Tentant de vendre l’accord nucléaire avec l’Iran, les dirigeants des six puissances mondiales qui ont négocié l’accord ont beaucoup parlé de ses vertus. Mais tous ont soigneusement évité d’évoquer un aspect qui pourrait être la clé de la réussite ultime de l’accord : un changement de régime en Iran.

Le fait que personne n’en parle ouvertement ne signifie pas qu’ils n’y pensent pas en secret. En effet, l’espoir que cet accord transforme l’Iran a considérablement renforcé la confiance de l’Occident.

Selon l’accord, la plupart des restrictions sur le programme nucléaire iranien arriveront à échéance dans 10 à 15 ans. D’ici là, l’Iran pourra enrichir suffisamment d’uranium pour une bombe nucléaire – en un rien de temps, a admis le président américain Barack Obama en avril.

Certains analystes estiment que les P5 + 1 ont concédé à cette clause dite de temporisation, parce qu’ils croient que l’Iran changera. Selon cette théorie, la levée des sanctions et l’afflux ultérieur de sociétés internationales insuffleront des idéaux occidentaux dans le pays. Cela renforcera l’opposition et affaiblira les extrémistes, conduisant à une plus grande démocratisation et peut-être à un changement de régime à terme, affirment-ils.

« Cet accord démontre que la diplomatie américaine peut apporter un changement réel et significatif », a déclaré le président Barack Obama, mardi dernier, quelques heures après la signature de l’accord à Vienne. Le président ne parie pas sur un changement en Iran, même s’il « espère toujours que les comportements changent », a-t-il souligné lors d’une conférence de presse mercredi.

« Mon espoir est qu’à partir de cet accord, nous pourrons continuer à avoir des conversations avec l’Iran, qui l’inciteront à se comporter différemment dans la région, à être moins agressif, moins hostile, plus coopératif, à agir comme on l’attend des nations de la communauté internationale », a-t-il dit.

« Mais nous ne comptons pas sur cela. Donc, cet accord ne dépend pas d’un changement de comportement iranien. Il ne dépend pas d’un Iran qui fonctionnerait soudainement comme une démocratie libérale. »

La mauvaise santé du chef iranien, l’ayatollah Ali Khamenei, donne l’espoir à certains qu’un changement puisse se produire avant l’échéance de l’accord. Khamenei a un cancer de la prostate et, malgré le succès de son opération, certains rapports prétendent qu’il n’a que deux ans à vivre.

Quand il décèdera, le croient certains, le peuple iranien, encouragé et enhardi par la prospérité économique qui suivra l’allégement des sanctions, pourrait exiger un changement drastique.

Le « Plan global d’action conjoint » a été célébré en Iran comme un succès du président Hassan Rouhani, qui en termes iraniens est un « modéré ». L’accord pourrait donc renforcer le camp dit modéré et même l’opposition illégale.

« Si l’économie iranienne s’ouvre et développe, davantage d’idées occidentales feront leur chemin, ce qui pourrait déclencher un processus sociétal », affirme Raz Zimmt, chargé de recherche au Centre Alliance d’études iraniennes à l’Université de Tel Aviv. « Il permettra également de renforcer les groupes d’opposition iraniens opérant actuellement en souterrain. »

Toutefois, a-t-il souligné, il est impossible de renverser le régime iranien actuel de l’extérieur. « Seul le peuple iranien lui-même peut le faire. »

Pas de changement pendant le règne de Khamenei

Aucun changement majeur ne devrait être attendu tant que Khamenei respire encore, affirme Zimmt. Leader à la poigne de fer, l’ayatollah réprimera toute révolte populaire, comme il l’a fait pendant à « Révolution verte » en 2009, dit-il.

Toutefois, « il est clair qu’il y aura une crise en Iran à sa mort, même si le régime survit. Sa mort pourrait déclencher une crise politique, ce qui pourrait permettre aux courants souterrains d’émerger sur le devant de la scène ».

La Corps des gardiens de la révolution pourrait être affaibli par l’accord nucléaire, selon Zimmt, car il a largement bénéficié des sanctions. En l’absence de sociétés étrangères développant des champs de pétrole et de gaz, le CGR a comblé la brèche et s’est grandement enrichi dans le processus, explique-t-il. Si l’allégement des sanctions et le développement économique général ne détruiront pas le CGR, son statut au sein de la société iranienne pourrait en souffrir, estime Zimmt.

A Jérusalem, cependant, peu de gens croient que l’accord nucléaire transformera favorablement l’Iran.

