Le 11 décembre 1917, le gouverneur impérial britannique, Lord Edmund Allenby, Général des forces de Sa Majesté, est entré à Jérusalem, plaçant la ville sous administration militaire. Il aura fallu encore 10 mois pour que les Turcs reconnaissent finalement leur défaite à proximité de Megiddo, abandonnent la Palestine et mettent un terme à quatre siècles de gouvernance ottomane dans la région.

Hors d’Israël, la majorité des récits historiques soulignent les talents d’Allenby à gérer sa cavalerie dans le désert. On connaît beaucoup moins le groupe d’espions juifs consacré à cette cause et qui a œuvré en arrière-plan pendant presque deux ans, guidant l’officier anglais vers la victoire grâce à des informations livrées sur Beer Sheva et le désert du Néguev lors de la préparation de l’attaque terrestre surprise des Britanniques.

C’est là le thème principal abordé dans l’ouvrage “Spies in Palestine: Love, Betrayal, And The Heroic Life of Sarah Aaronsohn,” un livre récemment publié écrit par l’auteur et journaliste américain James Srodes.

“Quand [les Alliés] se sont saisis de Jérusalem, cela a été le moment charnière de l’attaque anglaise qui a permis aux Britanniques de capturer la Palestine,” explique Srodes depuis sa maison située à Washington, DC. “Et lorsque les Britanniques se sont emparés du mandat leur permettant d’occuper la Palestine, ils ont reconnu avoir une dette immense envers la communauté juive”.

Edmund Allenby entrant à pied dans Jérusalem, en  1917. (Crédit : Domaine public)

Edmund Allenby entrant à pied dans Jérusalem, en 1917. (Crédit : Domaine public)

“Edmund Allenby n’aurait jamais pu assurer sa victoire sans les Aaronsohn,” a ajouté Srodes.

Les Aaronsohn étaient une famille de Juifs roumains aisés venus en Palestine à la fin du 19e siècle durant la Première Alyah – un mouvement migratoire qui avait été financièrement soutenu par les Chrétiens évangéliques et les Juifs qui jouissaient d’une bonne position au sein des nations occidentales.

Ephraim et Malkah Aaronsohn avaient six enfants. Tous avaient grandi dans le village de Zichron Yaakov avec une éducation qui s’était concentrée sur les langues, la politique, la philosophie, l’histoire et la culture.

Elle avait été financée par le riche patron et banquier français Edmond de Rothschild, qui avait alors investi 50 millions de dollars pour fonder des écoles et des infrastructures en direction de la nouvelle vague de migrants juifs s’installant dans la région.

L'écrivain James Srodes. (Crédit : Franko Khoury)

L’écrivain James Srodes. (Crédit : Franko Khoury)

Et c’est ainsi que les enfants de la famille Aaronsohn ont grandi, l’esprit clair, curieux intellectuellement, et suffisamment sûrs d’eux pour dire ce qu’ils pensaient lorsque c’était nécessaire.

Le livre de Srodes revient sur le NILI, le réseau d’espionnage aux accents de James Bond que trois enfants de la famille Aaronsohn ont formé en 1915 : une organisation secrète, pro-britannique, qui a opéré sous la domination turque en Palestine durant la Première Guerre mondiale et a prioritairement oeuvré aux alentours du petit village de Zichron Yaakov, au sud de Haifa.

A la tête de ce réseau, Aaron Aaronsohn, l’aîné de la fratrie Aaronsohn. L’individu est également un agronome de renommée mondiale, une célébrité internationale, à la fois homme d’Etat, diplomate et sioniste convaincu.

NILI est l’acronyme de la phrase en hébreu “Netzah Yisrael Lo Yeshaker,” qui se traduit par « l’Eternel Unique en Israël ne mentira jamais ». La phrase devait devenir le mot de passe de l’organisation secrète tout au long de son existence.

