On ne présente plus Boris Cyrulnik, célèbre psychiatre et écrivain juif connu pour avoir vulgarisé le concept de « résilience ». Fils de résistants Juifs polonais déportés, il est lui-même porteur d’une histoire qui a très certainement influé sur son parcours de chercheur.

Il s’exprimera au Campus Francophone du Collège Académique de Netanya ce jeudi sur deux femmes au parcours exceptionnel, résilientes et qui ont su, elles-aussi, surmonter les souffrances de la Shoah avant de pleinement se réaliser : la résistante, ethnographe et écrivain Germaine Tillion et Simone Veil, passeuse de mémoire, magistrate, ardente défenseuse des droits des femmes.

Ce qui les rapproche ? Elles ont connu la déportation à Ravensbrück et à Auschwitz-Birkenau, et n’ont jamais renoncé pour autant à s’affirmer et à se défendre.

Boris Cyrulnik, qui travaille régulièrement avec des universitaires israéliens, nous en dit plus sur ces femmes qui, pour le citer, « ont joué un grand rôle dans la reconnaissance du rôle des femmes pendant la guerre, et dans leur épanouissement quand la paix est revenue ».

Vous donnerez ce jeudi une conférence au Collège Académique de Netanya, qui s’intitule : “Destins croisés : Germaine Tillion et Simone Veil”. Germaine Tillion a été déportée, résistante, écrivain et ethnographe, Simone Veil, rescapée de la Shoah et passeuse de mémoire, femme politique très connue pour ses nombreux combats. Qu’est-ce qui vous a parlé en priorité dans le destin de ces deux femmes au parcours exceptionnel ?

Conférence de Boris Cyrulnik à Netanya, le 27 avril 2017

Conférence de Boris Cyrulnik à Netanya, le 27 avril 2017

Ce qui m’a enchanté dans le parcours de ces deux femmes, c’est leur courage. Je me suis demandé comment elles avaient eu la force de surmonter des épreuves aussi terrifiantes que Ravensbrück pour Germaine Tillion et Auschwitz pour Simone Veil.

Elles ont eu une enfance très sécurisante grâce à une famille très proche et soudée. Quand la tragédie est arrivée, elles ont souffert bien sûr, énormément, mais elles ont gardé espoir. Et la manière dont elles ont gardé espoir est évocatrice de la résilience. Germaine Tillion a souhaité mourir tellement elle a souffert à Ravensbrück.

Le jour où elle décide d’en finir, elle sort et elle voit la beauté du ciel bleu. Elle a alors cette phrase : « Je ne peux pas mourir quand le ciel est si bleu. » Simone Veil, elle, souffre aussi énormément. Elle a été sauvée par sa beauté, sa propre beauté. Elle dit qu’elle a gardé espoir parce qu’elle avait le soutien affectueux de sa famille.

Ces deux femmes-là ont été renforcées par l’affectivité. Si bien que, après la guerre, tout de suite Germaine Tillion s’est mise au travail pour recueillir le témoignage de huit milles femmes déportées, et Simone Veil, tout de suite après aussi, s’est lancée dans des études, a fondé un foyer avant de tenter l’aventure sociale où elle a été très utile, notamment pour les femmes. Donc ces deux histoires, ces deux biographies m’ont paru très illustratives de la résilience.

Vous êtes justement connu pour avoir vulgarisé ce concept de « résilience » (renaître de sa souffrance). Quelles sont selon vous les principales similitudes qui lient le destin de ces deux femmes françaises, vu sous cet angle ?

On dit souvent que j’ai vulgarisé la résilience, à vrai dire je préfère dire que j’ai participé aux recherches sur la résilience. Ils se trouvent que ces recherches ont eu un grand succès littéraire mais c’est en fait un travail scientifique et il y a eu beaucoup de recherches menées à ce sujet. C’est actuellement la théorie la plus défendue dans les facultés de psychologie et de médecine.

Germaine Tillion a été élevée dans une pension catholique et elle garde un lien affectif pour ces parents. C’est une jeune femme qui vient juste de terminer ses études quand elle rentre chez elle en passant par l’Allemagne. Elle comprend que ce pays, au cœur des années trente, est en train de préparer une tragédie. Quand elle le dit, personne ne veut la croire, c’est à dire que la société française commence à ce moment-là à pratiquer le déni. Et le déni en effet est protecteur, parce que ça empêche l’angoisse, mais cela empêche aussi d’affronter le problème.

Et quand le problème se pose, Germaine Tillion, le soir même de la capitulation et de la collaboration de Pétain, propose de s’engager dans un réseau de résistance pour aider les prisonniers. Puis elle choisit progressivement de soutenir les parachutistes en leur fournissant des armes.

