Un samedi torride de la mi-août, les membres d’une famille chrétienne évangélique du Kentucky se sont dirigés vers le mur Occidental. Lors de cette visite sur le lieu saint – c’était la troisième – ils ont décidé de ne pas aller sur la place séparée pour se rendre sur le site de l’Arche de Robinson, plus intime, la mère ayant insisté pour pouvoir prier « en famille ».

A la suite de cette prière, la famille s’est assise et a sorti son pique-nique, le jeune fils, âgé d’une dizaine d’années, courant dans tous les sens et s’amusant avec le chien de la famille qui les avait accompagnés. La mère, émue par son expérience, a joué de cette guitare qui la suit dans tous ses déplacements et a commencé à chanter.

Roulant des yeux, l’adolescente de la famille – vêtue d’un débardeur et d’un short sous cette journée d’été brûlante – a sorti son téléphone cellulaire pour réaliser le parfait selfie. Pour sa part, le père, échappant un peu au brouhaha familial, est parti déambuler sur la place et à l’écart, dans la section réservée aux hommes, loin du regard de son épouse, il a sorti subrepticement une cigarette et l’a allumée, bien décidé à jouir de ce bref moment de répit.

Nous espérons que vous saurez profiter de vos vacances familiales, vous, visiteurs américains fictifs. Parce que dans un monde où la législation prônée par le parti Shas ultra-orthodoxe deviendrait règle de loi, vous pourriez bien vous retrouver en prison.

A moins, bien sûr, que vous ne puissiez régler la somme de l’amende de 70 000 NIS (approximativement 18 500 dollars) pour les sept délits que vous venez tout juste de commettre.

Les législateurs issus du Shas et de Yahadout HaTorah, ainsi qu’Oren Hazan, Dudi Amsalem et Miki Zohar du Likud et Betzalel Smotrich, Moti Yogev, et Nissan Slomianksy de HaBayit HaYehudi appuient la législation proposée qui a été officiellement déposée dimanche et qui ancrerait la pratique orthodoxe dans la loi à travers tous les alentours du mur Occidental.

Des activistes du mouvement Women on the Wall  (Crédit: Debra Kamin/Times of Israel)

Des activistes du mouvement Women on the Wall (Crédit: Debra Kamin/Times of Israel)

La proposition viendrait interdire une série de pratiques, dont la prière mixte, à l’Arche de Robinson, où le gouvernement a promis de faire construire une zone consacrée à la prière pour les Juifs de la Réforme et Conservateurs. La construction de ce lieu égalitaire a été gelée depuis son annonce au mois de janvier, prétendument en raison de pressions de la part des partis politiques Haredim.

“Ceux qui me connaissent savent que je suis défavorable à l’imposition de lois religieuses”, a déclaré le ministre de l’Intérieur Aryeh Deri, leader du parti Shas, mardi dernier. « J’ai dit une fois que s’il y avait une loi en Israël sur la circoncision, nous verrions bien moins de Juifs accomplir le commandement ».

En même temps, évoquant la loi proposée sur le mur Occidental, il a ajouté : « Vous devez savoir que toute reconnaissance ou compromis passé avec les juifs réformés signifie une reconnaissance de leur manière de faire en tant que ‘courant dans le judaïsme’. Le combat que nous leur opposons est sans compromis. Ils apportent avec eux l’assimilation et la destruction.”

Le président du parti ultra-orthodoxe Shas, Aryeh Deri, ministre de l'Intérieur, lors d'une réunion du groupe parlementaire de son parti à la Knesset, le 23 mai 2016. (Crédit : Miriam Alster/Flash90)

Le président du parti ultra-orthodoxe Shas, Aryeh Deri, ministre de l’Intérieur, lors d’une réunion du groupe parlementaire de son parti à la Knesset, le 23 mai 2016. (Crédit : Miriam Alster/Flash90)

Malgré la longue liste de parlementaires issus de la coalition qui soutiennent le projet de loi et la nécessité, pour le Premier ministre Benjamin Netanyahu, d’apaiser les partenaires de la coalition, la législation ne devrait pas connaître de réelle avancée alors qu’une opposition frémissante émerge au sein du parti Koulanou, qui fait partie de la coalition.