Aaron Aaronsohn, diplomate, agronome et fondateur d'un réseau d 'espionnage (Crédit : Domaine public)

Aaron Aaronsohn, diplomate, agronome et fondateur d’un réseau d ‘espionnage (Crédit : Domaine public)

Comme le rappelle le récit soumis par Srodes, le réseau NILI avait trois principaux objectifs : aider l’invasion par les Britanniques de la Palestine depuis leur base en Egypte ; informer le monde de l’oppression des Juifs locaux par les Turcs et faire avancer les espoirs de la cause sioniste concernant l’établissement d’un foyer juif en Palestine.

C’est le statut de chercheur agricole de renommée international d’Aaron Aaronsohn qui lui a permis de se déplacer librement en Europe, aux Etats-Unis et au Moyen Orient, collectant des fonds auprès de riches américains sionistes ou livrant les informations nécessaires aux Britanniques aux moments les plus cruciaux.

« En tant que géologue et biologiste expérimenté, Aaron avait localisé les puits qui étaient secrets et hautement gardés sur une carte du désert du [Negev] », explique Srodes.

De plus, les Britanniques connaissaient très peu la géographie de la Palestine à l’époque, dit-il.

“L’idée de pénétrer dans le désert [pour attaquer les Turcs] était inenvisageable parce qu’il n’y avait aucun moyen de le traverser sans eau”, explique Sordes.

‘Aaron avait localisé les puits qui étaient secrets et hautement gardés sur une carte du désert du Negev’

“Mais Aaron a déclaré aux Anglais : ‘Tout ce dont vous avez besoin, c’est d’aller là où je vous dirai d’aller, et vous n’aurez plus qu’à vous déplacer d’un point d’eau à l’autre’. Et c’est ce qu’a fait Allenby. Il a traversé le désert et a pris les Turcs sur le flanc. Et après deux tentatives qui se sont avérées plutôt coûteuses, les Britanniques ont réussi à s’emparer des troupes Turques et sont arrivés avant Noël à Jérusalem en 1917 », déclare-t-il.

Pendant la plus grande partie de l’année 1917, Aaron est resté dans la clandestinité au Caire, se liant secrètement aux Britanniques. Sa sœur Sarah, pour sa part, en compagnie de son frère Alexander et de deux de ses amis proches — Avshalom Feinberg et Joseph Lishansky — ont formé le coeur de cette organisation d’espionnage qui continuait à accomplir son recueil de renseignement en Palestine.

La couverture de ‘Spies in Palestine,’ édition en anglais exclusivement, à paraître le 16 décembre (Crédit)

La couverture de ‘Spies in Palestine,’ édition en anglais exclusivement, à paraître le 16 décembre (Crédit)

A l’occasion de ses voyages dans le monde entier, Aaron a commencé à évoluer dans le milieu de la diplomatie et de la politique internationale. Il est entré en contact avec Chaim Weizmann, qui allait ultérieurement devenir le premier président de l’Etat d’Israël.

Weizmann, à l’époque, était à la tête de l’Organisation Sioniste Mondiale. Il était aussi un conseiller proche du Premier ministre anglais Lloyd George.

“Weizmann avait été chimiste en Grande Bretagne pendant la guerre”, raconte Srodes. “Et il avait des centaines de brevets, un grande nombre d’entre eux étant des [formules vitales] dont avait besoin l’industrie de guerre britannique. Et c’est ainsi qu’il avait acquis de l’influence au sein du gouvernement, et auprès de Lloyd George en particulier.”

Weizman se considérait comme étant capable d’être à la fois un conseiller influent de la politique britannique et un représentant neutre de l’Organisation Sioniste mondiale, indique Srodes.

Très vite, toutefois, un conflit amer a éclaté entre Aaronsohn et Weizmann. Le premier voulait se mettre aux côtés des Britanniques durant la guerre, tandis que le dernier était convaincu que la neutralité était la meilleure option pour les Juifs en quête d’un état.

“L’Organisation Mondiale Sioniste a eu le sentiment que la Première Guerre mondiale était une distraction de son objectif”, dit Srodes. “Alors il ne semblait pas raisonnable pour elle de prendre parti. Maintenant Weizmann a, bien sûr, joué double-jeu”.

