La France est-elle trop sage pour devenir une nation start-up ?

C’est une réalité que Bruno Le Maire, ministre de l’Économie, envoyé comme sherpa en Israël par Emmanuel Macron pour amorcer le virage digital français, semble vouloir battre en brèche, après une première étape à l’Institut Weizmann.

Au mois de juin dernier au salon Vivatech le président français annonçait – en français et en anglais, cela avait été commenté – que la France était appelée à devenir « une nation start-up », une expression étant d’ordinaire greffée au nom d’Israël, et appelait à cette occasion tous les talents étrangers à le rejoindre.

A la clef, un faisceau de réformes censé libérer la créativité des innovateurs : des « french tech visas » de 4 ans pour les chercheurs étrangers, une tolérance fiscale pour les entrepreneurs ayant fauté de « bonne foi », l’instauration d’une taxe forfaitaire de 30 % sur les revenus du capital, et la suppression de l’impôt sur la fortune pour les sommes investies dans les entreprises.

Pour donner à la France les moyens de réussir sa mue numérique, Macron promettait la création d’un fonds pour l’innovation de 10 milliards d’euros, et la numérisation de toutes les procédures administratives. Une remise à niveau de la France et une entrée dans l’économie digitale applaudies par les entrepreneurs du monde entier, mais qui pourrait buter sur un certain conservatisme bien français, caractérisé par un gout du risque limité, comme le reconnait Bruno Le Maire.

Pour devenir une nation start-up il était logique de se rendre dans la start-up nation. D’où la présence de Bruno Le Maire et de Mounir Majhoubi secrétaire d’état au numérique, accompagnés d’entrepreneurs du secteur high-tech et de représentants des grands écoles françaises en Israël pour un voyage officiel de 4 jours, du 4 au 7 septembre. Un voyage qui a débuté dans l’épicentre de la recherche israélienne, l’Institut Weizmann, avec une leçon de son président, le physicien Daniel Zajfman consacrée aux raisons présidant les découvertes scientifiques.

« Si vous me demandiez ce qu’il se passe aujourd’hui à l’Institut Weizmann, quelles sont les recherches en cours, à quoi elles vont servir, je vous répondrai : ‘aucune idée’ ! » s’amuse le spécialiste de physique atomique.

L’Institut Weizmann, spécialisé en sciences exactes et naturelle, est classé sixième dans le monde sur 750 centres de recherche, un classement basé sur le critère de ses publications scientifiques et de leurs citations. Il compte autour de 3 000 étudiants.

« Je raconte souvent souvent cette blague pour expliquer quel est mon rôle, plaisante Zafjman. Diriger l’Institut Weizmann c’est comme diriger un cimetière : tu es au-dessus de tout le monde mais personne n’écoute. Le rôle de l’administration de l’institut c’est de donner les clefs aux gens qui font vraiment le travail ».

Zafjman revendique entretenir une forme de « chaos » : « ici la recherche scientifique pure et ses futures applications sont deux choses absolument séparées. Les scientifiques étudient ici par curiosité, avec une liberté de pensée complète. Une fois que vous avez trouvé quelqu’un avec du talent, il faut lui donner tous les moyens possibles ».

Mais il s’avère que cette authentique curiosité scientifique ne se contente pas de découvrir le fonctionnement du monde. Entretenir quelque 3 000 chercheurs en master, doctorat, et post-doctorat, coûte énormément. Alors à l’Institut Weizmann les anciennes découvertes financent les recherches actuelles.

L’Institut Weizmann perçoit des royalties lorsque ses découvertes sont utilisées, « mais cela arrive le plus souvent 30, 40, ou 50 ans après. Ce qui paye aujourd’hui n’est pas relié au activités actuelles mais passées. L’institut dispose de son propre bureau de transferts des technologies appelé Navor, qui dépose des brevets sur les découvertes.

Ses royalties ont rapporté à l’institut en 2016 une manne 3,5 milliards de dollars – une somme en croissance chaque année – versées par toutes les grandes entreprises, comme la firme pharmaceutique israélienne Téva, qui utilise les brevets de Weizmann, dont les champs de recherche couvrent aussi bien la chimie, la biologie, la recherche sur le génome, la physique…

Ces sommes permettent d’alimenter un fonds de recherche fondamentale, offrant le temps et les moyens aux chercheurs « d’assouvir leur curiosité » sans supporter la pression d’une hiérarchie réclamant des applications commercialisables rapidement. Et, à moyen terme, de créer une richesse considérable.

Chargé par le président de réduire la voilure des dépenses de l’Etat pour réduire la dette et dans le même temps d’accélérer l’avènement de la « french start-up nation » le gardien du Trésor Bruno Le Maire, assis face à Zajfman, ne peut qu’acquiescer.

« L’Etat n’est pas là pour créer la richesse de la Nation ». Le Maire croit aux « idées » pour assurer l’avenir de la France « comme une grande nation ». Encore faut-il leur donner les moyens de s’épanouir, sur le modèle de l’Institut.

Il regrette que la curiosité française, « ce goût de la science, du risque, cette liberté ont été complètement écrasés par un modèle économique social politique qui n’a pas laissé à ces capacités là, la possibilité de s’exprimer ».

« Ce que porte le président de la république et ce que je veux porter avec lui c’est justement cette transformation en profondeur de notre pays, non pas pour modifier un taux d’intérêt ici, une mesure fiscale là, c’est un changement de culture qu’il faut porter, que la France retrouve le goût des idées qui ont toujours fait sa force, » plaide Bruno Le Maire.

Pour Bruno Le Maire, « c’est quand la France a été le plus libre », lors de la période des Lumières, qu’elle a gagné le respect des Nations.

Dans l’attente de la création d’un modèle de développement digital générateur de croissance en France, Bruno Le Maire a annoncé vouloir renforcer les relations franco-israéliennes. Il a également appelé de ses vœux la création d’un fonds d’innovation franco-israélien « dirigé par des chercheurs ».