De plus, les partis Haredim, dans leurs accords de coalition, ont signé une disposition indiquant que cette dernière torpillera toute législation susceptible de modifier le statu quo religieux existant.

Tandis que les débats portant sur cet éventuel changement seront probablement enragés dans la mesure où c’est la pratique orthodoxe qui gouverne largement le site, la pénalisation des hommes et des femmes qui prient ensemble à l’Arche de Robinson marquerait sans aucun doute une rupture avec les arrangements actuellement en vigueur.

Ce que dit la loi

La proposition définit le « mur Occidental » comme étant la zone reliant son périmètre le plus au sud à la Porte des Maghrébins, « dont fait partie l’Arche de Robinson » et toutes les structures – terrestres et souterraines – englobées dans cette démarcation.

La « coutume locale » religieuse autorisée sur le site sera dictée par le Grand Rabbinat d’Israël, stipule-t-elle.

Des membres de Women on The Wall arborent des châles de prière et un rouleau de Torah sur le site du Mur Occidental, le 12 mars 2013 (Crédit : Miriam Alster/Flash90)

Des membres de Women on The Wall arborent des châles de prière et un rouleau de Torah sur le site du Mur Occidental, le 12 mars 2013 (Crédit : Miriam Alster/Flash90)

Sur l’ensemble de cet espace, les comportements suivants pourront donner lieu à six mois d’emprisonnement ou à une amende de 10 000 NIS :

• Des services de prières mixtes, ou des tentatives – d’hommes ou de femmes – de franchir la zone de division des sexes sur la place. Manger, boire ou dormir dans des périmètres qui n’ont pas été créés à cet usage.

• Toute désacralisation du Shabbat sur la base de la pratique orthodoxe (la législation ne fait pas la distinction entre visiteurs Juifs et non-Juifs à cet égard ou à tout autre égard). De plus, « tenir une cérémonie, notamment religieuse, qui ne soit pas sur la base de la pratique locale et qui offense la communauté des croyants sur le site ».

Les prières de Tisha B’Av sur le site du Mont Occidental dans la Vieille Ville de Jérusalem, le 13 août 2016 (Crédit : Yaakov Lederman/Flash90)

Les prières de Tisha B’Av sur le site du Mont Occidental dans la Vieille Ville de Jérusalem, le 13 août 2016 (Crédit : Yaakov Lederman/Flash90)

• Porter des “vêtements inappropriés envers le caractère sacré du site” – même si la liste des tenues autorisées n’est pas précisée – et organiser un service religieux sans l’autorisation explicite des autorités en charge du mur Occidental.

• Etablir des boutiques éphémères ou des étals sur la zone, ou la distribution de dépliants ou de contenus publicitaires. Jouer d’un instrument de musique ou chanter sans la permission des autorités, tenir un discours ou faire une déclaration de quelque sorte que ce soit, fumer sur la place existante du mur Occidental, sacrifier un animal ou amener un animal sur le site sans approbation préalable.

• Au sein de la section des femmes sur la place existante, “toute cérémonie incluant un Rouleau de Torah, sa lecture, sonner du chofar, porter un talit ou des phylactères ».

De plus, la loi indique que tous les photographes professionnels devront avoir la permission de prendre des clichés sur le site, même si ce sujet ne semble pas apparaître comme un délit susceptible d’être sanctionné. Et elle réaffirme le principe de séparation des hommes et des femmes.

Les gens prient de chaque côté des sections divisées entre hommes et femmes à Jérusalem le 14 juin  2016. (Crédit : Wajsgras/Flash90)

Les gens prient de chaque côté des sections divisées entre hommes et femmes à Jérusalem le 14 juin 2016. (Crédit : Wajsgras/Flash90)

Les législateurs à l’origine du projet de loi l’ont qualifié d’effort visant à “réguler” le site, le comparant au travail continu livré par HaBayit HaYehudi pour légaliser 4 000 unités de logement sur des avant-postes et dans des implantations construites sur des terres privées palestiniennes dans le cadre du projet de “Loi de Régulation”.