‘Maintenant Weizmann a , bien sûr, joué double-jeu’

“Mais Aaronsohn a complètement rejeté cette notion”, ajoute-t-il. “Il a dit à Weizmann : ‘Vous devez prendre parti. Les Allemands sont aussi dangereux que les Turcs dans leur persécution des Juifs.’ Et Weizmann a répondu : ‘Je ne le pense pas. Nous ne savons pas, en plus, qui va l’emporter’”.

“Et ainsi, l’Organisation Sioniste Mondiale a fait un va-et-vient constant sur ce sujet pendant des années”, explique Srodes. “Et plus tard, lors de la Conférence de Paris sur la Paix en 1919, il y a eu des affrontements ouverts [sur cette question de la neutralité] entre Weizmann et Aaronsohn.”

En septembre 1917, toutefois, un pigeon voyageur porteur d’un message codé émanant du groupe d’espionnage clandestin s’est accidentellement posé sur la maison d’un gouverneur turc à Caesarea, ville située à mi-chemin de Tel Aviv et Haifa. La couverture du réseau NILI a été immédiatement levée.

Les soldats turcs ont saccagé Zichron Yaakov, menaçant de détruire le village entier. Ils ont également arrêté un certain nombre de personnes, parmi lesquelles Sarah Aaronsohn.

Sarah Aaronsohn avec Avshalom Feinberg, 1916. (Crédit : Domaine public)

Sarah Aaronsohn avec Avshalom Feinberg, 1916. (Crédit : Domaine public)

Lorsque Sarah a été appréhendée, au lieu de dire qu’elle ignorait tout du réseau NILI, elle a nargué les autorités turques en leur disant qu’elle seule était responsable des missions d’espionnage et qu’elle vivrait suffisamment de temps pour assister à leur destruction, en raison du génocide des Arméniens (dont elle avait directement été témoin) et de leur persécution des Juifs.

Malgré son courage, Sarah n’aura pas vécu assez longtemps pour voir de ses yeux la défaite des Turcs. Après que son père a été torturé devant elle, elle a été interrogée et torturée avant de connaître une fin de vie tragique.

Avant que Sarah ne quitte Zichron Yaakov pour la dernière fois, d’où elle aurait été amenée à Damas pour y subir des interrogatoires complémentaires, les autorités turques ont bizarrement souscrit à une ultime requête de sa part : Changer de vêtements et nettoyer le sang qu’elle avait sur elle avant de partir.

Srodes détaille les derniers moments de la vie de Sarah.

‘C’est lorsqu’elle se trouvait encore dans la salle de bains qu’elle a rédigé une note en toute hâte et l’a jetée par la fenêtre’

“Les Turcs l’ont suivie alors qu’elle pénétrait dans la salle de bains, où il y avait une arme à feu. Et elle a introduit le canon dans sa bouche, déclenché la détonation avec son pouce. Mais au lieu de lui éclater le cerveau, cela a endommagé sa moelle épinière”, dit-il.

“Et elle a donc survécu encore trois jours, paralysée et vivant les affres d’une terrible agonie”, ajoute-t-il. “Elle est finalement morte. Et c’est lorsqu’elle se trouvait encore dans la salle de bains qu’elle a rédigé une note en toute hâte et l’a jetée par la fenêtre ».

La lettre – qui se trouve dorénavant au musée du réseau NILI à Zichron Yaakov — vise clairement la postérité. Elle réclame de “décrire toute notre souffrance à ceux qui viendront après que nous soyons partis. Il faut leur dire quel fut notre martyre et leur faire savoir que Sarah a demandé que chaque goutte du sang qui a coulé soit vengée”.

Les vainqueurs peuvent toujours être les auteurs de la première esquisse de l’Histoire après les grands événements. Souvent, malgré tout, ces premiers jets ont parfois tendance à être biaisés.

