Au mépris de la loi, de grands rabbins homologuent la polygamie
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Au mépris de la loi, de grands rabbins homologuent la polygamie

Une organisation aide des juifs religieux à prendre une deuxième épouse, prétendant que cette pratique aide les célibataires et fera inverser la tendance démographique. Elle affirme être approuvée par le Grand rabbinat

"Jacob rencontre Rachel avec les troupeaux de son Père" de Joseph von Führich, 1836 (Domaine public via Wikimedia Commons)
"Jacob rencontre Rachel avec les troupeaux de son Père" de Joseph von Führich, 1836 (Domaine public via Wikimedia Commons)

Chaque année, plusieurs rabbins israéliens affiliés au rabbinat autorisent des dizaines d’hommes orthodoxes à prendre une deuxième épouse. Et ce, malgré l’interdiction légale de la polygamie, tel que l’a révélé un reportage de la Dixième chaîne.

Une organisation juive ultra-orthodoxe encourage activement et facilite la polygamie, au motif qu’une telle pratique réduira le célibat chez les jeunes femmes dans les communautés, et pourra donner un coup de pouce à la démographie juive face à la population arabe.

Sur son site en hébreu, le groupe, appelé « La maison juive complète » a réuni des responsa de rabbins des 800 dernières années qui étudient la question de la polygamie dans la pratique de la loi juive.

L’association organise régulièrement des rencontres pour les couples souhaitant ajouter une épouse au cercle familial, relate la Dixième chaîne. Apparemment, la majorité de ces deuxièmes épouses sont des femmes qui ne sont pas issues du milieu orthodoxe, mais qui l’auraient rejoint, et qui rencontrent des difficultés pour trouver un conjoint.

L’un de ces rabbins, qui dirige une communauté dans le centre du pays, à Hod HaSharon, est marié depuis 26 ans. Il a été filmé par une journaliste sous couverture, qui a infiltré l’organisation. Il a tenté de la persuader d’être sa deuxième femme. Il lui a dit : « Si vos parents vous demandent pourquoi vous n’épousez pas quelqu’un d’autre, dites leur que c’est une mitsva et que je veux faire une mitsva ».

Le grand rabbin de Jérusalem Shlomo Amar parle sur l'esplanade mixte du mur Occidental, le 14 juin 2016 (Crédit : capture d'écran: Ynet)
Le grand rabbin de Jérusalem Shlomo Amar parle sur l’esplanade mixte du mur Occidental, le 14 juin 2016 (Crédit : capture d’écran: Ynet)

Le rabbin a montré à la journaliste une lettre, sur du papier à en-tête du gouvernement, et signée par le Grand Rabbin de Jérusalem Shlomo Amar, l’autorisant à prendre une deuxième épouse. Il a affirmé qu’après avoir demandé l’autorisation aux tribunaux religieux de la ville, il a mis un an à obtenir l’autorisation du Tribunal rabbinique suprême.

Bien qu’une loi juive interdise à une femme d’épouser plusieurs hommes – la polyandrie – elle autorise les hommes à prendre plusieurs femmes. Dans la Bible, on recense plusieurs cas de polygamie, notamment deux des patriarches (Abraham et Jacob) et de nombreux rois. La loi juive prévoit des clauses sous lesquelles la polygamie est autorisée.

Mais dès le IVe ou le Ve siècle, cette pratique a été décriée ou interdite, et aucun des rabbins mentionnés dans le Talmud n’étaient polygames. Ainsi, au Xe siècle, une décision de Rabbi Gershom ben Yehuda a définitivement interdit la polygamie pour les juifs ashkénazes. Cette décision a ensuite été acceptée par la majorité des communautés séfarades.

Dans certaines circonstances exceptionnelles, où la femme est physiquement ou mentalement incapable de recevoir le divorce (le guet) de son mari, le rabbinat permet occasionnellement à l’homme de se remarier.

Cette procédure est appelée « autorisation de 100 rabbins », et permet d’abroger la décision du Xe siècle. Cette règle est également très rarement utilisée dans le cas où une femme refuse d’accepter le guet de son mari. Selon les termes du rabbinat, la bigamie est permise « dans des circonstances extrêmement rares et exceptionnelles ».

En diaspora, et notamment dans les communautés séfarades qui n’ont pas adopté le décret du Xe siècle, on recense des cas d’époux qui refusent d’accorder le divorce à leur femme, pourtant certains rabbins les autorisent à se remarier. La première femme devient agouna (femme enchaînée), et ne peut pas se remarier selon la loi juive.

Mais les autorisations rabbiniques observées par la Dixième chaîne s’appliquent alors que la femme est saine de corps et d’esprit et que le couple n’a aucunement l’intention de divorcer.

Un porte-parole de « La famille juive complète » a répondu à la Dixième chaîne qu’étant donné que la loi contre les mariages multiples ne s’appliquait pas aux communautés arabes, elle était discriminatoire à l’égard des juifs.

« Concrètement, l’État autorise la polygamie dans le secteur arabe, et à cause de cela, leur population grandit plus vite que la population juive », a déclaré le porte-parole.

« Nous avons affaire à des hommes et des femmes qui sont responsables, et c’est une solution au problème du célibat chez les jeunes femmes. Cela permet également de garantir une majorité démographique juive dans le pays, et de garantir à toutes les femmes juives le droit à devenir mères. »

Illustration d'un couple de jeunes mariés, le 4 novembre 2015. (Flash90)
Illustration d’un couple de jeunes mariés, le 4 novembre 2015. (Flash90)

Amar a refusé de répondre au reportage de la Dixième chaîne. Le Grand rabbinat n’a pas non plus répondu à un courrier du Times of Israel.

La polygamie est interdite en Israël depuis 1977, et la loi sanctionne cette pratique d’une peine de 5 ans de prison et d’une amende. Les juifs arrivés d’Afrique du nord dans les années 50 et 60, et particulièrement du Yémen, pratiquaient la polygamie, mais une application rigoureuse de la loi a rapidement mis fin à cette pratique.

Les autorités ferment les yeux sur la polygamie en ce qui concerne la population bédouine, même si elle conduit souvent à des violences domestiques, des agressions sexuelles et à au cercle vicieux de la pauvreté.

Selon un rapport de la Knesset sur la polygamie dans la communauté bédouine, publié en 2013, environ 30 % des Bédouins du Néguev sont impliqués dans une relation polygame.

En 2013, 361 hommes arabes ont été recensés par l’Autorité des populations, comme ayant plus d’une épouse. En 2012, l’Institut national d’Assurance a octroyé des droits à 968 femmes qui avaient le statut de « femme supplémentaire » dans une « famille élargie ». Ces chiffres n’incluent que ceux qui ont officiellement célébré leur mariage.

Le député bédouin Talek Abu Arar (Liste arabe unie) a deux épouses.

Melanie Lidman a contribué à cet article.

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