« Nous ne pensons pas que cet argent [jusqu’à 700 milliards de dollars en comptes dégelés et en allègement de sanctions] servira à défendre les droits de l’Homme ou un développement économique au profit de la société – c’est plutôt le contraire, » a déclaré un haut responsable proche du Premier ministre Benjamin Netanyahu la semaine dernière. « Par conséquent, nous ne pensons pas qu’il y aura un changement de régime. Au contraire, le régime sera soutenu par des centaines de milliards de dollars. »

L’espoir d’un changement futur ne peut justifier des concessions à l’Iran aujourd’hui, a déclaré le ministre de l’énergie Yuval Steinitz, homme de confiance de Netanyahu pour le dossier nucléaire.

« J’ai entendu à plusieurs reprises que l’Iran pourrait changer dans les dix prochaines années, suite à l’accord. Cela peut se produire. Mais c’est seulement une spéculation », a-t-il déclaré à la presse étrangère la semaine dernière lors d’un briefing.

« Vous ne pouvez pas parier sur l’avenir du monde, l’avenir de la sécurité mondiale, sur cette simple spéculation. L’Iran pourrait changer, pour le meilleur ou pour le pire. »

Même les Israéliens qui soutiennent l’accord nucléaire appellent le monde à ne pas espérer de changement de régime.

« Que ces dirigeants de Coca-Cola ou de Mercedes-Benz viennent en Iran ne signifie pas qu’ils apporteront avec eux des valeurs libérales occidentales comme la démocratie », dit Meir Javedanfar, analyste du Moyen-Orient d’origine iranienne, qui soutient l’accord de Vienne. « Tout cela est contenu. Le développement économique n’est pas un facteur que l’opposition peut utiliser contre le régime. »

Si l’opposition se sent enhardie par les idées occidentales et tente d’engendrer d’importantes réformes, les extrémistes vont rapidement les tuer dans l’œuf, dit-il.

« La politique iranienne nous a montré jusqu’ici que les conservateurs qui contrôlent le régime sont plus forts que les modérés. Dans la société iranienne, il y a un parti pris architectural contre les réformistes. »

Beaucoup d’Iraniens ordinaires souhaitent de meilleures relations avec les Etats-Unis, mais le régime n’en veut pas, dit Javedanfar, qui enseigne la politique iranienne au Centre interdisciplinaire de Herzliya. L’ayatollah sait comment taire de tels sentiments et profiter des fruits de la croissance économique sans laisser le pays en proie à une sphère d’influence occidentale.

« S’il y a une ouverture économique, le gouvernement et les intérêts commerciaux du régime seront les premiers à en bénéficier. Lorsqu’ils se seront enrichis, la répression sera encore plus difficile si les Iraniens osaient se soulever contre le régime. »

La Révolution verte de 2009 a suivi une élection que les manifestants disaient truquée ; cela avait très peu à voir avec la question économique, poursuit Javedanfar. La levée des sanctions et le flux des fonds occidentaux, par conséquent, ne doivent pas être considérés comme les catalyseurs d’une révolution.

« Ce régime excelle dans la construction d’un pare-feu entre les liens économiques avec l’Occident et l’adoption des valeurs occidentales telles que la démocratie », dit-il.

« L’Iran est extrêmement imprévisible », avertit Javedanfar. « Tout le monde veut la démocratie et l’espoir et prie pour de meilleures relations avec l’Iran. Mais nous ne pouvons pas compter sur un calendrier. »

Et probablement pas de changement après Khamenei, non plus

Il est extrêmement difficile de savoir comment l’accord nucléaire va se jouer, convient Eldad Pardo, expert en Iran à l’Université hébraïque de Jérusalem.

« Il est vrai que le régime peut craindre une normalisation et une ouverture de la société et de l’économie », dit-il. Il est possible que la population de Téhéran descende dans les rues pour célébrer l’accord demain, marche spontanément vers le palais du Guide suprême et déclenche une révolution. Mais il serait très stupide de parier là-dessus. »

La dictature chinoise n’est pas tombée lorsque le pays s’est ouvert aux marchés occidentaux. Le régime de Téhéran est très fort et dispose de beaucoup de mécanismes intégrés pour assurer sa survie à long terme, souligne Pardo.

Ceux qui espèrent que la mort de l’ayatollah Khamenei suscitera un soulèvement devraient savoir qu’il planifie depuis longtemps une transition en douceur, ajoute Pardo. « C’est un homme très intelligent. Jusqu’à présent, il a toujours réussi à sortir victorieux de tous ces défis. »

Et il semble qu’il a bien l’intention de continuer à le faire même après sa mort.