S’il avait réussi, « il aurait changé le monde », affirme l’affiche d' »Elser – 13 minutes », film présenté jeudi hors compétition à la Berlinale et consacré à cet homme qui faillit tuer Adolphe Hitler à l’orée de la Seconde guerre mondiale.

C’est l’un des deux films du festival à célébrer, 70 ans après la fin du conflit, l’héroïsme de quelques Allemands qui défièrent le régime nazi, en en payant le prix par la prison, la torture ou la mort.

Georg Elser, charpentier et musicien, confectionna et déposa le 8 novembre 1939 une bombe à retardement qui devait tuer le Führer et plusieurs de ses hommes dans une brasserie de Munich (sud).

L’explosion causa la mort de huit personnes mais Hitler échappa à l’attentat, ayant quitté les lieux treize minutes plus tôt en raison d’un imprévu dans son agenda. « Treize minutes » est le titre du film pour l’étranger.

L’homme qui aurait pu changer l’histoire fut arrêté et envoyé en camp de concentration, puis assassiné à Dachau sur ordre d’Hitler peu avant la fin de la guerre.

L’auteur du film, Oliver Hirschbiegel, rendu célèbre par le succès de « La Chute » (2004) sur les derniers jours d’Hitler, a expliqué avoir voulu ériger un monument cinématographique en l’honneur d’Elser, longtemps dépeint à tort comme un marginal excentrique.

« J’espère vraiment que le film va faire en sorte que Georg reçoive les honneurs, l’admiration et le respect qu’il mérite », a déclaré le réalisateur.

Le film démarre en retraçant l’ascension rampante du nazisme dans le pittoresque village où vit Elser, au coeur du Bade-Wurtemberg (sud-ouest). « Il faut faire quelque chose, très vite et de manière radicale », dit le héros incarné par Christian Friedel. « Il faut viser les chefs, que quelqu’un arrête cette folie ».

Pour Hirschbiegel, « il y a quelque chose de honteux dans le fait que cette personne simple ait été la seule à avoir les couilles de dire: ‘il faut que ça s’arrête' ». Selon le réalisateur, c’est pour cette raison que l’histoire d’Elser a longtemps « été cachée sous le tapis ».

Les cinéastes se sont depuis longtemps pourtant intéressés à ceux qui ont eu le courage de s’opposer à la machine de mort nazie.

‘Beaucoup de courage’

Le film oscarisé de Steven Spielberg, « La liste de Schindler » (1993), racontait l’histoire de cet industriel allemand qui a sauvé des chambres à gaz plus de 1 000 Juifs tandis qu’en 2008, « Walkyrie » avec Tom Cruise dans le rôle du colonel Claus von Stauffenberg, retraçait l’échec du complot contre Hitler en juillet 1944.

Au festival de Berlin, un deuxième film – documentaire celui-là – a choisi de donner un coup de projecteur à une autre histoire de résistance allemande, le mouvement de la Rose blanche.

Fondé à Munich par des étudiants, le mouvement, notamment incarné par la fratrie Hans et Sophie Scholl, a diffusé en 1942-43 des tracts anti-guerre, appelant les gens à se lever contre le nazisme.

« Pourquoi le peuple allemand réagit-il avec autant d’apathie face à tous ces crimes abominables? » s’interrogeait l’un de leurs messages.

Les leaders du mouvement, après une parodie de procès, furent pendus. Leurs noms ont été donnés à de nombreuses écoles, rues ou places dans l’Allemagne d’après-guerre.

Le documentaire « Die Widerständigen » (Les résistants) de Katrin Seybold et Ula Stöckl rend hommage à la Rose blanche, en interrogeant longuement les membres du groupe qui ont survécu à la guerre.

« Tout le monde à un moment de sa vie atteint un point où il décide s’il continue à supporter » quelque chose de révoltant, a estimé Mme Stöckl, lors d’un débat avec le public après une projection.

« Même aujourd’hui, alors qu’il n’est plus question de vie ou de mort, les gens ont une tendance à la compromission même quand ils n’y sont pas contraints », a-t-elle regretté, jugeant qu’il faut « beaucoup de courage et de force intérieure » pour arrêter de dire « je préfère ne pas savoir ».