Germaine Tillion. (Crédit : capture d'écran YouTube)

Germaine Tillion. (Crédit : capture d’écran YouTube)

Elle est dénoncée par des gens avec qui elle travaillait, et, en déportation, elle retrouve des mécanismes de défense qui caractérise la résilience. Elle a beaucoup d’humour et Geneviève de Gaulle disait qu’elle se mettait toujours à coté de Germaine Tillion car celle-ci tournait souvent en dérision les gardiennes SS, et, dans cet invraisemblable enfer, elle faisait rire les déportés.

Simone Veil a un peu les mêmes mécanismes de défense, c’est-à-dire qu’elle a moins d’humour que Germaine Tillion mais elle témoigne beaucoup d’affection et elle en provoque beaucoup, ce qui lui donne la force d’affronter l’horreur du réel. Ces deux femmes s’engagent culturellement et politiquement. Ça nous prouve que les deux mots-clés de la résilience après la guerre ont été « soutien affectif » et « rage de comprendre ». Germaine Tillion était partisane de l’indépendance de l’Algérie.

Quand le FLN (le Front de libération nationale) s’est mis à commettre des actes terroristes, elle est entrée dans une rage folle et elle leur a envoyé ce message via les premières pages des journaux français : « Vous êtes devenus des assassins ». Elle s’adresse alors à ses anciens amis… Simone Veil a la même réaction. Elle veut témoigner tout de suite de ce qui s’est passé à Auschwitz, mais la culture française de l’époque n’y attache alors pas beaucoup d’importance, car elle reste encore dans le déni.

Malgré tout, elle continuera à témoigner et à s’engager politiquement. Donc, il y a un parallèle entre le courage de ces deux femmes qui s’explique par le soutien affectif qu’elles avaient reçu de leurs familles avant le traumatisme. Puis, pendant les agressions vécues, Germaine Tillion s’est protégée avec le bouclier de l’humour et Simone Veil a tenu grâce à l’affection qu’elle a donné et reçu.

C’est ce qui a permis à ces deux femmes de devenir remarquables. Germaine Tillion est rentrée au Panthéon, c’est à dire au paradis des héros français, mais je pense qu’elle ne voulait pas être une héroïne. Elle voulait simplement faire son métier, ne tuer personne et ne mourir pour personne. Simone Veil elle aussi ne voulait tuer personne et elle ne voulait pas mourir, mais elle aussi a été « héroïsée » et adorée en France pour son utilité politique et ses combats pour les femmes.

Simone Veil (Crédit : CC BY 2.0)

Simone Veil (Crédit : CC BY 2.0)

Pensez-vous que l’empathie qu’a éprouvée Germaine Tillion pour le sort des Algériens, cette défense de la dignité humaine, l’a aidé à « réparer » sa propre souffrance ?

Avant la guerre, elle a séjourné chez les Berbères, en Algérie, et elle avait tissé des liens d’amitié et d’estime avec des gens qui avaient une culture arabe qui n’était pas très francisée.

Elle avait été choquée de voir que les Algériens musulmans étaient considérés comme sujets de la France et non pas comme citoyens : ils n’avaient pas le droit de vote dans leur propre pays. Elle a donc milité en faveur de l’indépendance de l’Algérie en affirmant que ces gens avaient une culture et qu’ils évolueraient comme tout le monde.

La France ne les considérait pas comme citoyens. Les Juifs algériens avaient eu la nationalité française d’emblée depuis 1870 et beaucoup d’Arabes l’avaient mal pris, jusqu’à aujourd’hui… Elle a donc pris parti pour eux et quand ils sont devenus des terroristes, elle les a traités d’assassins.

Pour Germaine Tillion, ce n’était pas une manière d’obtenir son indépendance que de poser des bombes dans une pâtisserie où se trouvait des grands-mères avec leurs petits-enfants.

« Elle voulait simplement faire son métier, ne tuer personne et ne mourir pour personne »

Hors, Simone Veil a eu un peu la même réaction avec les femmes en affirmant qu’elles devaient devenir des personnes à part entière et non pas des annexes de familles, des annexes d’hommes ou des annexes d’enfants.

Elles ont réagi toutes les deux comme des femmes fortes, car elles ont compris en quelque sorte pendant la guerre combien la déshumanisation pouvait mener à la tragédie humaine, et mettre à mort des millions de gens sans aucune culpabilité.

Il est donc nécessaire de considérer l’être humain, quelque soit sa religion ou son sexe, comme une personne à part entière. On suit et on comprend parfaitement aujourd’hui Simone Veil et Germaine Tillion, alors que c’est le résultat d’un combat pour ces deux femmes.