“Nous l’avons constaté le mois dernier, lorsqu’une faction de la coalition s’est battue jusqu’à la fin pour ses principes – cela a réussi,” a expliqué Deri au site Internet Kikar HaShabbat, se référant au projet de loi de régulation. « L’avenir d’Amona est-t-il donc plus important que celui du mur Occidental ? Le mur Occidental n’a pas connu de régulations depuis sa libération [en 1967, au cours de la Guerre des Six Jours].

Le mur Occidental : les arrangements existants

Les règles au mur Occidental établissent que les femmes ne peuvent porter de tallit, ou châle de prière, de la même manière que les hommes, car cela contrevient à la « coutume locale » telle qu’elle avait été déterminée par le Grand Rabbin du lieu. En 2003, la Haute Cour de Justice avait soutenu une interdiction gouvernementale des femmes portant des tefillin (phylactères) ou le tallit, ou sur la lecture d’un rouleau de la Torah sur le site du mur Occidental.

La même décision prise par le Tribunal avait exigé que le gouvernement construise une section égalitaire à l’Arche de Robinson.

En 2013, un tribunal de Jérusalem avait réinterprété la décision de la Haute cour en la qualifiant de recommandation plutôt que d’ordonnance légale, permettant donc aux femmes d’arborer des tefillin et des châles de prière sur le site du mur Occidental.

Cette initiative avait été saluée par des organisations telles que les Femmes du mur, qui prône des prières pluralistes sur le lieu saint. Depuis lors, il y a eu des échauffourées sporadiques entre les fidèles Orthodoxes et non-orthodoxes sur le site, et quelques arrestations de militantes issues du mouvement Women of the Wall qui étaient parvenues à faire entrer des rouleaux de Torah dans la section réservée aux femmes, ce qui est interdit par le règlement du mur Occidental.

Au mois de janvier, Netanyahu avait annoncé qu’une section mixte serait construire à l’Arche de Robinson, une annonce saluée par la communauté juive internationale.

Mais dans les quelques jours qui avaient suivi cette annonce jubilatoire, la décision prise par le cabinet avait suscité la colère des partis ultra-orthodoxes au sein de la coalition ténue de Netanyahu et sa mise en œuvre a été gelée depuis.

Au mois de septembre, la Haute Cour de Justice aurait réprimandé le gouvernement pour l’impasse dans laquelle se trouve la construction de la nouvelle place.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu s'adresse aux leaders juifs internationaux à la Knesset le 1er novembre 2016 (Crédit :  Nathan Roi/Jewish Agency for Israel)

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu s’adresse aux leaders juifs internationaux à la Knesset le 1er novembre 2016 (Crédit : Nathan Roi/Jewish Agency for Israel)

Tandis que les constructions sur le site ont été bloquées et que Netanyahu a demandé aux Juifs conservateurs et réformés de garder le silence sur ce sujet, il est difficile d’imaginer que le Premier ministre, qui avait approuvé le compromis il y a moins d’un an, opèrera une telle volte-face et interdira les prières mixtes en pied de nez à la plus grande partie de la communauté juive américaine.

“J’espère que le Premier ministre se prononcera contre ce projet de loi”, a déclaré Michael Oren, vice-ministre au Bureau du Chef de gouvernement au Times of Israel mardi. « Je vais lui réaffirmer ma position. Je veux dire, qui comprend mieux que lui la relation entre la Diaspora et Israël et l’importance du soutien des Juifs américains ? »

Michael Oren lors d'un débat politique à l'Université Hébraïque de Jérusalem (Crédit : Miriam Alster/FLASH90)

Michael Oren lors d’un débat politique à l’Université Hébraïque de Jérusalem (Crédit : Miriam Alster/FLASH90)

“Ce projet de loi en revient à tourner en dérision tous les efforts livrés par les gouvernements récents qui visent à garantir que le mur Occidental est un lieu d’union plus que de division du peuple Juif”, a expliqué le président de l’Agence Juive Natan Sharansky, qui avait négocié le compromis autour de l’Arche de Robinson, dans un communiqué.