Chaïm Weizmann (à gauche) et Emir Feisal I (Crédit : WikiCommons)

Chaïm Weizmann (à gauche) et Emir Feisal I (Crédit : WikiCommons)

Srodes affirme dans son dernier livre que Sarah Aaronsohn était à peine enterrée lorsque des mythes contradictoires ont commencé à naître sur ce que fut sa vie.

Pour certains, elle est considérée comme la première martyre juive et sioniste de l’Etat d’Israël, et des pèlerinages annuels sur sa tombe ont commencé en 1935. Toutefois, dans la mesure où son frère Aaron, est décédé dans un accident d’avion en 1919 et qu’Alex a trouvé la mort en 1948, l’histoire de cette famille a pu être aisément manipulée.

“Sarah avait de nombreux ennemis”, dit Srodes.

“Et il se trouve qu’un grand nombre de ces ennemis sont devenus les fondateurs de l’Etat d’Israël moderne, comme David Ben-Gourion et Chaim Weizmann. Ils n’ont pas voulu en partager le mérite avec elle. Ils n’avaient pas vraiment de temps pour les contributions qu’elle avait pu apporter ou pour celle d’Aaron Aaronsohn. Alors, tandis que la famille Aaronsohn s’est trouvée dans l’incapacité d’écrire l’Histoire, les choses ont été plus faciles pour eux. »

La reddition ottomane à Jérusalem, en 1917 (Crédit : Domaine public)

La reddition ottomane à Jérusalem, en 1917 (Crédit : Domaine public)

“Immédiatement après 1948, la version standard de l’histoire [israélienne] a dénigré l’importance de la contribution apportée par les Aaronsohn lors des premiers balbutiements de l’Etat d’Israël », affirme-t-il.

« Ce qu’ont dit des gens comme Ben-Gourion et Weizmann, c’est que les Aaronsohn ont mis tout en péril, et que s’ils n’avaient pas été si obstinés et s’ils n’avaient pas établi ce réseau d’espionnage, ils auraient pu connaître tôt ou tard la création de l’Etat d’Israël sans le mandat britannique », explique Srodes.

“Mais bien sûr, cela n’a jamais été une certitude”, ajoute-t-il.

Le 22 juillet 1922, la Société des Nations accordait à l’Angleterre le mandat de la Palestine.

Si la gouvernance exercée par les Britanniques sur la Palestine a tout d’abord été envisagée comme une victoire glorieuse remportée par les Alliés, elle a clairement été sapée dès le début par un conflit qui hante encore aujourd’hui l’Etat d’Israël – une fausse promesse d’accorder l’égalité des droits aux Juifs comme aux Arabes.

De plus, quelques semaines seulement avant qu’Allenby soit entré dans Jérusalem, en juillet 1917, le gouvernement britannique avait émis la Déclaration Balfour. La lettre officielle le confirmant a été envoyée le 2 novembre 1917 par le secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères Arthur Balfour à Lord Rothschild, président de la Fédération sioniste anglaise. Elle favorisait l’installation d’un foyer juif en Palestine.

“C’est vraiment le récit d’opportunités manquées”, commente Srodes. “Les Turcs étaient Musulmans mais ils n’étaient pas Arabes. Ils méprisaient les Arabes. Et les Arabes l’ont ressenti et c’est l’une des tragédies de cette histoire.”

“Il y a eu un bref espoir au tournant du 20e siècle, lorsque Juifs et Arabes ont connu une alliance commune en termes de destinée sur laquelle il aurait été possible de construire dans la mesure où tous les deux avaient un ennemi partagé : les Turcs Ottomans”, dit Srodes. « Mais le fait est que les choses ne se sont pas passées comme ça, et que c’est une vraie tragédie ».

Le mouvement de jeunes Betar fait le salut devant la tombe de Sarah Aaronsohn à  Zichron Yaakov, vers 1942 (Crédit : Domaine public via wikipedia)

Le mouvement de jeunes Betar fait le salut devant la tombe de Sarah Aaronsohn à Zichron Yaakov, vers 1942 (Crédit : Domaine public via wikipedia)