Germaine Tillion, partisane de l’indépendance de l’Algérie, a toujours dénoncé le terrorisme qui cible des victimes civiles innocentes. De quelle manière aurait-elle appréhendé la vague d’attentats qui a touché la France ces dernières années selon vous ?

Merci pour cette question. En France, en Israël, ces faits-là sont des crimes et ces gens qui les commettent sont des assassins, pas des résistants.

On a le droit de contester une politique, de manifester, de ne pas être d’accord, mais tuer des enfants en posant des bombes n’est pas un acte de libération. C’est un assassinat.

Germaine Tillion a employé ces mots à Alger et je pense qu’elle aurait employé les mêmes mots pour Mohammed Merah qui est entré dans une école à Toulouse pour tuer des enfants juifs.

Reproduction photo of 8-year-old Miriam Monsonego, daughter of school headmaster Rabbi Yaacov Monsonego, who was killed in a shooting attack at the Ozar Hatorah School in Toulouse, France, early Monday morning. (photo credit: Flash90)

Miriam Monsonégo, fille du rabbin Yaacov Monsonégo, tués par Mohamed Merah à l’école juive Ozar Hatorah de Toulouse en mars 2012. (Crédit : Flash90)

De quelle manière leurs vécues, leurs parcours de militantes pour des causes comme la transmission de la Shoah ou l’indépendance de l’Algérie nous parlent, à la lumière de l’actualité ?

Je pense aujourd’hui que le terrorisme mondial est devenu un adage totalitaire qui veut imposer sa loi par le bourreau.

Pour l’instant, ils ont imposé leurs décrets dans certains pays musulmans et ils cherchent à l’imposer dans d’autres pays, mais heureusement, jusqu’à présent, la réaction de la plupart des états s’est révélée excellente.

Il n’y a pas eu de chaos, comme on l’a vu par exemple après les attentats de Paris. C’est à dire que, face à l’adversité, les gens ont mené la politique contraire au terrorisme.

Le président américain Barack Obama avec le président français François Hollande devant un mémorial à l'extérieur du Bataclan, à Paris, le 30 novembre 2015. (Crédit : Jim Watson/AFP)

Le président américain Barack Obama avec le président français François Hollande devant un mémorial à l’extérieur du Bataclan, à Paris, le 30 novembre 2015. (Crédit : Jim Watson/AFP)

Le but de ces individus est de passer à la télévision à une heure de grande écoute, de façon à pouvoir terroriser la population et imposer leurs lois. Comme à Paris les gens se sont soudés, ils n’ont pas eu de prise sur eux. Il n’y a pas eu d’idée de vengeance.

Dans les années trente, il y aurait eu une réponse à la violence par la violence, hors quand le chaos s’installe, l’État devient vulnérable et les terroristes peuvent imposer leur loi.

Les Parisiens ont très bien réagi. Il peut y avoir certes une riposte par la force et par les armes, mais l’important est de rester solidaire. Dans ce cas-là, je pense et j’espère qu’on arrivera à vaincre le terrorisme.

Leurs personnalités représentent une référence non seulement féministe, mais aussi historique dans les choix sociaux et politiques entrepris…

Oui, et on constate qu’aujourd’hui il y a de plus en plus de femmes qui s’impliquent dans la politique, la médecine, les sciences ou la littérature, donc je pense que des femmes d’exception comme Simone Veil et Germaine Tillion ont montré la voie.

En politique, les femmes sont de plus en plus nombreuses à prendre des responsabilités et elles l’assument extrêmement bien. C’est probablement la première fois dans l’histoire humaine, et c’est donc un signe d’évolution de notre culture occidentale.

Cela nous aide à repenser un vivre-ensemble, et comment les hommes et les femmes vont se coordonner, penser le mariage et l’éducation des enfants plus tard. Je pense donc que l’épanouissement des femmes en Occident est un marqueur de notre bonne évolution sociale, mais ce n’est pas le cas dans toutes les sociétés…

Quel message et quelles valeurs Germaine Tillion et Simone Veil pourraient-elles transmettre selon vous aux jeunes générations d’aujourd’hui et à la jeunesse française ?

Ces femmes ont un langage démocratique. Il faut chercher à comprendre, et c’est le contraire du langage totalitaire.

J’arrive au dernier chapitre de mon existence en voyant réapparaître un autre langage totalitaire qui instrumentalise la religion, et là je pense qu’il faut s’en méfier. Attention à ce langage.

Il est toujours nécessaire de se défendre et de comprendre celui qui ne pense pas comme nous.

“Destins croisés : Germaine Tillion et Simone Veil.”
Jeudi 27 avril 2017 à 20h au Collège Académique de Netanya
Renseignements et réservations – 09 860 78 98 / 09 860 74 17
francophonie010@netanya.ac.il