« Le passage de cette loi aurait de graves conséquences sur les relations entretenues entre Israël et les Juifs de la Diaspora. Sur la base de l’engagement personnel fort du Premier ministre en faveur du renforcement de cette relation particulière, j’ai l’espoir fervent que cette législation préjudiciable sera rejetée par une majorité de la coalition et par la Knesset. »

Si le projet de loi devait aller plus loin, les groups Libéraux devraient avoir recours à la Haute Cour de Justice, qui, dans le passé, a affirmé que le gouvernement devait soutenir les prières non-orthodoxes à l’Arche.

Les problèmes au sein de la Coalition

La législation devrait également ne pas faire l’unanimité au sein de la coalition.

Un porte-parole du parti Koulanou a expliqué que sa formation n’avait pas encore fait part de sa position sur le projet de loi dans la mesure où il n’a été soumis à la Knesset qu’il y a quelques jours. Toutefois, deux éminents parlementaires du parti, Oren and Rachel Azaria, ont qualifié lundi la proposition de « coup fatal porté aux relations entre l’Etat d’Israël et les communautés juives de l’étranger ».

Oren a indiqué que la question avait été soulevée dans la faction du Koulanou lundi, et que lui et Azaria avaient vivement fait part de leur opposition.

“Nous ne permettrons pas à la Knesset de sacrifier les relations entre Israël et la communauté juive mondiale en raison d’un caprice émanant de la simple volonté de garder le contrôle sur le mur Occidental en empêchant les hommes et les femmes de prier conformément à leur coutume”, ont indiqué les deux parlementaires dans un communiqué, ajoutant qu’il s’agirait là d’une “violation flagrante du statu quo” sur le site.

La Parlementaire de Koulanou Rachel Azaria lors d'une réunion de commission à la Knesset, le 8 mars 2016 (Crédit : Miriam Alster/FLASH90)

La Parlementaire de Koulanou Rachel Azaria lors d’une réunion de commission à la Knesset, le 8 mars 2016 (Crédit : Miriam Alster/FLASH90)

De plus, dans les accords définissant la coalition, Shas et YaHadout HaTorah ont tous les deux signé une clause qui verrait la coalition s’opposer à toute législation susceptible d’entraîner un changement du statu quo religieux. Cette condition avait été probablement recherchée par les partis Haredim, craignant la facilitation des restrictions qui portent notamment sur le Shabbat, la conversion et le statut personnel.

Mais elle pourrait de la même manière venir s’imposer aux tentatives visant à imposer de nouveaux interdits législatifs au mur Occidental.

“Le statu quo dans les dossiers de religion et de l’Etat sera maintenu comme cela a été le cas en Israël depuis des décennies”, dit l’accord. « Aucune législation privée venant changer le statu quo sur des affaires de religion ou d’Etat ne sera avancée ni approuvée, à l’exception de ce qui est détaillé dans cette convention. Pour toute législation soumise en opposition à ce qui est établi ici, toutes les factions de la coalition voteront contre et la discipline au sein de la coalition sera renforcée afin de supprimer tout projet de loi contraire de l’ordre du jour des commissions et des séances plénières de la Knesset ».

L’accord de la coalition Yisrael Beytenu offre également une possibilité de veto à tous les partis qui la forment sur les dossiers portant sur les affaires relatives à la religion et de l’état, notant qu’aucune législation sur ces questions ne sera avancée sans le soutien unanime des autres partis.

Un porte-parole de Yisrael Beytenu n’a pas voulu répondre à notre demande de commentaires portant sur la proposition soumise au sujet du Mur Occidental.

Raoul Wootlif et l’équipe du Times of Israel ont contribué à ce reportage.