Yaniv Nahman était une figure connue de la nuit à Tel Aviv. De multiples femmes ont décrit avoir rencontré le beau gestionnaire d’investissements dans un club, puis s’être réveillées dans son lit le lendemain matin, sans se souvenir de comment elles étaient arrivées là.

La police l’a suspecté d’utiliser du GHB, la drogue du violeur, mais ne pouvait pas le prouver parce que le temps que les femmes portent plainte, il n’était plus détectable dans leur sang.

Nahman a accepté un accord judiciaire dans lequel il a admis un cas de viol, et il a été condamné le 27 décembre à 6 mois de services d’intérêts généraux.

Le juge a cité plusieurs raisons pour expliquer la légèreté de la peine : premièrement, il n’a pas utilisé beaucoup de force, et deuxièmement, la honte qu’il a expérimentée sur les réseaux sociaux pendant le procès avait fait des dommages irréparables à sa réputation.

La décision a révolté les organisations féministes en Israël, y compris le centre de conseils pour les femmes (CCW).

« Dans ce cas, dans lequel il n’y avait pas de preuve physique et seulement la parole des plaignantes contre celle de l’accusé, les juges ont choisi de prendre parti pour l’accusé plutôt que pour les plaignantes, parce qu’ils ne mettent pas une valeur équivalente au prix émotionnel d’avoir été violée, et à celui d’avoir à se présenter [devant la cour] », dit Beth Zaslow Offer, conseillère au CCW.

Selon Offer, les gens sous-estiment le courage qu’il faut aux victimes pour se présenter, alors que la société humilie et accuse souvent les victimes. C’est pourquoi elle voit la récente hausse des scandales de viols et de harcèlements sexuels en Israël comme quelque chose de sain.

En novembre, le député HaBayit HaYehudi Yinon Magal avait démissionné après que plusieurs femmes l’ont accusé de harcèlement sexuel.

En décembre, le ministre de l’Intérieur Silvan Shalom s’est retiré de la vie publique après que treize femmes ont présenté des accusations d’agressions.

Et la semaine dernière, le maire d’Ashkelon Itamar Shimoni a été arrêté pour des accusations de viol et de corruption.

Beth Offer (autorisation)

Beth Offer (autorisation)

Il y a également eu une série de scandales de harcèlement sexuel parmi les plus hauts échelons de la police israélienne ainsi qu’une tempête sur les réseaux sociaux autour du comportement présumé de l’ancien rabbin Marc Gafni.

Offer dit que le viol et le harcèlement ne sont pas nouveaux. En fait, ils sont largement sous-reportés. Ce qui est nouveau est la volonté des gens à en parler.

« Je pense que les réseaux sociaux aident. De plus en plus de gens disent que ce n’est pas bien, ce que les femmes affrontent. »

Selon Offer, Israël revient de loin. Quand elle a commencé à travailler comme travailleur social en 1989, il n’y avait pas de loi contre la violence domestique.

« Je visitais une maison et voyais une femme pleurer hystériquement, avec deux yeux au beurre noir. Deux policiers étaient là et ils disaient : ‘ Ne soyez pas trop énervée pour ça, chérie. Cela arrive tout le temps. Elle ne va pas porter plainte donc nous ne pouvons rien faire’. »

Mais en 1992, Israël a voté une loi où même si le partenaire ne porte pas plainte, l’attaquant présumé sera au moins interrogé. En 1998, Israël a voté sa première loi contre le harcèlement sexuel. Offer voit la hausse actuelle des scandales comme faisant partie de processus de maturation d’Israël sur ces sujets.

Des femmes avec une pancarte “J'ai été violée” pendant la SlutWalk ("marche des salopes") de Jérusalem, le 29 mai 2015. (Crédit : Renee Ghert-Zand/Times of Israel)

Des femmes avec une pancarte “J’ai été violée” pendant la SlutWalk (« marche des salopes ») de Jérusalem, le 29 mai 2015. (Crédit : Renee Ghert-Zand/Times of Israel)

Elle crédite aussi la montée des organisations féministes, comme le centre de conseils des femmes où elle travaille, d’avoir augmenté l’attention sur ces problèmes.

Le centre a été fondé en 1988 par de nouveaux immigrants des Etats-Unis et d’Angleterre qui ont été inspirés par le mouvement féministe et voulaient porter ces messages en Israël. Il compte 24 thérapeutes à Jérusalem et Ramat Gan qui s’occupent des problèmes liés aux agressions et aux traumatismes sexuels.

