Lors de son entretien avec la rédaction du Times of Israel lundi matin, Naftali Bennett a adopté le ton le plus diplomatique qui soit : il n’a pas mentionné une seule fois le nom de John Kerry.

Mais les efforts incessants du secrétaire d’Etat américain pour pousser les Israéliens et les Palestiniens à conclure un accord de paix ainsi que ses déclarations sur le caractère « illusoire », « temporaire » et intenable de la relative sécurité d’Israël, étaient dans tous les esprits.

Selon Bennett, les efforts de paix engagés avec les meilleures intentions au cours des deux dernières décennies sont loin d’avoir aidé Israël à assurer une sécurité de long-terme.

Ils ont même eu l’effet inverse, à savoir la violence et l’instabilité. « C’est un peu frustrant que des gens viennent de l’extérieur et croient avoir une solution miracle », déclare-t-il. « Ils viennent. Et [leur] entrée en scène crée une vague de terreur entièrement nouvelle. Et lorsqu’ils échouent, nous en subissons les conséquences. »

Pour le chef de Habayit HaYehudi, il n’est pas nécessaire que les intentions soient bonnes, mais il faut qu’elles soient réalistes. Si son plan de « stabilité » – selon lequel Israël annexerait près de 60 % de la Cisjordanie et offrirait aux 70 000 Palestiniens qui y vivent la citoyenneté à part entière tout en garantissant aux autres Palestiniens un gouvernement autonome sans indépendance – demeure « imparfait », selon les mots de Bennett. Il a le mérite d’être réaliste.

En tant que ministre de l’Economie, Bennett affirme qu’Israël pourrait survivre à la délégitimation et au boycott, qui s’intensifieraient si le gouvernement appliquait son plan et évacuait l’idée d’un Etat palestinien.

Israël a été boycotté tout au long de sa jeune histoire, fait remarquer Bennett, et il a les moyens de se défendre. Mais le point central de l’argumentation du ministre est que la vision faisant d’Israël une puissance occupante – une vision partagée par de nombreux Israéliens, reconnaît-il – est fausse dans les faits et réside au cœur de la bataille d’Israël pour sa légitimité.

Bennett, 41 ans, dont le parti religieux-nationaliste a remporté 12 sièges lors des dernières élections législatives, nous a accordé cet entretien alors que ses collègues à la Knesset travaillaient sur un projet de loi très attendu qui doit rendre obligatoire le service militaire ou civil pour les jeunes hommes ultra-orthodoxes.Notre conversation a été ponctuée par les alertes SMS et What’sApp et même par de bons vieux coups de téléphone à ses députés pour gérer des crises mineures.

Ancien entrepreneur high-tech prospère (deux des entreprises qu’il a dirigées ont été revendues chacune plus de 100 millions de dollars), adepte des réseaux sociaux qu’il utilise pour communiquer avec ses sympathisants, Bennet a facilement jonglé entre différentes tâches au cours de l’entretien, mené en anglais. [Bien qu’il soit né à Haïfa, ses parents sont des immigrés américains.]

Times of Israel : Lors d’un discours (devant le groupe de réflexion INSS) le mois dernier, vous avez tenu des propos qui semblaient plutôt menaçants au sujet de l’impossibilité de pardonner un Premier ministre qui abandonnerait un territoire Juif. (La citation exacte est : « Nos ancêtres et nos descendants ne pardonneront pas un dirigeant israélien qui abandonne notre pays et divise notre capitale. »)

Naftali Bennett : Les gens doivent comprendre qu’Israël est un maillon de la chaîne juive éternelle qui remonte à des milliers d’années et se projette à des milliers d’années. J’encourage les dirigeants à adopter une approche historique large et à ne pas se cantonner à une approche immédiate, l’approche de « la paix maintenant », « la solution maintenant. » C’est ce à quoi je faisais allusion.

Vous ne pensez pas qu’un Premier ministre élu a le droit de…

Dans une démocratie, il a le droit. J’ai dit de manière explicite que si un arrangement ou un accord politique était soumis au référendum, j’en accepterais le résultat et j’appellerais mes partisans à faire de même. Je me battrai de toutes mes forces pour persuader le public de soutenir nos propositions, mais je respecterai tout résultat.

Vous ne croyez pas que les Palestiniens ont le droit à un Etat ? Et vous croyez qu’Israël peut s’en sortir s’il s’oppose à l’indépendance des Palestiniens ?

