 110 familles, ayant un bâtiment comme celui-ci, employant un rabbin à temps plein et avec une école juive – dans la plupart des endroits, ce serait impossible », a déclaré Kunin.