Selon l’index de sécurité des femmes, une étude menée par plusieurs ONG féministes en Israël, 61 % des femmes juives en Israël craignent que quelqu’un les force à avoir un contact sexuel contre leur volonté, 38,4 % craignent qu’un membre de la famille les humilient, les attaquent ou les abusent, et 65,9 % craignent d’être attaquées dans une rue sombre. Parmi les femmes arabes israéliennes, 66,7 % craignent un contact sexuel forcé, 67,5 % un abus par un membre de leur famille, et 74,3 % une attaque dans une rue sombre.

L’étude a également demandé aux femmes juives combien d’entre elles avaient expérimenté le harcèlement sexuel (34,3 %), mais parmi les femmes russophones, le nombre est de 50 % ; 26,4 % des femmes juives déclarent avoir été violées par une personne connue ou inconnue, et 45,5 % pour les femmes russophones.

Des manifestants devant le club Alenby 40 à Tel Aviv, demandant sa fermeture après la diffusion d'une vidéo montrant un groupe d'hommes ayant des relations sexuelles avec une jeune femme, qui a déclenché une controverse sur le thème : viol ou pas ? Le 6 octobre 2015. (Crédit : Tomer Neuberg/Flash90)

Des manifestants devant le club Alenby 40 à Tel Aviv, demandant sa fermeture après la diffusion d’une vidéo montrant un groupe d’hommes ayant des relations sexuelles avec une jeune femme, qui a déclenché une controverse sur le thème : viol ou pas ? Le 6 octobre 2015. (Crédit : Tomer Neuberg/Flash90)

Beth Offer dit qu’elle voit aussi beaucoup d’abus dans la communauté ultra-orthodoxe. Le scénario classique est celui d’une jeune fille ou d’une jeune femme rendant visite à une amie, quand le père de l’amie fait quelque chose, du harcèlement au viol. Parfois, la communauté lui dira de se taire et de ne pas en parler. A d’autres occasions, même si elle le dit à sa famille et qu’il la croit, le reste de la communauté ne le croira pas.

« Ces filles ont besoin de thérapie. Souvent elles viennent nous voir parce nous sommes en dehors de la communauté. »

Le CCW a organisé des ateliers avec des thérapeutes du Sri Lanka, du Sud Soudan ou du Brésil, et le schéma des abus, des dénis et de la dissimulation est malheureusement familier. La seule différence, dit Offer, « c’est que si une société est plus ouverte et consciente, il y a de meilleures chances qu’une femme obtienne l’aide dont elle a besoin. »

Ce que les abus sexuels font au mental

L’acte physique du viol ruine la vie d’une femme, explique Offer. « Elle a le sentiment que sa vie lui a été enlevée. Ce que nous devons faire en thérapie, c’est rendre sa vie à cette femme. »

Les adolescentes qui ont été abusées perdent souvent confiance en elle, devenant soit abstinentes soit totalement permissives, font usage de drogues et développent des troubles du comportement alimentaire.

Le harcèlement sexuel, dit Offer, repose sur un continuum, avec des sifflements à un bout et l’agression et le viol à l’autre.

Elle est heureuse que nous soyons dans un moment culturel où les hommes sont insultés et humiliés pour leur harcèlement, puisque cela les fait réfléchir à deux fois à leur comportement.

Cela signifie-t-il que si un homme et une femme sont en rendez-vous, l’homme doit demander sa permission à la femme à chaque mouvement ? Elle dit qu’il est possible pour un homme et une femme de se transmettre des indices non verbaux, mais dans le doute, ils doivent « utiliser des mots ».

« Garder vos mains pour vous jusqu’à ce que vous sachiez que c’est bon. D’une certaine manière, shomrei negia [ceux qui s’abstiennent de contact physique avec une personne à qui ils ne sont pas mariés] sont meilleurs pour cela, parce qu’ils ont besoin d’en parler à chaque étape. »

Offer est bien trop consciente de l’idée hollywoodienne d’un homme un peu audacieux et prenant le contrôle, ce qui convient, dit-elle, tant que « l’homme regarde dans les yeux de la femme et voit que c’est bon. Si elle recule, il n’avance pas pour un baiser. S’il la voit s’avancer alors il peut l’embrasser. »

En général, dit Offer, ce n’est pas une mauvaise chose qu’à la suite de tous les scandales, les hommes aujourd’hui soient plus nerveux sur la manière de parler et d’agir autour des femmes.

« Nous avons besoin d’hommes plus intelligents. Les mères doivent éduquer leurs fils. J’ai trois fils, adultes, et aucun n’oserait approcher une femme sans lui demander d’abord. Leur père était comme ça et nous sommes mariés depuis plus de 30 ans. »

Cet article a été rédigé le 14 janvier 2016 et est malheureusement encore d’actualité le 5 mars.