Les Arabes ont des dizaines d’Etats. Nous avons un minuscule Etat qui a été le nôtre pendant des milliers d’années. Une toute petite portion de territoire avec Jérusalem et Hébron. Je me rends bien compte que deux millions d’Arabes y vivent. C’est pourquoi, j’ai élaboré un plan qui nous permettrait de vivre ensemble en paix. C’est un plan imparfait. [Mais], comme nous avons pu nous en rendre compte au cours des vingt dernières années, un Etat palestinien signifierait la destruction de l’Etat juif et je ne suis pas prêt à commettre un suicide. Personne ne désire la paix plus que moi. J’ai participé à chaque conflit militaire depuis 1990. Je sais ce que ça veut dire de perdre des amis. Je ne veux pas revivre ça. Un Etat palestinien apportera inévitablement la guerre, la destruction et la désolation à cette région, alors que l’approche alternative, le plan de stabilité que j’ai élaboré, calmera les choses. Il [le plan qu’il défend] permettra à tout le monde de mener des vies meilleures que l’approche favorable à un Etat palestinien [approche diplomatique actuelle].

En tant que ministre de l’Economie, pensez-vous qu’Israël peut continuer à prospérer en dépit des pressions économiques et de l’isolation dont il serait l’objet, en cas de rejet de l’indépendance palestinienne ?

Depuis ses origines et même avant, Israël a toujours été boycotté. Depuis 1945, 1948, 1967, 1973 ; il y a toujours eu des mouvements antisémites appelant au boycott d’Israël. Ce n’est pas merveilleux, mais ce n’est sûrement pas une catastrophe. Les exportations israéliennes et les investissements étrangers ont atteint de nouveaux records en 2013. Il y a deux semaines à peine, nous avons émis des obligations à la Bourse de Londres. Les demandes ont été 5,7 fois supérieures à ce que nous avons pu satisfaire.

Il y a quelques fanatiques du boycott qui en parlent toute la journée et le font paraître beaucoup plus [sérieux] que ce qu’il est réellement. Il y un désir certain de blesser Israël. Nous devons nous défendre. Boycotter l’Etat juif est inacceptable. Nous devons nous défendre et nous avons les moyens pour le faire. Mais c’est une bataille de plus. Nous luttons déjà contre le terrorisme et les armées conventionnelles. Certaines personnes pensent que s’ils nous touchent au portefeuille, ils pourront mettre en pièces notre pays et notre capitale. Nous ne l’accepterons pas.

Si les négociations échouent, n’envisagez-vous pas un regain de violence et des efforts pour délégitimer et boycotter Israël ?

En 2012, il n’y avait pas de pourparlers et nous avons vécu l’année la plus calme depuis 30 ans. Aucun Israélien n’a été assassiné en Judée-Samarie ou à Jérusalem, même s’il n’y avait pas de négociations de paix. Les pourparlers ont repris en 2013 et, peu de temps après, nous avons eu une nouvelle vague de terreur et des dizaines d’incidents. Selon moi, je dirais qu’il y a plutôt un effet inverse. Ce dont nous avons besoin en Israël, c’est de calme et de sécurité. Les années où la sécurité était assurée, l’économie a prospéré même s’il n’y avait pas d’accord de paix final. Au contraire, les années où il y a eu une Intifada, l’économie a plongé. Je voudrais rappeler que le principal coup dur porté à notre économie a eu lieu durant les années 2000-2004, la seconde Intifada ayant débuté juste après les accords de Camp David [Bennett fait référence aux pourparlers organisés par Clinton, DH], alors que Ehud Barak était prêt à faire d’énormes concessions et que les Palestiniens ont refusé.

Ce que je veux dire, c’est que l’état d’esprit occidental visant à mettre en place une paix parfaite continue de nous exploser au visage, encore et toujours. Et quand quelque chose ne cesse d’échouer, il est temps de penser différemment. Je n’ai pas l’impression que cela se produise. Je vois que la communauté internationale et une partie de notre peuple vont dans la même direction, vainement. Cela ne fonctionne pas.

Je suggère donc une approche imparfaite, un plan de stabilité qui réduira l’étendue du conflit car Israël mettrait en œuvre sa souveraineté sur une partie de la Judée-Samarie et offrirait la citoyenneté aux Palestiniens [qui y vivent]. Les Palestiniens restants bénéficieraient de leur propre gouvernement indépendant, de la liberté de circulation et de la liberté de s’administrer dans tous les domaines. Et nous réduirions la portée du conflit. Le conflit persisterait. Mais nous apprendrions à vivre avec, plutôt que de tenter d’appliquer une solution inapplicable.

