TEL AVIV (JTA) — Il est charismatique. C’est un outsider. Et il est un centriste politique.

Certains ont salué Avi Gabbay, le cadre du secteur des télécommunications qui a été élu lundi à la tête du parti travailliste de centre-gauche, en disant qu’il était la version israélienne du président français Emmanuel Macron qui a récemment été élu après une campagne où il faisait lui aussi figure d’outsider.

« Comme Macron, Gabbay apporte l’espoir », explique Abraham Diskin, professeur de sciences politiques à l’université Hébraïque de Jérusalem. « Les gens disent encore : Voilà un nouveau remède. Les vieux remèdes ne nous ont pas guéris ».

Mais Israël a déjà deux centristes charismatiques et outsiders sur l’échiquier de la politique nationale. Ces dernières années, Yair Lapid et Moshe Kahlon ont mené des partis modérés à connaître des succès électoraux, même s’ils n’ont pas été portés au pouvoir. Alors que signifie la présence d’un Macron de plus dans le pays ?

Gabbay (prononcez Ga-BYE) a courtisé – avec succès – l’aile gauche du parti travailliste pour remporter la primaire. Mais il est très largement considéré comme un modéré.

Il est entré en politique en tant que membre fondateur du parti de centre-droit Koulanou de Kahlon et a rejoint le gouvernement de droite du Premier ministre Benjamin Netanyahu en 2015. Durant la campagne, Gabbay a même été obligé d’apporter un démenti télévisé qu’il avait dans le passé voté pour le parti du Likud au pouvoir.

Le parti travailliste, comme une grande part de la gauche israélienne historique, n’incarne plus ce qu’elle a pu incarner. Selon Diskin, Gabbay devrait dorénavant avoir la sagesse d’épouser le label centriste. Ce n’est pas un hasard, dit-il, que Kahlon et Lapid — qui a fait entrer son parti « du milieu » au sein du gouvernement en 2013 – ait connu la réussite en prenant ses distances face aux pôles politiques reconnus. Israël a une longue histoire de partis centristes qui ont connu le succès, notamment la formation d’Ariel Sharon, Kadima, victorieuse lors des élections de 2006.

« Macron savait que le centre était le meilleur des positionnements parce que c’est là que se trouve la majorité des électeurs. C’est comme ça que vous remportez le contrôle politique », explique Diskin. « Ou encore, voyez l’exemple de [feu le Premier ministre David] Ben-Gurion. Il a tenté de gouverner depuis le centre et a laissé les partis de gauche hors de son gouvernement. L’un des plus grands problèmes du parti travailliste, c’est qu’il a oublié la leçon ».

Yair Lapid, président du parti Yesh Atid, lors d'une conférence de presse, le 7 mars 2017. (Crédit : Tomer Neuberg/Flash90)

Yair Lapid, président du parti Yesh Atid, lors d’une conférence de presse, le 7 mars 2017. (Crédit : Tomer Neuberg/Flash90)

Après avoir mené Israël vers l’indépendance en 1948 puis avoir dominé la politique israélienne pendant trois décennies, le parti travailliste a connu sa traversée du désert. La dernière victoire électorale nationale de la formation remonte à il y a 18 ans.

Gabbay, 50 ans, devrait apporter une caution populaire très nécessaire à son parti, au moins à court-terme. Mais l’impact plus large de sa désignation sur la politique israélienne est moins clair. Un parti travailliste plus fort pourrait en fait solidifier la mainmise de Netayahu sur le pouvoir en siphonnant les votes de Yesh Atid.

Sinon, certains espèrent que Gabbay – dont les parents ont immigré depuis le Maroc – aidera le parti travailliste à dépasser son image de longue haleine de bastion des Israéliens d’origine ashkénaze – juifs européens- aisés et attirer des mizrahim de la classe ouvrière, ou des Juifs du Moyen Orient, des électeurs qui votent pour le Likud ou Koulanou. De cette façon, il pourrait élargir la base du centre-gauche.

Gideon Rahat, expert en sciences politiques à l’université Hébraïque et chercheur à l’institut israélien pour la Démocratie, explique que Gabbay semble avoir les outils qui permettront de donner une nouvelle image à son parti.

« La politique israélienne est hautement personnalisée. Ainsi, la personnalité et le personnage même de Gabbay sont des immenses atouts », estime-t-il. « Peut-être de manière plus significative, c’est un mizrahi. Il peut être en mesure de prendre des électeurs mizrahim non seulement à Lapid mais également à Kahlon et à Netanyahu.”

Gabbay a grandi dans un camps de transit de Jérusalem dans une famille de huit enfants et, après avoir fait son service militaire dans la prestigieuse unité de renseignements 8200, il est devenu millionnaire au poste de directeur général de Bezeq, l’une des plus grandes entreprises de télécommunications en Israël.

En 2015, il a aidé au lancement de Koulanou et il est devenu ministre de l’Environnement. Mais, un an plus tard, il a quitté ses fonctions pour manifester son désaccord avec le Premier ministre Benjamin Netanyahu qui avait remplacé le ministre de la Défense d’alors, Moshe Yaalon, par le belliciste Avigdor Liberman dans le cadre d’un accord politique.

Il a rejoint le parti travailliste il y a environ six mois.

Parmi de nombreux candidats, Gabbay a battu au second tour Amir Peretz, 65 ans, ancien chef des travaillistes et ministre de la Défense, un mizrahi lui aussi. Le président en exercice de la formation, Isaac Herzog, est arrivé troisième et avait fait part, pour le second tour, de son soutien à Peretz, comme cela a été le cas de la majorité des dirigeants du parti.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu (à droite) avec le ministre des Finances Moshe Kahlon lors de la réunion hebdomadaire du cabinet à Jérusalem, le 11 août 2016. (Crédit : Emil Salman/Pool)

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu (à droite) avec le ministre des Finances Moshe Kahlon lors de la réunion hebdomadaire du cabinet à Jérusalem, le 11 août 2016. (Crédit : Emil Salman/Pool)

Toutefois, c’est Gabbay qui l’a emporté en gagnant les coeurs des rangs et du fichier du parti. Il est apparu agréable et nonchalant dans de nombreuses émissions télévisées et a su utiliser de manière avisée les réseaux sociaux.

Dimanche, il a partagé le post de Peretz, publié sur Facebook, demandant au public de l’aider à retrouver le chien de son fils qui s’était perdu. Ce geste de camaraderie a suscité une couverture critique de dernière minute et a fait le buzz sur les réseaux sociaux.

Après la victoire de Gabbay, les leaders du parti travailliste ont fait part de leur soutien au nouvel élu. Ehud Barak, qui a été le dernier Premier ministre ayant appartenu à la formation et qui avait fait allusion à un retour en politique, a qualifié cette élection de révolution au sein de parti et a déclaré que Netanyahu et ses alliés pourraient bien « avoir des sueurs froides ce soir et pour une bonne raison ».

Pour sa part, Diskin estime que Gabbay aura finalement peu de pouvoir pour redessiner la carte politique. Mais avec certaines compétences dans le domaine, a-t-il ajouté, le nouveau leader du parti travailliste pourrait bien être capable de former un gouvernement aux côtés des deux autres partis centristes. Et là, a-t-il poursuivi, Israël serait en mesure de vivre son propre instant Macron.