BOSTON – Après avoir probablement subi l’élection américaine la plus ouvertement antisémite dans un passé récent, beaucoup de Juifs américains se demandent avec inquiétude quel sera l’impact de la nouvelle réalité politique d’un président Donald Trump.

C’est le genre de question que la plupart d’entre eux ne pensaient pas avoir à se poser dans ce pays.

« Je pense que c’est la première élection, si vous n’êtes pas un citoyen âgé, pour laquelle vous êtes vraiment effrayés en tant que Juif », a déclaré Hadar Susskind, 43 ans, un professionnel de longue date dans des organisations juives à Washington, DC. Il a dit être parmi le groupe de Juifs publiquement identifiés qui ont reçu des messages téléphoniques antisémites au cours des récents mois.

« Ce n’est pas la manière dont les choses se produisent dans notre démocratie, et habituellement vous n’avez pas un candidat littéralement, soutenu par le Ku Klux Klan, élu président. Des enfants aux adultes, les gens se sentent très mal à l’aise », a déclaré Susskind.

Avec la campagne de Trump ponctuée par une rhétorique de haine et de peur des musulmans, des Latinos et des noirs, des relents de ce que certains ont qualifié d’antisémitisme masqué ont également été entendus. Parmi eux, on a retrouvé les théories conspirationnistes de la vieille école antisémite sur le pouvoir et l’argent dans des commentaires de Trump, via Twitter et dans la campagne de pub finale.

Il y avait aussi un harcèlement en ligne, par des soutiens revendiqués de Trump, de plusieurs journalistes juifs qui ont écrit des critiques de Trump, y compris des memes, sur le thème de l’Holocauste, qui les représentaient dans des vêtements rayés des camps de concentration.

« Soudain, on avait l’impression que [l’antisémitisme] a refait surface et nous essayons toujours de l’accepter », a déclaré Laurel Leff, un professeur de Journalisme et d’Etudes juives de l’Université Nord-Est.

« Je pense que cela nous met plus en alerte en tant que Juifs. Dans des élections précédentes, j’ai toujours voté Démocrate, mais après une défaite, je me sentais mal. Et je me sentais mal comme si d’autres groupes persécutés et des pauvres gens n’auraient pas les opportunités qu’ils voulaient. Mais je n’ai jamais pensé que ma vie en serait directement affectée », a-t-elle déclaré.

Les Juifs, bien sûr, savent bien jusqu’où la désignation de bouc-émissaire et la banalisation du racisme peuvent mal finir. Comme d’autres qui ont soutenu Hillary Clinton, ils ont également peur pour l’avenir de leurs libertés civiles, la liberté de la presse et le progrès pour les femmes et les minorités.

Dans le sillage immédiat du résultat des élections, certains Juifs se sont tournés vers le passé, se posant ouvertement la question sur les réseaux sociaux si le choc et la désorientation qu’ils ont ressentis en apprenant la victoire de Trump était comparable à ce que les Juifs ont ressenti en Europe lorsque les Nazis sont arrivés au pouvoir. Un éditorial d’un journal juif allemand demandant aux Juifs de ne pas paniquer après la nomination d’Hitler comme chancelier, a été publié sur Facebook par un professeur d’histoire juive et a été largement partagé.

Les rabbins et les dirigeants de la communauté envoyent des messages d’écoute de la peur de gens, mais cherchent aussi à apaiser et à inspirer.

« Il est important pour nous de nous souvenir que même si les affaires actuelles de l’état sont dérangeantes, des événements inattendus ne sont pas nouveaux dans l’histoire américaine et juive. Comme les auteurs des psaumes nous le rappellent, Dieu « a fondé le monde sur les eaux ; Dieu l’a établi au sommet des rivières ». En d’autres termes, l’existence en soi est instable. Mais nous l’oublions pendant les périodes plus calmes. Nous oublions que les circonstances de nos vies sont constamment en mouvement, et requièrent régulièrement que nous nous réajustions aux nouvelles réalités », a écrit le rabbin Ethan Seidel à ses fidèles d’Israël Tifereth, une synagogue conservatrice à Washintgon, DC.

« Nous vivons dans un endroit où nous avons encore une certaine influence, une possibilité de servir. Alors, même si à un certain niveau, cette nouvelle époque est pleine d’incertitude, à un autre niveau, nous sommes appelés, comme cela a toujours été le cas, à nous ouvrir aux autres, dans notre communauté, et aussi en dehors », a-t-il ajouté.

Historiquement, les Juifs ont largement voté pour les Démocrates, et c’est encore vrai cette année, avec 70 % des Juifs qui ont voté pour Hillary Clinton et 25 % qui ont voté pour Trump, selon un sondage J Street.

Deborah Lipstadt (Crédit : L'université Emory)

Deborah Lipstadt (Crédit : L’université Emory)

La veille de l’élection, Deborah Lipstadt, un professeur d’Etudes d’Holocauste à l’Université Emory a publié sur Facebook : « Tout Juif qui vote pour Donald Trump devrait le faire en ayant une pleine conscience qu’ils soutiennent l’expression publique la plus virulente d’antisémitisme aux Etats-Unis depuis des années. Point. »

Howard Schnitz, âgé de 59 ans, de Columbus dans Ohio, a déclaré que l’agitation autour de Trump ne l’a pas dissuadé, en tant que Républicain de longue date, de voter pour lui.

« Je pense que les gens en font trop. Au final, il montrera qu’il est un être humain décent, un homme d’affaires très brillant à la Maison Blanche, qui s’entoure des meilleurs conseillers possibles », a déclaré Schnitz, qui dirige une affaire de comptabilité. Sa principale motivation de voter Trump, a-t-il déclaré, était d’aider à s’assurer d’avoir un juge conservateur à la Cour Suprême.

Jonathan Sarna à l'université Brandeis où il a enseigné pendant plus de 25 ans, le 10 mai 2016 (Crédit : Uriel Heilman / via JTA)

Jonathan Sarna à l’université Brandeis où il a enseigné pendant plus de 25 ans, le 10 mai 2016 (Crédit : Uriel Heilman / via JTA)

Jonathan Sarna, un professeur d’histoire juive américaine à l’Université Brandeis a noté que les Juifs républicains étaient fortement représentés dans le camp « Jamais Trump » et il se demande comment ils vont se positionner dans les mois à venir.

Dans le même temps, a-t-il déclaré, si beaucoup dans la communauté juive étaient mécontents que le milliardaire américain Sheldon Adelson soutienne Trump, certains dirigeants de la communauté seront maintenant soulagés de savoir qu’il aura l’oreille du nouveau président.

Mais le mal-être demeure, a déclaré Sarna.

« Beaucoup d’entre nous sont très inquiets que les forces du mal, l’extrême droite, le KKK et David Duke, aient pu être libérées. Et la question est de savoir si elles deviendront un facteur important sur le terrain pour faire avancer des nouvelles politiques présidentielles, et si elles auront même du poids dans le gouvernement ? », a demandé Sarna.

« Trump lâchera-t-il certaines forces extrémistes qui l’ont aidé à accéder au pouvoir ou se sentira-t-il lié à elles ? C’est une des grandes questions et nous verrons comment les choses évoluent », a-t-il déclaré.