Des « Festins imaginaires » pour survivre à l’horreur des camps

Dans le documentaire « Festins imaginaires », présenté à la Berlinale, la réalisatrice française Anne Georget a retrouvé des carnets de recettes rédigés dans les camps nazis, japonais ou encore au goulag, étonnants signes de résistance à la déshumanisation.

« Ils se gavaient de festins de mots parce qu’on crevait de faim », raconte André Bessière, naguère interné dans le camp de Flöha (Saxe, Allemagne), en évoquant ces co-détenus surnommés « les Mousquetaires de la fourchette ».

Réunis chaque semaine, ces prisonniers obstinément gastronomes marchaient pour éviter de se faire remarquer – d’où leur autre surnom: « les Ambulants de la recette de cuisine » – et s’échangeaient des centaines de recettes de cuisine qu’ils écrivaient sur des carnets de fortune.

Bessière, lui, ne voulait et ne pouvait rester à leurs côtés. Les écouter lui faisait trop mal.

Anne Georget a découvert l’existence de ces carnets à la suite d’un premier travail sur les recettes d’une déportée du camp nazi de Theresienstadt, « Les carnets de Minna », parvenus à la fille de cette dernière, près d’un quart de siècle après leur rédaction.

Dans la foulée, elle reçoit une dizaine de courriers évoquant des initiatives similaires dans les camps allemands. « Au bout d’un moment, quand j’ai commencé à avoir la conviction qu’on était sur quelque chose de l’ordre du phénomène, je me suis demandé si cela avait existé dans d’autres circonstances concentrationnaires », a raconté la réalisatrice à l’AFP.

A force d’opiniâtreté et parfois de chance, elle découvre que cette même réponse surprenante et à première vue paradoxale à la famine a aussi existé au goulag de Potma (Russie) ou dans les camps de prisonniers japonais de Kawasaki (Japon) ou de Bilibid (Philippines) pendant la Seconde guerre mondiale.

« Les systèmes ne sont pas comparables et il ne faut pas les comparer mais dans ces circonstances qui partagent une même cruauté, il y a un même réflexe de survie et de conservation de l’humanité », souligne Anne Georget.

– ‘Triomphe de l’imagination’ –

Pendant 75 minutes, « Festins imaginaires » explore le phénomène, en interrogeant écrivains, philosophes, psychiatres, historiens, spécialistes du langage ou encore neurologues.

Le chef cuisinier Olivier Roellinger a aussi été sollicité. « La souffrance, la douleur est palpable », dit-il en feuilletant avec un respect teinté d’émotion les pages des fac-similés de ces carnets.

« Je voulais interroger des chercheurs de disciplines différentes qui, chacun avec sa grille de lecture, pourraient y trouver un sens et nous aider à décoder », explique Mme Georget.

L’écrivaine Luba Jurgenson voit dans ces recettes « une charpente pour tenir debout », des « nourritures symboliques » pour contrer « cette volonté d’anéantissement dont la personne fait l’objet et qui passe par la privation de nourriture ».

Le professeur de neurologie Antonio Damasio évoque le caractère structurant et « inoffensif » de la recette, comparé à ce que seraient des textes remuant des souvenirs trop personnels de la vie d’avant le camp. « Lorsqu’on pense recettes, on pense ingrédients, comme les combiner, etc. c’est un territoire plus sûr ».

Quant à l’historien Michael Berenbaum, spécialiste de la mémoire de l’Holocauste, il est bouleversé par ce « triomphe de l’imagination » à un moment où chaque pensée doit être « tournée vers la faim ou ses conséquences ».

Ces réponses sont autant de pistes mais, in fine, demeure « le mystère de l’humain, il n’y a pas vérité définitive », fait remarquer la réalisatrice qui préfère dans ses films « poser des questions qu’apporter des réponses ». Pour le spectateur, en effet, la réflexion, ne s’interrompt pas à la fin du film.

« Festins imaginaires » est programmé dans la section « Cinéma culinaire » du festival de cinéma de Berlin. Le film doit être diffusé à l’automne sur la chaîne française Planète +.