C’est frustrant que des gens viennent de l’extérieur en pensant avoir une solution miracle. Ils viennent. Et [leur] entrée en scène crée une vague de terreur entièrement nouvelle. Et lorsqu’ils échouent, nous en subissons les conséquences. J’ai dû combattre lors de l’opération Rempart [en Cisjordanie] en 2002. Je suis venu des Etats-Unis pour combattre ici pendant quelques semaines, pour réparer les dégâts causés par les précédentes négociations de paix. Je vous rappelle que les accords de Camp David [ici encore, Bennett fait référence aux pourparlers entre Clinton, Barak et Yasser Arafat] ont eu pour résultat la mort de milliers d’Israéliens. Ils nous ont contraints à nous battre de nouveau. Ici, au Moyen Orient, les choses sont parfois différentes de ce que dit la sagesse conventionnelle en Occident. Je sais qu’il est difficile pour une oreille occidentale de comprendre cela, mais ici, de bonnes intentions ne conduisent pas forcément à de bons résultats. Des intentions réalistes conduisent généralement à de meilleurs résultats.

D’où vient cette pression accablante de la communauté internationale pour parvenir à une solution ?

Pendant de trop nombreuses années, les Israéliens ont parlé de la notion d’occupation, comme si nous occupions un territoire étranger, à la manière des empires coloniaux des siècles derniers. Ils ont omis le simple fait qu’il s’agit de notre terre. Jérusalem est notre capitale depuis 3 000 ans. Beit El et Hébron font partie de notre territoire depuis plus de 3 600 ans. N’importe quel Juif, Chrétien ou Musulman peut ouvrir une Bible et s’en rendre compte. Tout est là. La vision déformée selon laquelle nous occuperions un territoire étranger a pénétré la conscience internationale. Les gens y voient un modèle colonial et, en effet, [ils se demandent] ‘Pourquoi occupez-vous la terre de quelqu’un d’autre ?’ Mais ce n’est pas le cas. C’est notre terre.

Malgré tout, il y a deux millions de Palestiniens. Ils n’iront nulle part. Nous n’irons nulle part. Nous sommes tous appelés à rester ici. Nous devons trouver comment faire pour vivre ensemble. C’est pourquoi je suggère un modèle de vivre-ensemble même si de jure, les Palestiniens ne reconnaissent pas l’Etat juif.

Je vais vous raconter une histoire qui illustre cela. Elle m’a beaucoup appris. J’étais à Hébron, où j’ai rencontré le sheikh Jabari. C’est l’homme fort de la ville, il a environ 70 ans. Il m’a dit : « Nous ne pourrons jamais reconnaître l’Etat juif, je ne le peux pas. Ca va à l’encontre du Coran. Tel Aviv est une terre sainte du Waqf [propriété islamique]. Je ne peux pas vous reconnaître de jure, mais je reconnais également que vous n’irez nulle part. Vous allez rester ici. » Il parlait d’Hébron. « Maintenant, essayons de trouver une solution. Oubliez l’Autorité palestinienne, parce que ces gens sont corrompus. » C’était à l’époque où je faisais partie du Conseil de Yesha (l’organisation de parrainage des implantations que Bennett a dirigé de 2010 à 2012). « Trouvons des solutions. » Nous les avons énumérées : les colons de Hébron, considérés comme les plus extrémistes, et lui. Et les choses se sont améliorées de manière drastique pour les deux camps à Hébron. Il a jeté l’Autorité palestinienne dehors.

C’est un microcosme. Mais c’est aussi l’endroit le plus rude en Israël, notre tout petit Etat d’Israël.

Nous avons tenté le processus diplomatique pendant tant d’années. Ça ne marche pas. Abandonnons-le pour seulement deux années. Travaillons ensemble pour réaliser la paix économique, la paix entre les personnes, pendant deux ans. Voyons ce qu’il se passe. Vous verrez des choses incroyables se produire. Nous faisons nos courses ensemble, nous travaillons ensemble, nous conduisons sur les mêmes routes. Les choses se déroulaient très bien en 2012 sur le terrain.

Et c’est l’année où les Palestiniens ont été reconnus par l’Assemblée Générale.

Très bien !

Il y certaines choses sur lesquelles il sera impossible de revenir.

D’accord. Pourquoi pas. Je parle des gens. Vous parlez de diplomatie et de processus. Je parle des gens sur le terrain, de leur qualité de vie et de ce qu’ils veulent. Pas de ce que les gens à Oslo ou ailleurs veulent. Je sais qu’il est difficile pour une oreille occidentale d’entendre quelque chose qui ne rentre pas dans un cadre clair et net, mais nous sommes au Moyen Orient et les choses sont différentes.

Pour finir (le ministre se dirigeait vers la sortie), combien de temps ce gouvernement va-t-il durer ?

Il va durer. C’est un bon gouvernement. Il s’attaque aux maladies chroniques qui tourmentent Israël depuis des décennies : intégrer les haredim au monde du travail et à l’armée, intégrer les femmes Arabes au monde du travail, équilibrer le budget. Il fait énormément. Le gouvernement trouvera une solution aux questions politiques. Il va durer longtemps.

Haviv Rettig et Raphael Ahren ont collaboré à cet article.