Bergen-Belsen, Allemagne – Il n’y a pas de chambres à gaz ou de fours crématoires à voir à Bergen-Belsen. Au lieu de cela, il y a des bermes herbeuses, couvrant les immenses fosses dans lesquelles plus de 10 000 cadavres émaciés ont été broyés, par des bulldozers, après la libération du camp de concentration par les forces britanniques le 15 avril 1945.

Dès mon jeune âge, je vois des images filmées de ces cadavres pulvérisés au bulldozer, mais cette fois, je marche parmi ces bermes. C’est un sentiment dérangeant, une expérience surréaliste que je ne réalise pas encore vraiment. Pourtant, je marcherai de nouveau sur ces charniers à nouveau dimanche, à l’occasion de la cérémonie officielle du 70e anniversaire de la libération de Bergen-Belsen.

Des dignitaires comme le président allemand Joachim Gauck, le président du Congrès juif mondial Ronald Lauder, et le Grand Rabbin britannique Ephraïm Mirvis prendront la parole.

Je soupçonne, cependant, que je serai davantage à l’écoute des sons fantomatiques qu’une personne qui m’accompagne ici et qui a visité ce site plusieurs fois, dit entendre, tandis que le vent souffle à travers les vieux arbres de 70 ans qui se dressent exactement où se trouvaient les baraques du camp.

Le camp de concentration

Les baraques n’existent plus parce que les Britanniques ont immédiatement brûlé chacune des structures infestées de typhus et de typhoïde afin d’empêcher toute contamination.

C’est pourquoi il ne reste rien de ce lieu, où plus de 70 000 personnes ont été assassinées entre 1941 et 1945, hormis de vastes champs ouverts, la forêt environnante – et, bien sûr, les énormes monticules recouvrant les morts de maladie ou de famine, qui s’amoncelaient dans ce camp considérablement surpeuplé. Tandis que les Soviétiques progressaient à travers la Pologne, les Allemands ont fait marcher les prisonniers des camps de la mort vers l’est, dans des camps encore sous leur contrôle.

Bergen-Belsen était à l’origine un camp de prisonniers de guerre. En 1943, il est devenu un « camp d’échange » pour des prisonniers juifs qui seraient détenus comme otages pour être éventuellement échangés contre des prisonniers allemands.

Le camp de concentration – le seul camp construit par les nazis exclusivement pour les Juifs – était conçu pour contenir 7 000 détenus, mais sa population a atteint les 50 000 à sa libération, dont des milliers sont restés sans abri, nourriture ou eau dans les derniers mois.

Bergen-Belsen est en effet le plus grand cimetière juif d’Europe de l’Ouest, mais il n’existe aucun monument pour un petit nombre de victimes symboliques, qui compléterait un certain nombre de monuments officiels érigés sur le site à la fin des années 1940 et au début des années 1950. (Au cours des dernières années, un centre de documentation et un musée ont été ajoutés par la Lower Saxony Memorials Foundation, qui gère le site.)

Il existe un autre cimetière voisin, établi après la libération. Quatre milliers et demi de personnes – Juifs et Chrétiens – sont enterrés ici, mais il y a relativement peu de pierres tombales. Sur un certain nombre d’entre elles il est simplement gravé « Ci-gît un défunt inconnu », en allemand.

Près de 14 000 personnes ont péri à Bergen-Belsen dans les premiers mois suivant la libération. Pour elles, l’Holocauste n’a pas pris fin avec l’arrivée des Alliés. Il est frappant de constater que, même parmi celles qui ont reçu une sépulture, si peu sont permanentes.

Le camp de personnes déplacées

J’écoute sans cesse les voix des morts parmi les bermes, mais pendant ma visite à Bergen-Belsen avec un groupe de survivants, j’entends aussi les voix des vivants, qui me parlent de leurs expériences dans le camp des personnes déplacées, établi à la base militaire allemande située à une courte distance.

En fonctionnement d’avril 1945 à août 1950, ce fut le plus grand camp de personnes déplacées en Europe, et la résidence temporaire, à un moment ou un autre, de 50 000 des 250 000 personnes déplacées juives après la guerre.

Les survivants (dont certains ont été emmenés à Bergen-Belsen par les Allemands, tandis que d’autres sont arrivés après la fin de la guerre) ont rapidement construit une communauté autonome dans l’attente d’une autorisation d’émigrer.

Utilisant les installations de la base militaire moderne, construite entre 1935 et 1937 sur les ordres d’Hitler, les survivants – principalement des adolescents et jeunes adultes – ont mis en place des journaux, une force de police, des équipes sportives, des écoles, un théâtre et une programmation artistique et culturelle.

Ceux qui étaient dirigeants de la jeunesse sioniste avant la guerre ont repris les commandes, ajoutant la voix de Bergen-Belsen à l’appel urgent pour un Etat juif. Le Comité central des Juifs libérés de la zone britannique, en collaboration avec les autorités militaires britanniques, supervisait le tout.

La grande rotonde au milieu de la base, utilisée comme réfectoire par les Allemands, est devenue un hôpital d’urgence contenant 7 000 lits. Il a été rebaptisé « hôpital Glyn Hughes », en l’honneur du brigadier britannique médecin de la 11e division blindée qui a libéré le camp de concentration.

Alors que les autres zones du camp de personnes déplacées (la base Hohne de l’OTAN depuis 1950) sont accessibles aux visiteurs, l’hôpital Glyn Hughes, situé dans une zone d’entraînement restreinte, est fermé au public. Notre groupe a pourtant reçu une permission spéciale pour arriver jusqu’à sa grille et prendre des photos.

Certains membres de notre groupe ont posé ensemble pour une photo. C’est l’endroit où leurs histoires personnelles de Bergen-Belsen ont commencé. Nés dans cet hôpital, ces hommes et ces femmes de la soixantaine avancée se réfèrent toujours à eux-mêmes comme aux « bébés de Bergen-Belsen ».

Ce sont des survivants de l’Holocauste de la deuxième génération, mais leur situation est unique. Contrairement à la première génération, ils n’ont pas connu personnellement l’expérience de l’horreur des camps, et contrairement à la plupart des membres de la seconde génération, ils ne sont pas nés après que leurs parents ont commencé une nouvelle vie en Israël, au Canada, aux États-Unis ou dans d’autres pays.

Les 2 000 bébés nés dans le camp des personnes déplacées de Bergen-Belsen reflètent une étonnamment forte natalité, telle une résurgence de la rage de vivre que les nazis avaient farouchement cherché à éteindre.

Alors que je regarde ces « bébés » se presser ensemble et sourire devant la caméra, je pense à l’unicité de Bergen-Belsen qui projette l’histoire de l’Holocauste au-delà 1945, de la mort vers une vie nouvelle.

Un endroit tout à fait approprié pour un selfie Holocauste.

L’auteure était l’invitée du Congrès juif mondial