Mettant les considérations sécuritaires au-dessus de leur propre conscience, le renseignement américain a employé plus de 1 000 anciens nazis comme espions pendant la guerre froide, parfois ignorant ou dissimulant leurs crimes de guerre et les aidant à immigrer aux États-Unis, a fait savoir dans un article l’auteur d’un livre qui sera bientôt publié.

« Au plus fort de la Guerre froide dans les années 1950, les chefs du renseignement comme J. Edgar Hoover au FBI et Allen Dulles à la CIA ont recruté des nazis de tous rangs, comme autant d’atouts antisoviétiques, d’après les documents déclassifiés » écrit Eric Lichtblau dans le New York Times, avant la sortie de son livre mardi The Nazis Next Door [« Des nazis près de nous : comment l’Amérique est devenue un refuge sûr pour les hommes d’Hitler »].

« Ils croyaient que la valeur de renseignement des anciens nazis contre les Russes compensait ce qu’on pourrait appeler la défaillance morale dans leur service au Troisième Reich, » écrit-il.

Efraim Zuroff, directeur du Centre Simon Wiesenthal à Jérusalem, a déclaré au Times of Israel que la volonté des responsables américains de travailler avec d’anciens nazis était déjà une histoire bien connue, bien que ce livre puisse fournir de nouveaux détails.

« Je ne suis pas du tout choqué par l’histoire, » a-t-il confié lundi matin. « Le principe n’est pas nouveau. »

Zuroff a souligné le cas bien connu de Wernher von Braun, spécialiste des fusées et ancien nazi qui a aidé à fonder la NASA.

Pour The Nazis Next Door, Lichtblau a découvert des enregistrements et interrogé des témoins pour témoigner de l’étendue de l’emploi de nazis par les Américains.

Le rapport a été diffusé juste une semaine après qu’une enquête de l’Associated Press ait révélé que des millions de dollars en prestations sociales avaient été versés à des personnes suspectées de crimes de guerre et à d’anciens gardiens SS qui avaient quitté les Etats-Unis pour l’Europe.

Richard Breitman, un universitaire spécialiste de la Shoah, et qui a travaillé avec une équipe nommée par le gouvernement pour superviser la déclassification des dossiers de crimes de guerre, a estimé le nombre d’espions nazis travaillant pour la CIA à au moins
1 000, mais on n’en connaît pas qui soient encore vivants, selon le New York Times.

Norman Goda, un historien de l’Université de Floride également membre de l’équipe de déclassification, a fait savoir à Lichtblau que les responsables américains n’avaient aucune raison de ne pas connaître le passé des anciens nazis. « L’information était facilement accessible pour savoir que ces hommes s’étaient compromis» a-t-il assuré.

Un des « gros bonnets » recruté par les Américains était Aleksandras Lileikis, l’ancien commandant de la branche lituanienne de la police secrète de Vilnius, qui a émigré aux États-Unis en 1955, mais a ensuite été déchu de sa nationalité après qu’un tribunal fédéral de Boston ait déterminé que « des dizaines de milliers de personnes étaient mortes sous son commandement ».

Selon Lichtblau, la CIA a payé Lileikis 1 700 dollars par an avec deux cartouches de cigarettes par mois pour espionner l’Allemagne de l’Est au profit des Etats-Unis avant de l’aider à passer à Boston, même si les fichiers indiquent que les responsables américains étaient bien au courant de ses liens avec les massacres de 60 000 Juifs en Lituanie au cours de la Seconde Guerre mondiale.

Lorsque les procureurs ont découvert l’implication de Lileikis dans les atrocités et ont voulu demander son expulsion, la CIA a essayé de les amener à abandonner l’affaire de peur que l’agence ne soit démasquée pour avoir travaillé avec Lileikis, a expliqué à Lichtblau Eli Rosenbaum, un ancien avocat spécialisé dans la chasse aux nazis.

La CIA n’a pas immédiatement répondu à ce rapport.

Lichtblau écrit pour le New York Times depuis 2002 et, avec son camarade journaliste James Risen, a remporté un prix Pulitzer en 2006 pour leur histoire sur le programme de l’écoute électronique de la National Security Agency. Il a ensuite écrit un livre en 2008 sur l’administration Bush et les écoutes après le 11 septembre intitulé La loi de Bush : Refaire la justice américaine.